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Cameroun > Socucam: La face cachée du géant sucrier

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La société sucrière du Cameroun installée dans la haute Sanaga depuis 1965 fait face aux graves accusations d’expropriations foncières et de pollution exagérée de l’environnement.

Nkoteng, Mbadjock et Lembe-Yeyoum, sont trois arrondissements voisins de la Haute Sanaga, au destin commun, celui imposé par la Sosucam, présentée comme le grand voisin qui dérange avec ses champs de canne à sucre étalés à perte de vue. Les petites bourgades cosmopolites aux habitations tapissées de poussière ou de boue en fonction des saisons, sont à couteau tirés depuis des années, avec l’industriel français, filiale du groupe Somdiaa, dont elles accusent de s’être accaparé des milliers hectares de terres situés au-delà du domaine privé de l’Etat.

Sosucam a pris toutes nos terres. Vous-même regardez là où se trouvent nos maisons, et à quelle distance se trouvent les premières tiges de canne. Vous comprenez qu’on n’a plus rien ! Pour qu’on puisse faire des champs, la société a seulement laissé à quelques rares endroits, des petites galeries qui sont des zones tampons entre leurs champs et la route. Et à l’intérieur de ces galeries, on ne peut rien de bon. On est obligé d’aller très loin, parfois à plus de dix kilomètres de nos habitations, pour espérer trouver un peu de terres arables. Ou alors, monter au sommet des collines pour aller faire des champs. Et même là-bas sur les collines, on rencontre des bœufs qui détruisent nos plantations”.

Priscille Eto’o, l’épouse du chef du village d’Ebometende est en larmes lorsqu’elle livre ce témoignage.

En effet, le village Ebometende est l’un des villages situés au cœur des plantations de canne à sucre de Sosucam. Aux quatre coins, les habitations sont encerclées par des tiges de canne. Le village qui respire le parfum de feuilles de cannes est “brûlé” à chaque saison de coupe, par la chaleur caniculaire qui se dégage des opérations sur brûlis menées par l’industriel pour faciliter la coupe manuelle et le ramassage de la canne.

Au centre-ville Nkoteng, l’une des trois villes sur lesquelles sont étalées les plantations de canne, depuis qu’il a jeté l’éponge de la gestion de la mairie en février 2020 pour cause de maladie, l’ancien maire Etienne Ngourang, consacre ses journées dans la gestion de son patrimoine immobilier. Enfermé dans son petit bureau de deux mètres sur trois, à peine éclairé, le septuagénaire qui a géré la municipalité entre 2007 et 2020 confirme ces plaintes des populations quant à l’accaparement de leurs terres

Si vous allez par exemple dans le village Zili sur la route de Yaoundé, vous allez vous rendre compte que les champs de canne commencent en bordure de route. C’est là où la Sosucam a dérangé. Pourtant, nous avons voulu que la société laisse une bonne distance. Mais je ne sais, avec la complicité de qui, ils ont réussi à prendre autant de terres. Vraiment, nos enfants n’auront plus de terres ; ils n’auront plus de terres pour cultiver”,

S’exclame le patriarche, comme on l’appelle dans la ville.

Origone du conflit

En 1965, lorsque la Société sucrière du Cameroun s’installe au pays, elle signe avec le gouvernement camerounais, un premier bail emphytéotique de 99 ans pour 10000hectares de terres à exploiter dans la localité de Mbadjock. L’industriel produit 50000 tonnes de sucre par an. Mais très insuffisant pour satisfaire la demande locale bien supérieure à ce qui est produit. Apres le rachat de la société nationale Camsuco, la cameroon sugar compagny en 1998 avec son usine de Nkoteng, certes, la production va augmenter à 120000 tonnes de sucre par an. Mais jusque-là, la demande demeure toujours forte.

Ainsi en 2006, l’agro-alimentaire français va signer un second accord emphytéotique de 99 ans avec le gouvernement camerounais pour étendre ses plantations. Problème ! Ces extensions vont s’opérer non pas, dans le domaine privé de l’Etat, mais plutôt, dans le domaine national, qui en théorie, appartiendrait aux populations villageoises. Officiellement, ce nouveau bail étalé sur huit dépendances du domaine national porte sur 11000 hectares. Mais selon les populations, la multinationale aurait pris plus que cela, à tel point que des villages entiers ont été engloutis dans des plantations avec des conséquences inestimables. Selon les termes du contrat de 2006, le bail a été conclu

moyennant une redevance annuelle de 77.354.860 fcfa, révisable tous les cinq ans et payable au cours du mois de janvier de chaque année à la recette des Domaines de la Haute Sanaga à Nanga-Eboko, et repartie de la manière suivante : 40% à l’Etat ; 40% aux communes de Mbadjock, Nkoteng et Lembe-Yezoum ; 20% aux collectivités villageoises intéressées pour des réalisations d’intérêt général”.

Pollution des eaux

A quelques kilomètres de la chefferie du village Ebometende, nous rattrapons Mathieu l’un des fils de la localité, alors qu’il s’apprête à démarrer sa moto pour avaler les 10kilomettres qui séparent son village à ses champs. Sur la galerie de sa moto, sont attachés deux bidons de 10 litres de couleur blanche. Le quingénaire ne trouve pas de mots pour expliquer l’impact des actions de la Sosucam dans le village. Assis sur la selle de sa moto, les bottes aux pieds et une vielle combinaison treillis militaire au corps, l’homme redescend, soulève la béquille de l’engin et nous conduit derrière la maison.

Regardez ces étales ! C’est ici que nos épouses sèchent souvent le maïs ou le couscous. Mais lorsque la Sosucam vient faire son épandage aérien, ces insecticides polluent toutes nos nourritures. Regardez ce petit champs que j’ai voulu faire, toute la pépinière a été brûlée par ces insecticides”.

Non loin de sa maison, il tient à présenter un cours d’eau devenu selon lui, imbuvable à cause des produits déversés par l’industriel.

Ce cours d’eau que vous voyez, il y a quelques années, on se lavait ici, et on buvait de cette eau sans risque de maladies. Mais aujourd’hui, si je tente de vous la donner, avant 15 minutes, vous n’allez plus vous tenir debout. L’avez-vous ici, avant le soir, vous aurez les boutons partout au corps”.

C’est un mastodonte qui est venu s’installer ici. Mais je vous assure, les relations entre les deux parties ne sont vraiment pas aisées”,

déplore-t-il, avant de démarrer sa moto et fondre au milieu des plantations de canne à sucre.

Au centre médical d’arrondissement de Nkoteng, l’infirmier principal Ngo’o Betye affirme que sa formation sanitaire enregistre de plus en plus le nombre de maladies cardio-vasculaires. S’il ne confirme pas, dit-il, que cela est lié directement aux activités de la Sosucam, mais il reconnait que

les grains de pollen, puisque la ville est entourée de champs de canne, peuvent être des éléments déclencheur des cas d’asthme; des bronchites asthmatiformes que nous recevons aussi ici. En plus, si on ne peut pas affirmer que les insecticides de Sosucam sont à l’origine, on peut toutefois affirmer qu’ils peuvent constituer des corps étrangers qui peuvent dégrader l’organisme, ouvrant la voie à plusieurs pathologies respiratoires susceptibles d’être de la tuberculose entre autres. Ces cas, nous les recevons régulièrement ici, surtout en période de coupe de canne. Compte tenu de notre plateau technique qui n’est pas équipé, nous les referons ailleurs”,

précise l’agent de santé.

A Okala, un petit hameau perdu au milieu des champs de canne, les populations ont aussi développé une haine contre leur grand voisin. Elles estiment que l’industriel ne privilégie pas les fils de la localité dans des recrutements à des postes stratégiques. De plus, elles s’interrogent comment est-il possible que la société ait autant d’engins qui puissent, mais elle “refuse” de désenclaver les routes.

Réponse Sosucan

A la direction générale de l’entreprise, si on ne nie pas totalement ce flot de griefs, les responsables affirment cependant qu’ils relèvent du passé lointain. Le vent de la tourmente est derrière. Ce qui compte aujourd’hui, c’est ce que la société fait pour le bien-être des populations. Et pour le démontrer, le concessionnaire va designer le patron de la responsabilité sociétale de la structure pour venter ses réalisations. D’abord sur le volet social, Wenceslas Noubi Fowo présente les bus réquisitionnés par Sosucam pour assurer gratuitement le transport des populations de leurs villages vers les différentes villes. Ceci pour une fréquence de deux fois par jour. « Et ça, ça date depuis des années » précise-t-il. De plus, le patron de la RSE tient à nous présente trois ponts, un don Sosucam, au bénéfice des communautés. « Sans ces réalisations de la Sosucam il y a quelques années, il était pratiquement impossible pour ces populations de pouvoir rallier la ville ». « Mais c’est n’es pas fini, le travail est immense. Nous en sommes conscients. Il n’est plus question pour nous de dormir. Si nous pouvons rattraper quelques erreurs du passé, je pense que ce sera une bonne chose pour nous » confie ce responsable. Entre autres réalisations exhibées, il y a des bâtiments de salles de classe et blocs administratifs, la prise en charge de quelques enseignants maitres des parents qui n’ont pas encore de salaire, la construction de quelques forages dans certains villages. Grâce à sa fondation, Sosucam annonce aussi l’expérimentation du projet de cartables solaires. Lesquels permettront aux élèves des villages touchés par les champs de canne de bénéficier des sacs pour fournitures scolaires dignes. Les initiateurs du projet expliquent, qu’en journée, pendant que l’enfant est en classe ou sur le chemin retour à la maison, la plaque solaire se charge. Et puis une fois chez lui le soir, il peut brancher sa lampe et étudier paisiblement. Puisque la majorité des villages ne sont pas alimentés par le réseau électrique.
Sur le plan de l’autonomisation, l’entreprise française explique qu’en même temps elle étend se champs de canne à sucre, elle aide aussi les populations à labourer le sol pour celles qui s’exercent dans des champs communautaires. Quant à ce qui est des questions liées à l’emploi, elle dit faire face à une difficulté, celle du profil des diplômes présentés par les fils et filles de la localité. Lesquels diplômes ne répondent pas toujours selon le concessionnaire, aux types d’emplois proposés par le géant national du sucre. Mais, entre jeune du village, cette explication ne passe pas du tout. Ici, comme là, les populations évoquent plus la mauvaise foi du mastodonte, qu’une question de qualification.
Toutefois, à écouter de près l’entreprise, si en matière de gestion de l’environnement, elle avoue prendre aujourd’hui, des dispositions en ce qui concerne les opérations d’épandages aériens. Ce que les populations démentent, et insistent que de telles pratiques sont toujours enregistrées.

Jean Charles Biyo’o Ella, avec le soutien de Rainforest Journalism Fund et Pulitzer Center


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