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Europe - 18 juillet 2021

Suisse: Reportage au cœur d’une manifestation interdite qui dérape

Une centaine d’opposants camerounais à la présence de Paul Biya à Genève ont manifesté sans autorisation samedi en dénonçant la «complicité» suisse. L’événement a viré à l’affrontement avec la police.

Ce devait être un non-événement, ce fut un théâtre de violences, «plus encore qu’en 2019», selon un observateur. La manifestation prévue samedi après-midi à la place des Nations contre la présence du président camerounais Paul Biya avait été interdite au dernier moment par les autorités, en raison d’un risque de débordements. Elle a tout de même eu lieu avec une centaine de participants, et les craintes de dérapage ont été confirmées. L’attitude de certains, qui en sont venus aux mains avec des agents pour tenter de forcer le passage vers l’hôtel Intercontinental, où loge l’autocrate, a dû être réprimée par la police à l’aide de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de canons à eau. Des manifestants ont de leur côté jeté des œufs sur les forces de l’ordre.

Tout avait pourtant commencé dans une ambiance relativement bon enfant, avec musique et chants, seulement troublée par la gravité des discours. Le corps recouvert d’un drapeau de son pays natal, Patrick Kouangain fait mine de ne pas comprendre notre question. «Interdite la manifestation? Non, elle est légalement permise, d’ailleurs regardez, la police est là pour nous encadrer, pas pour nous chasser.» Sur la place des Nations, le déploiement policier est effectivement aussi visible qu’inactif. «On agit en proportionnalité», commente alors sobrement le porte-parole de la police genevoise, Jean-Philippe Brandt.

«Paul Biya assassin, la Suisse complice»Slogan de la manifestation

Venu de Stuttgart en voiture, Patrick Kouangain s’exclame:

«En 40 ans de pouvoir, Paul Biya n’a pas pu donner l’eau potable, et il vient maintenant gaspiller tout l’argent public à l’Intercontinental. Vous savez combien coûte une suite dans cet hôtel?» Le manifestant relève qu’au Cameroun «il est interdit de manifester pacifiquement, alors en le faisant ici, nous sommes la voix des sans voix.»

Sur la place, le slogan «Paul Biya assassin, la Suisse complice» est repris à tue-tête. Michel a fait dix heures de route depuis Bruxelles pour le chanter aussi. «Il est là, je manifeste là où il va.» Jeanne, arrivée de Nancy, témoigne, la voix étranglée par l’émotion:

«On demande à la Suisse de ne plus l’accueillir. Vous avez la paix ici, nous, nous avons l’asphyxie. Nous devons venir travailler en Europe pour nourrir nos familles. Je paye les soins de mes enfants au Cameroun, et leur éducation, alors qu’ils n’auront même pas de travail après leurs études.»

Une des interventions de la police lors de la manifestation, avec notamment un tonne-pompe.
Une des interventions de la police lors de la manifestation, avec notamment un tonne-pompe.KEYSTONE

«L’Onu reste indifférente»

En milieu d’après-midi une première action fait monter la pression. Un manifestant, Guy, parvient à enjamber la grille du Palais des Nations Unies, où il voulait aller décrocher le drapeau camerounais. Il est immédiatement intercepté par des agents de sécurité.

«Nous crions notre douleur à l’Onu qui reste indifférente, explique-t-il avec véhémence. Mon épouse a été tuée, qu’on sorte ce criminel de cet hôtel! Si vous ne le faites pas, vous vous rendez complices d’un génocide.»

Peu après, un manifestant tente de se glisser sous un camion pour forcer le passage vers l’hôtel cinq étoiles, et la police fait usage de sprays au poivre. Vers 16 h 30, un groupe organise un sit-in devant la grille du Palais des Nations. «La Suisse n’est pas neutre, elle est complice», répètent-ils.

L’heure officielle de fin de la manifestation se rapproche, et le groupe se lance dans un «dernier combat». Les provocations des manifestants, parfois physiques, forcent la police à répliquer en actionnant les puissants jets d’eau de son tonne-pompe. La police a pulvérisé de l’eau sur les manifestants à l’aide d’un tonne-pompe.

La pression des jets convainc les plus récalcitrants de reculer. Guy est immobile à terre, les pompiers arrivent pour le secourir et l’emportent sur une civière. Des participants viennent montrer à la presse les douilles qu’ils ont récupérées à terre pour dénoncer des tirs «à balles réelles». «Bien sûr que non, conteste Jean-Philippe Brandt, ce sont des balles en caoutchouc.»

L’étau policier se resserre alors sur les manifestants pour leur faire quitter la place des Nations après quatre heures d’un triste jeu du chat et de la souris. Les opposants se dispersent notamment vers l’Avenue de la Paix, où ils sont coursés par les policiers jusque dans le Jardin botanique. Une femme est à terre, peut-être blessée, et plus loin sur le trottoir, un homme est également à terre en train de se faire interpeller. Une partie de la route de Lausanne a alors été bloquée à la circulation, entraînant d’importants embouteillages. Vers 19 h, une trentaine d’entre eux se trouvait encore à la Perle du lac. Le porte-parole de la police genevoise, Jean-Philippe Brandt, confirme que « deux personnes sont légèrement blessées, car on a dû faire usage de moyens de contrainte. Une interpellation a également eu lieu.

Les anti-Biya manifestant à la place des Nations samedi après-midi.
Les anti-Biya manifestant à la place des Nations samedi après-midi.KEYSTONE

Selon un observateur bien informé, c’est l’arrivée sur place d’une dizaine de Camerounais, qui venaient d’être relâchés par la police après leur interpellation de vendredi, qui a mis le feu aux poudres. « Ils ont été amendés, et ont cherché à se venger », analyse-t-il. L’accueil de Paul Biya à Genève n’a pas manqué de faire réagir certains politiciens, comme l’élu socialiste genevois Sylvain Thévoz, qui regrette notamment l’échec d’une pétition qui visait à faire de l’autocrate africain une persona non grata dans notre canton.

Avec la Tribune de Genève

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