Afrique LA UNE Opinion Santé Société panorama 25 janvier 2020 (0) (1411)

Cameroun > Hôpitaux publics: Des éternels mouroirs

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La mort de Me Sylvain Souop dans des circonstances troubles le 16 janvier dernier au Cury, tout comme d’autres avant lui, montre bien que l’hôpital public au Cameroun, est lui-même un grand corps malade qui a urgemment besoin de soins.

La problématique de l’accueil et de l’administration des soins

Comme un adage populaire le dit si bien, « la santé n’a pas de prix et la santé est la meilleure richesse de l’Homme ». C’est dire à quel point la santé est la base de la structure sociale, du développement économique d’un pays et de la croissance démographique. Car seul un corps sain ou un être bien portant avec un état de santé stable et non défectueux, peut participer à la construction de la société, servir la nation et naturellement procréer. Mais parce que l’homme sain d’aujourd’hui peut être le malade de demain, le grand rôle que jouent les médecins dans leur globalité à ce moment là, est incontournable et indispensable pour rétablir la personne qui nécessite des soins de santé dans son état initial. Auquel cas, un Etat court le risque de perdre sa population d’une façon déraisonnable. C’est d’ailleurs pour cette raison que la santé est un droit fondamental et que dans certains pays (Etats-unis, France…) un peu plus avancé dans le domaine du respect des droits de l’Homme, les soins de santé sont administrés gratuitement aux citoyens dans les hôpitaux publics.

Mais au Cameroun, tel n’est pas encore le cas. Il se pose encore avec insistance, le lancinant problème de la couverture sanitaire sur l’ensemble du territoire national. Lorsque dans certaines localités il n’y a carrément pas d’hôpitaux publics, ailleurs, ceux qui sont présents, manquent de plateau technique ou alors le personnel soignant y exerçant n’est pas suffisamment qualifié pour prendre en charge les patients qui font recours à leur centre pour recouvrer la guérison. Dans l’un ou dans l’autre cas, c’est la personne malade qui paie le lourd tribut. Dans la région du Sud par exemple, département du Dja et Lobo, arrondissement de Meyomessala, les femmes font 50 Km soit environ 1h de route en voiture juste pour accoucher. Car à cause du manque de plateau technique dans les centres de santé, de cette ville natale du président de la République, Paul Biya, les femmes enceintes qui y vivent sont obligées d’aller loin à Sangmélima pour donner naissance.

Lorsque le malade ne subit pas cette énorme tracasserie, ce sont les humeurs désagréables des infirmiers qu’il est contraint de digérer malgré la douleur que lui inflige la maladie. Partant d’un constat général, l’accueil, la prise en charge et l’administration des soins dans les services hospitaliers publics camerounais, ne sont pas l’apanage du personnel soignant. Depuis son accession à la tête du ministère de la Santé publique, Manaouda Malachie, a lui-même, plusieurs fois, effectué des visites inopinées dans certains hôpitaux publics pour se rendre effectivement compte à quel point les infirmiers marginalisent et stigmatisent les malades dans leur centre. C’est à cette occasion qu’il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler que son leit motiv est celui de « l’humanisation des soins ». Pour l’accompagner dans cet élan,  l’Association camerounaise des administrateurs de la santé publique (Acasp) a mis sur pied une série de café-débats baptisée  « santé publique et gouvernance » dont le but est de mobiliser l’intelligence collective de l’ensemble des acteurs du secteur de la santé publique au Cameroun en mettant en lumière les enjeux et les problématiques de gouvernance du système de santé actuel, de manière à analyser les impacts sur la société camerounaise. Pour la première édition qui s’est tenue le 07 août 2019 à Yaoundé, il en ressortait qu’il était impératif de rendre plus efficace la manière d’accueillir, de parler et d’administrer des soins de santé à un patient que ce soit un nouveau né, un adolescent ou un adulte. Mais rien n’a visiblement changé. Vu que les hôpitaux ne disposent toujours pas de plateau technique, les infirmiers ne respectent généralement pas la déontologie professionnelle et les malades continuent de mourir pour des causes évitables.

L’ange de la mort plane à l’hôpital ?

Le temps passe, le nombre de morts curieuses ne cesse de s’accroître dans les hôpitaux publics.  Durant cette décennie, les hôpitaux publics camerounais se sont toujours présentés comme des endroits où la réhabilitation sanitaire des malades n’était pas une garantie absolue. Entre négligence des patients, absence des plateaux techniques et manque de médicaments, le service rendu dans ces maisons de santé publique n’a pas bougé d’un cran. L’on se souvient encore de la mort de Hélène Ngo Kana, médecin et en service jusqu’à son décès à l’hôpital gynéco-obstétrique de Douala le 10 janvier 2016, en passant par celle de Monique Koumateke le 13 mars de la même année à l’hôpital Laquintinie de Douala, jusqu’à celle de Dongmo Kenfack Martin aux urgences de l’hôpital central de Yaoundé le 19 août 2018 sans oublier la plainte portée par Rodrigue Mendeme et son épouse le 16 juillet 2013 contre la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps) pour la mort de leur bébé suite à la « négligence intolérable » du personnel de l’hôpital.

Comment oublier que le 29 mars 2019, le jeune Blériot Tsanou  a perdu la vie à l’hôpital de district de Douala à cause de la négligence des infirmières qui s’offraient plutôt une partie de plaisir à filmer le jeune dans un bain de sang énorme ? Ou comment ne pas se souvenir que le 04 septembre 2019, quatre bébés des quintuplés mis au monde par Annie Chedjou le 10 août de la même année à l’hôpital régional de Bafoussam, sont morts et que même si le corps médical de ce centre hospitalier a dit que cela était dû au fait de leur grande prématurité, d’autres spécialistes ont affirmé quant à eux, que ce genre de situation pouvait être évitable si l’hôpital disposait des plateaux techniques modernes notamment les couveuses pour leur prise en charge ? Mais l’on croyait que l’on avait tout vu jusqu’à ce que le 16 janvier dernier, Me Souop Sylvain, membre du collège d’avocats du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc) décède au Centre des urgences de Yaoundé (Cury) à cause d’une fracture de bras.

Même si le rapport des médecins qui le prenaient en charge, révèle qu’il a été victime d’un arrêt cardiaque suite à la dose d’anesthésie qui lui a été administrée pour faciliter son opération, la majorité des camerounais pensent que logiquement ce n’est pas possible et bon nombres de techniciens en la matière trouvent qu’il est inadmissible qu’une personne décède simplement à cause d’une fracture du bras sauf en cas de faute ou d’erreur médicale. En attendant les résultats de l’enquête administrative instruite par le ministre de la Santé publique pour élucider les réelles causes du décès de cet avocat, les hôpitaux publics camerounais perdent sérieusement de leur crédibilité. Est-ce donc à cause de cette perte de confiance que la majorité des dirigeants du pays du vert-rouge-jaune préfèrent toujours aller se faire soigner à l’étranger ? Puisque du président de la République jusqu’aux directeurs généraux en passant par les ministres, aucun d’entre eux, ne se fait soigner au Cameroun. Comme si de façon secrète dans leur cercle très restreint, ils savent que l’ange de la mort plane dans ces hôpitaux et qu’une fois entré, on ne peut ressortir vivant peu importe le mal qui nous y conduit. La preuve, en 2018, le patron de la santé publique au Cameroun est lui-même allé se faire soigner en Suisse alors qu’il ne souffrait que du panaris au doigt. Faut-il alors toujours aller à l’occident pour être sûr de se faire soigner ? Si oui, comment vont faire les camerounais moins nantis ? Pourquoi ne pas utiliser tout cet argent pour équiper et garantir des hôpitaux fiables à tous les citoyens ? C’est normalement cette dernière question que le gouvernement devrait se poser.

Solutions circonstancielles, discours creux et vaseux

Le visage de mort qu’affichent les hôpitaux publics ces derniers temps, fait craindre le pire pour les citoyens camerounais si le phénomène continue de s’intensifier sous le regard admirateur et parfois complice du gouvernement qui, au lieu de prendre des mesures fortes en vue de redorer le blason de ces centres de santé, préfère verser dans le verbiage. Et ça, hormis les autres ministres, le ministre de la Santé publique et le chef de l’Etat en sont coutumiers du fait. Car à chaque fois qu’un infirmier a eu des égarements de comportement envers un malade, Manaouda Malachie n’a pas manqué de sanctionner le mis en cause. Sauf que la sanction n’est en réalité qu’une suspension de trois mois éventuellement renouvelable mais qui, jusqu’à présent n’a encore été renouvelé dans aucun cas. Après avoir sanctionné 3 infirmiers de l’hôpital de district de Deido le 29 mars 2019 et 5 autres de l’hôpital régional de Garoua le 12 mai de la même année à cause de leur mauvaise conduite, ces mesures du Minsanté devraient déjà normalement suffire pour avertir et sensibiliser davantage le personnel soignant sur le respect de l’éthique et de la déontologie professionnelle.

Mais que non. Cela n’a pas empêché que les infirmiers de l’hôpital de district d’Obala se comportent aussi en marge de ces principes de leur métier. Au lieu de prendre en charge l’élève qui avait le doigt coupé suite à une bagarre avec son camarade, les trois infirmiers se sont plutôt contentés de le filmer pour répandre les photos et les vidéos sur les réseaux sociaux. Des comportements qui poussent bien à se poser les questions sur la qualité de la formation que ces derniers reçoivent. Il est peut-être temps pour le ministre de passer à des mesures un peu plus drastiques pouvant produire des résultats positifs et concrets. Même comme cela fait partie de la politique du chef de l’État et que jusqu’à présent, rien n’est fait. Puisque lors de sa prestation de serment à l’Assemblée nationale le 06 novembre 2018 après sa réélection, il a indiqué que l’amélioration de l’offre de service dans les hôpitaux publics devait faire partie des priorités absolues du nouveau septennat baptisé « des grandes opportunités » qu’il a brigué à l’issue des récentes élections présidentielles. « D’une façon générale, au cours du septennat qui s’annonce, nous veillerons à consolider nos acquis, tout en explorant les pistes nouvelles, nous permettant de saisir toutes les opportunités d’un monde en constante évolution », avait-il déclaré au parlement du peuple. Et d’ajouter « conscients que la finalité de la démocratie est d’apporter au plus grand nombre des conditions de vie aussi bonnes que possible et une véritable égalité des chances, je persisterai à consacrer tous mes efforts : à renforcer notre système de santé, en ouvrant de nouveaux hôpitaux et en finalisant un dispositif de sécurité sociale efficace ». Mais le discours du président n’est apparemment resté vrombissant que dans les quatre murs du palais des verres. Et aujourd’hui, on se retrouve à la case de départ. A quand des solutions concrètes et des discours prometteurs en lieu de celles circonstancielles et ceux creux et vaseux ?


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