LA UNE Opinion Politique panorama 26 août 2020 (0) (146)

Cameroun > Transition: Pouquoi Kamto veut chasser Paul Biya

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La sortie de Maurice Kamto avant-hier, menaçant d’appeler à un départ pur et simple de Paul Biya, pose la question de l’existence dans notre jeune démocratie « des us et coutumes pour tempérer la pratique politique » ou bien des leviers qui permettent de minimiser des chocs violents entre les différents acteurs ou partis politiques.

Dans nos sociétés africaines traditionnelles, il y a toujours eu des « cases à palabres », « des maisons de paix et de réconciliation », « les Bandja », pour ne citer que quelques-unes selon les coutumes des communautés. Ces instances ont été créées précisément parce que toute vie en communauté suscite des antagonismes et des conflits. C’est ici que les solutions aux crises sont trouvées sous l’autorité éclairée des hommes consacrés ou des plus âgés. Il devrait en aller ainsi dans le milieu politique où les oppositions les plus sanglantes sont susceptibles d’éclater.

Quand c’est le cas, que fait-on ? Au Cameroun, en période de crise politique majeure, comme il se dessine maintenant, vers quelle porte toquer pour parer au pire ? De toute évidence, Maurice Kamto en mettant sur la table l’obligation de satisfaire à deux préalables avant le lancement du processus électorale des régionales, titille là le gouvernement camerounais sur un domaine très volatile, là où il a le plus mal : la politique et surtout les deux pans sécuritaire et électoral. Personne ne pouvait parier que le pouvoir lancerait les élections législatives et municipales de février sans aucune réforme du système ou du code électoral. Au sortir de l’élection présidentielle contestée, il y avait eu une pluie de recommandations sollicitant du pouvoir eu d’aller dans ce sens.

Si en février, il n’y a pas eu la satisfaction de cette exigence, il est difficile d’espérer le voir s’y soumettre avant les régionales. En ce qui concerne la crise anglophone, la logique d’un cessez-le-feu n’entre pas visiblement dans les options de Yaoundé. Si aujourd’hui, il est déjà engagé dans le projet de reconstruction des deux régions, cela signifie qu’appeler à un cessez-le-feu comme sollicité par Maurice Kamto, lui est étranger. C’est dire donc que la demande de Maurice, de ce point de vue a toutes les chances d’être ignorées par le pouvoir et dès lors la suite est préoccupante.

Un jeu politique très heurté
Chez nous, la classe politique vit ses oppositions tranchées à l’état de nature. La civilité se départit des acteurs politiques dès lors qu’il est question d’élections. En 1992, au sortir de l’élection présidentielle, le candidat et président du Sdf, Ni John Fru Ndi avait contesté la victoire de Paul Biya, indiquant qu’il avait gagné. On se souvient que le régime était prêt à tout pour que Ni John Fru Ndi revienne à de meilleurs discours.

L’état d’urgence fut même décrété dans la région du Nord-Ouest, le fief et la région du Sdf. C’était prévisible car pratiquement, il n’y avait pas une institution pour servir de tampon, de réconciliateur ou de médiateur au sein de la République du Cameroun au cas de la survenance de crise majeure. Une sorte de « case à palabres » moderne, « une maison de réconciliation et de paix » du pays. Dans d’autres pays, on parle de Médiateur ou d’Ombudsman selon les pays.

Au Cameroun, la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme aurait pu jouer ce rôle au sein de notre République mais hélas, elle est tellement politiquement connotée qu’il est une aberration de le relever. En fait, son président, Peter Mafany Musongue, est un patriarche du parti au pouvoir, et n’a été formaté de ce fait en principe que de prendre des postures partisanes. En dehors, de la Commission, se tourner vers la société civile, avec l’Episcopat par exemple ? Là encore, les divisions sont si fortes depuis l’élection présidentielle 2018.

On peut mettre en évidence la mésentente entre l’archevêque Jean Mbarga et l’archevêque métropolitain de Douala, Samuel Kléda, qui est à son comble. Dans une situation aussi complexe où on voit que le pouvoir fonce à grande vitesse dans l’organisation des élections régionales, on craint véritablement un clash entre le pouvoir et l’opposition incarnée par Maurice Kamto. Qui va empêcher cette confrontation qui semble inévitable ? Quelle institution crédible à la rescousse de la paix nationale ?

L’hypocrisie de la communauté internationale
Que disent les partenaires du Cameroun qui au sortir de l’élection présidentielle de 2018 recommandaient à grands bruits au pouvoir camerounais, d’initier au plus tôt une réforme du système électoral avant toute nouvelle élection au Cameroun ? Que penser des différentes Résolutions des Parlements américain et européen ? Et l’Union africaine ? Et la liste n’est pas exhaustive.

Ces instances internationales se caractérisent par une hypocrisie à ressusciter un mort. Le film burlesque que la Cedao a servi aux Maliens après la chute d’Ibk est assez évocateur sur le sujet. La junte a monté et réussi son coup sous sa barbe et même continue de la rouler dans la farine. Pathétique. Ces instances, de toute évidence, attendent que des morts tombent pour s’inviter en trombe pour faire la paix. Des sortes de médecins après la mort ? S’il y a des amis du Cameroun pour la paix, c’est ici et maintenant.

Aujourd’hui et non demain, car il en va de soi que le gouvernement va convoquer le corps électoral sous peu, et à partir de là, personne ne sait plus très bien ce qui pourrait se produire. Il n’est plus question ici, de qui a tort et de qui a raison, mais d’œuvrer ou de prendre des décisions pour que la paix soit préservée. A ce niveau, l’histoire convoquera le rôle joué par la communauté des Nations dans sa diligence de voler au secours au Cameroun qui risque d’associer désormais une crise politique à celle qui est sécuritaire.

A la genèse de la violence politise au Cameroun
Déjà à la veille des indépendances du Cameroun, et ce même dix ans après, la politique a plongé le pays dans la guerre civile. Cette confrontation brutale qu’on a qualifiée de guerre d’indépendance est née d’une quasi impossibilité d’entente et de convivialité d’abord entre l’administration coloniale et les militants de l’Upc, interdite, qui a trouvé son chemin de salut dans l’entrée en clandestinité, en guerre contre le colon et contre le régime du premier président, Ahmadou Ahidjo.

Aucune possibilité de réconciliation entre le parti de Ruben Um Nyobe et le premier régime camerounais. Tout cela était prévisible car en pleine Guerre froide, il était pratiquement impossible que la France et les pays occidentaux acceptent qu’un régime socialiste ou communiste s’installe au pouvoir au Cameroun. Dans cette optique, on peut convoquer l’exemple du Zaïre, aujourd’hui la Rdc avec Patrice Lumumba. Il avait été empêché d’accéder au pouvoir tout simplement parce qu’il était socialiste et avait de ce fait des entrées à Moscou, le grand ennemi de l’Occident.

On sait le sort qui lui fut réservé une fois que Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga fut installé au pouvoir. Toujours à cette époque, le pouvoir impérial français a, en octroyant l’indépendance aux pays africains, veillé à ce que l’élément tribal soit au cœur des indices de dévolution du pouvoir. La métropole de Charles de Gaulle et les autres présidents de la 5ème République ont toujours veillé à ce que le chef de l’Etat vienne d’une ethnie minoritaire dans ses ex-colonies. Ainsi, au Cameroun par exemple, il était aux yeux de la France pratiquement impossible voir dangereux de laisser un ressortissant des Grassfield ou Bamiléké accéder au pouvoir.

Ceci d’abord à cause de leur effectif sur le territoire et ensuite à cause d’une prétendue dynamisme de ce peuple. Il est née à partir de là des stéréotypes qui ont encore cours de nos jours. « Un Bamiléké au pouvoir, jamais ! », fuse en réminiscence de la période coloniale. La leçon est toute simple. Le colon, n’a pas voulu et ne veut pas laisser voir un concurrent accéder au pouvoir avec à tout au moins un soutien populaire naturel de sa communauté. Cette réalité est-elle encore viable aujourd’hui ? La France, en s’arcboutant sur un critère aussi primitif que l’ethnie ne risque-t-elle pas au bout du compte de se mettre à dos une franche importante des peuples africains ? Si après 60 ans d’indépendance, les Etats africains sont encore incapables de construire des Nations, submergés par des clivages ethniques et tribaux, il y a de quoi retenir que l’Afrique noire est décidément mal partie comme le prédisait René Dumont. Pourtant, non loin du Cameroun, le premier président gabonais, Léon Mba était Fang, l’ethnie majoritaire au Gabon.

Cela n’a pas créé pour autant un clash entre les Fang et Paris, au nom de la prétendue volonté de s’appuyer sur la majorité de la population pour s’opposer à la métropole. Le cas rwandais est encore parlant. Alors que pendant longtemps, la France de François Mitterrand avait toujours soutenu le régime Juvénal Habyarimana, on sait tout le mal que cette situation va causer avec l’Opération Turquoise, aux premières heures du génocide dans ce contexte.

Une classe politique hétéroclite
Que dire des autres membres de la classe politique nationale ? La curiosité est qu’au Cameroun, il y a très peu d’hommes ou de femmes politiques qui ont la dimension d’Etat. On peut les compter au bout des doigts d’une main, et les rechercher encore et en vain. La classe politique camerounaise est de ce fait constituée des fonctionnaires, généralement à la retraire qui ont été nommés un jour à un poste ministériel puis débarqués. Leur vie politique se résume désormais pour l’essentiel à s’activer pour un éventuel retour en grâce auprès du prince.

Ils ont pignon sur rue au Cameroun. Un de leur semblable les a merveilleusement dépeints en parlant « des créatures de Paul Biya ». L’autre catégorie des acteurs politiques de cette classe politique, est l’ensemble des partis d’opposition traditionnelle, ces formations politiques créées dans les années nonante (90). Au-delà d’un seul parti recensé, qui est resté logique dans sa ligne, tous à force de collusions avec le parti au pouvoir, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, remportant des sièges dans leur fief, comme l’opinion le crie à tue-tête avec la bienveillance du Rdpc. La troisième catégorie des acteurs de la classe politique est faite des nouveaux partis, à l’exemple du Pcrn, du Purs ou du Mpdr et autres. La relation qu’ils entretiennent avec le Rdpc est diffuse, ambiguë.

Ils ne sont en réalité d’aucune menace politique pour le pouvoir car ils ne disposent d’aucune marge de manœuvre pour arriver à cette fin. Au moment où le clash entre le pouvoir et le Mrc semble imminent, l’écrasante majorité de ces partis regardent cette situation comme un épiphénomène. Cette situation traduit-elle une impossible vie politique conviviale au Cameroun où seul le parti au pouvoir décide de qui est la tête de turc ou pas ?

Un autre indice qui pourrait encourager cet état des choses est la grande paupérisation qui traverse les rangs des formations politiques au Cameroun. Voici une des raisons pour lesquelles la course vers les postes est rude et drue. Comme, on le voit, un clash entre le pouvoir et le Mrc risque d’être très violent et une perte en vies humaines prononcée car à tous les niveaux de notre société, il n’y a aucun consensus. L’unique chose qui unit les Camerounais est qu’ils ont la conviction qu’ils sont divisés et agissent chaque jour pour rendre les failles plus ouvertes et grandes encore. Mayday !Mayday ! Quelqu’un écoute ?

Léopold DASSI NDJIDJOU


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