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France > Un procureur démissionne en opposition à Dupond-Moretti : il y a deux ans, ils s’affrontaient au tribunal

© Sipa C'était devant la cour d'assises de Lons-le-Saunier (Jura), fin 2018, pour le procès Kaabouche condamné en appel à 20 ans de réclusion pour avoir torturé à mort un…
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Ce jour de fin novembre 2018, se souvient Patrick Uzan, du barreau de Besançon, son co-défenseur Eric Dupond-Moretti a quitté Lons-le-Saunier avant le verdict. Mes Uzan et Dupond-Moretti avaient plaidé l’acquittement de leur client Ali Kaabouche, 32 ans, “au bénéfice du doute”.

Il a finalement été condamné, en appel, à vingt ans de réclusion criminelle pour avoir torturé à mort Jean-Pierre Merlot, un brocanteur de 63 ans, très connu et apprécié dans la région. En première instance, Ali Kaabouche avait été condamné à la perpétuité. “Avant de partir, Eric Dupond-Moretti a serré la main de Jean-Luc Lennon”, se souvient le pénaliste bisontin, au terme de cinq jours d’une audience “musclée mais très courtoise”.

Quand il a appris la décision de Jean-Luc Lennon, désormais procureur de Basse-Terre (Guadeloupe) d’être déchargé de ses fonctions de parquetier pour ne pas être sous l’autorité hiérarchique du nouveau garde des Sceaux, Me Uzan est “tombé de sa chaise”. Lors de ce face à face, “il n’y a eu strictement aucun problème, pas d’incident d’audience, si ce n’est les joutes oratoires qu’il y a traditionnellement en cour d’assises”. Et d’ajouter : “Moi je connais très bien Eric Dupond-Moretti, c’est un ami de très longue date. Je sais quand il est violent, je sais quand il est insolent. Là, il a été d’une courtoisie absolue avec M. Lennon.”

Une incompatibilité philosophique avec Eric Dupond-Moretti?

Alors, quoi? Me Uzan met la décision, rarissime, de Jean-Luc Lennon “sur le compte du dépit. Le verdict était un verdict d’embarras, on est passé près de l’acquittement”, veut-il croire encore, convaincu aujourd’hui que Kaabouche était innocent. Pour Me Enguerrand Bagot, alors en partie civile, “objectivement le dossier tenait sur pas grand-chose… Il y avait de grosses zones d’ombre.” Mais la victime était une personnalité locale, sa mort avait causé l’émoi, donc il fallait, pense l’avocat, “une condamnation quoi qu’il en soit”.

Jean-Luc Lennon, 55 ans, a évoqué auprès de l’Afp “une décision personnelle qui n’engage que [lui]”, ainsi que sa volonté d’indépendance du parquet. Pourtant sur ce dernier point, le nouveau ministre a indiqué vouloir s’attaquer à la patate chaude de la réforme du parquet dans son discours programmatique mardi dernier lors de la passation de pouvoirs avec Nicole Belloubet.

Alors la “décision personnelle” découlerait-elle d’une incompatibilité philosophique avec Eric Dupond-Moretti? Les avocats du secteur de Lons-le-Saunier se souviennent d’un procureur “strict” : “Avec Monsieur Lennon, évoque Me Bagot, une conduite sous alcool en récidive donnait lieu à une audience de comparution immédiate, alors que d’autres procureurs auraient renvoyé devant le tribunal correctionnel classique.” Lorsqu’il a quitté son poste jurassien pour rejoindre la Guadeloupe en mai 2019, le procureur Lennon, qui avant d’intégrer la magistrature avait été inspecteur de police pendant dix ans dans les Hauts-de-Seine, a fait la promotion dans le journal local Le Progrès de sa politique pénale axée sur des réponses judiciaires rapides par le biais de comparutions immédiates. Près de 200 par an. “Il s’agit de répondre aux demandes des victimes. C’est une procédure rapide mais construite, avait expliqué le magistrat. Le contrôle du parquet sur la procédure est plus efficient car il se fait en temps réel.” Nul doute que ce n’est pas la conception du ténor du Barreau surnommé Acquittator, chantre des droits de la Défense.

Auprès du Jdd, la Chancellerie tente d’éteindre la polémique. “Le garde des Sceaux a expliqué lors du discours de passation qu’il n’était en guerre avec personne. Il recevra dans les prochains jours, après le 14-Juillet, les organisations syndicales représentatives des magistrats. Le but est qu’il y ait un dialogue apaisé.” Dans un tweet ce samedi soir, l’Union syndicale des magistrats (Usm), principale organisation représentant les juges, analyse la décision du procureur Lennon comme “le témoignage d’une forte inquiétude dans la profession”, qui s’exprime en raison de déclarations passées d’Eric Dupond-Moretti “contre une partie des personnels qui relèvent désormais de son autorité”.

Iliassou Chirac Kpoumié, Avec le Jdd


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