Home Sport Europe Filières sportives en colère : «Le monde du sport est en train de mourir»
Europe - Une - 2 semaines ago

Filières sportives en colère : «Le monde du sport est en train de mourir»

Pour la quatrième fois depuis le début de l’épidémie, sportifs et gérants de salles de sports se retrouvaient à deux pas de l’Assemblée nationale ce mardi pour protester contre la précarité d’un secteur qui menace de s’effondrer.

Des dizaines de paires de chaussures de sport. Lacées entre elles. Empilées les unes sur les autres, elles forment un monticule qui détonent au beau milieu de la place Président-Édouard-Herriot, vers les Invalides, dans le VIIe arrondissement parisien. La pyramide, érigée à deux pas de l’Assemblée nationale, «montre que depuis le 15 mars, le monde du sport est en train de mourir», précise Guillaume Le Floch, gérant d’une salle de sport en Ile-de-France, et membre du collectif qui porte le mouvement «#Touchepasàmasalle», à l’initiative du rassemblement ce mardi de l’ensemble des filières sportives, afin de protester contre la précarité d’un secteur durement touché par le Covid.

Hormis quelques petites réouvertures, notamment l’été dernier, la majeure partie des établissements ont affiché portes closes depuis le premier confinement survenu le 15 mars. Si on fait les comptes, c’est 

«huit mois de fermeture concentré sur des périodes de grosse activité. C’est comme si nous avions été fermés un an, en termes de chiffre d’affaires, il faut être clair»,

expose Daniel Hallifax, directeur national du groupe Health City, qui fédère 18 clubs en France et emploie 150 personnes.

Vers «une année blanche»

Lui comme les 200 à 300 personnes présentes ce mardi midi le savent déjà : le sport en salle «va se tourner vers une année blanche». Les protocoles sanitaires stricts mis en place au moment du déconfinement n’ont pas suffi à infléchir la position du gouvernement, lorsqu’il a fallu décider quels établissements allaient fermer fin septembre. Au grand dam de Céline Remy Wisselink, cofondatrice de Neoness, regroupant une trentaine de salles de fitness : 

«On subit le syndrome de la présomption de risque : comme on ne porte pas de masque pendant que l’on pratique une activité sportive, le gouvernement nous considère comme à risque. En réalité, les protocoles sanitaires mis en place l’été dernier ont montré que nous n’étions pas des lieux de contamination», explique-t-elle, tout en listant les mesures prises il y a déjà plusieurs mois : «On a condamné des machines, limité le nombre de clients qui entrent dans une salle à un instant T, élaboré un système de réservation en ligne…»

Paris, le 12 janvier 2021. Les propriétaires de salles de sport manifestent devant l&squot;Assemblée nationale à l&squot;appel du collectif "Touche pas à ma salle". © Albert FACELLY Paris, le 12 janvier 2021. Les propriétaires de salles de sport manifestent devant l&squot;Assemblée nationale à l&squot;appel du collectif « Touche pas à ma salle ».Photo Albert Facelly pour Libération

Celle qui a fait le déplacement dans la capitale avec plusieurs dizaines de personnes – dont les casquettes rouges à l’effigie de la boîte tranchaient avec la grisaille parisienne – s’appuie par ailleurs sur une étude commandée par le syndicat du sport marchand. Le rapport indique qu’entre juin et septembre, les salles de fitness françaises ont enregistré environ 25 millions de clients, pour 197 cas de Covid recensés, soit un taux d’incidence de 0,0008%. «Aujourd’hui, on ne nous fournit aucun élément pour justifier qu’on est à risque. Maintenant, on a compris que, vu la situation sanitaire, le gouvernement ne pouvait pas revenir en arrière. La seule solution est donc d’être bien accompagné pendant la fermeture avec des aides adaptées, puis rouvrir dans de bonnes conditions le plus vite possible.»

Pas assez d’aides de l’Etat

Sauf que la plupart de ces structures estiment n’être pas suffisamment soutenues par l’Etat. Champion du monde d’escalade en 1997, François Petit s’est reconverti. Le grimpeur est désormais à la tête de Climb Up’ et ses 26 salles d’escalades, fermées depuis le 26 septembre. «Les aides ne sont pas à la hauteur de nos besoins. Les charges fixes sont deux trois fois supérieures à ce que le gouvernement nous propose.» Eligible au Fonds de solidarité, François Petit va toucher 200 000 euros d’aides sur décembre, mais sans avoir rien reçu pour la période octobre-novembre. Trop peu, pour lui comme pour le secteur du sport loisir qui, chaque jour, «voit un établissement en redressement judiciaire ou qui dépose le bilan». Ce dernier a fait les comptes : dans cette situation, «on ne tient pas plus d’un ou deux mois. Après, il faudra des aides plus importantes».

Même constat pour Céline Rémy Wisselink, qui bénéficie aussi de ces 200 000 euros, mais doit se dépêtrer de lourdes charges. Dont les loyers, qui représentent près de 30% de son chiffre d’affaires annuel de 50 millions d’euros. En 2020, le groupe a perdu 28 millions de son chiffre d’affaires. Et chaque mois qui passe, elle doit un million de plus à ses bailleurs. «On est en négociation avec eux, car on ne veut pas payer. L’objectif, c’est qu’ils offrent la moitié de ces sommes. C’est hyper compliqué, on ne trouve pas d’accord.»

Paris, le 12 janvier 2021. Les propriétaires de salles de sport manifestent devant l&squot;Assemblée nationale à l&squot;appel du collectif "Touche pas à ma salle". © Albert FACELLY Paris, le 12 janvier 2021. Les propriétaires de salles de sport manifestent devant l&squot;Assemblée nationale à l&squot;appel du collectif « Touche pas à ma salle ».Photo Albert Facelly pour Libération

Ce qu’elle demande, comme l’ensemble des acteurs du sport, 

«c’est que l’Etat fasse ce qu’il a dit, c’est-à-dire prendre en charge 20% du chiffre d’affaires sur les périodes de fermeture. S’il fait ça, ça passera, parce que ça nous permettra de prendre en charge une partie des loyers. Sinon ça ne va pas marcher».

Posté non loin de ses collègues emmitouflés dans des K-way et pulls floqués «Five», Joseph Viéville ne dit pas autre chose. Ce fondateur du Five (une quarantaine de salles pour 280 salariés), axé sur la pratique du football, insiste sur un aspect. «Ce qu’on dit au gouvernement, c’est  »soyez efficace ». Si ces aides sont pour nous permettre de survivre, elles ne sont pas suffisantes. A quoi bon nous les passer ? Laissez-nous crever dans un coin, gardez l’argent», assure celui qui estime avoir besoin «de deux millions d’euros pour passer l’été, et espérer rouvrir à cette époque-là». Sinon ? «Ça coûtera dix millions d’euros à l’Etat, entre le chômage et les manques gagner. Alors autant agir maintenant.»

Outre la précarité grandissante, le manque de prise en compte du secteur par le gouvernement interroge et inquiète la filière, qui voit les promesses de ces dernières années s’envoler. 

«Autant il y a des décisions qu’on peut comprendre au niveau de la contagion, autant au niveau du sport on a du mal, déplore Daniel Hallifax. Le gouvernement a initié depuis maintenant huit ans, et de manière précise depuis deux ans, une politique sport santé censé être un des héritages de Paris 2024. On se rend compte qu’à la première difficulté, on a l’impression que cette conviction s’effrite très vite. Il n’a pas fallu grand-chose pour qu’on fasse marche arrière et se dise  »finalement la prévention sport santé, ça nous fait peur », on va revenir au tout médical. C’est ça qui est contradictoire.»

Romain Métairie

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