Par Serge Aimé Bikoi
A la suite de l’Union des populations du Cameroun (Upc), qui avait construit sa méthode de lutte pour l’indépendance sur la propagande pour une société juste, libre, indépendante et démocratique, le Sdf originel avait bâti, stratégiquement, son armature idéologique sur le Socialisme démocratique véhiculé à travers le pays depuis l’enclenchement des luttes anti-coloniales. Son leader national, ses cadres et militants le définissent comme une organisation politique enracinée dans l’opposition caractérisée par une véritable légitimité tant dans son approche de faire la politique que dans sa lutte pour l’alternance démocratique. C’est, d’ailleurs, en fonction de ces représentations que s’organisent la logique partisane du parti de la balance et son intégration dans le jeu de la compétition politique. La Sociogenèse du parti témoigne, à suffire, de ce que cette formation politique est née de la mise sur la sellette du monopole du pouvoir exercé par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) en tant que parti de l’ordre gouvernemental jusqu’en décembre 1990, année du passage de l’ère monolithique à l’ère pluraliste.
Entre 1966 et 1990, le système politique était dominé par le règne du monopartisme et du pouvoir autoritariste. Pour le pouvoir en place, “l’opposition était une catégorie stigmatisante”. Ses leaders et membres étaient ostracisés parce que suspectés de déstabiliser, de fragiliser et de déconstruire l’État camerounais. D’où la construction du paradigme de la diabolisation des opposants présentés, à cette époque-là, comme des “fauteurs de trouble”, des “oiseaux de mauvaise augure”, des “Hommes sans foi ni loi”, des “politiciens sans scrupule”, des “vendeurs d’illusions” et des “apprentis sorciers”. Il s’agit, ici, des termes labelisants relevant du champ sémantique de l’étiquetage social des opposants politiques.
Or, pour le chairman Ni John Fru Ndi et les founding fathers(pères fondateurs) du Front social démocrate, l’opposition est conçue comme une manière légitime de faire la politique et de conquérir le pouvoir. C’est même l’enjeu de toute formation politique, à savoir chercher à accéder au pouvoir et à s’y maintenir. Le Sdf était, en effet, le champ de contestation du monopole francophone du pouvoir porté par le parti au pouvoir et par son leader naturel. Le parti de la balance avait été pensé pour représenter et porter, de manière institutionnelle, la question anglophone. D’où l’appréhension des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest comme des bastions traditionnels électoraux de ce mouvement politique. Mais la stratégie théorisée par l’homme de Ntarikon était de faire du Sdf un parti national, en facilitant son expansion dans l’ensemble du pays et en lui trouvant un substrat idéologique répondant aux problèmes structurel et conjoncturel des Camerounais des années 90, en l’occurrence l’oppression politique, la paupérisation des masses sociales, le chômage et la corruption. Dans le dessein de s’affranchir des sentiers battus forgés par le parti historique après sa sortie de la clandestinité, surtout que l’ancien Secrétaire général, Augustin-Frédéric Kodock, de regrettée mémoire, envisageait déjà un collaborationisme avec le Rdpc dans le jeu de la construction de l’alliance gouvernementale, le Sdf s’était installé dans une opposition radicale et frontale à l’égard du système gouvernant en place et avait envisagé, comme seule alternative, le renversement de l’ordre dominant en place par la défiance politique. Au discours stéréotypé et stigmatisant du chantre du Renouveau, Fru Ndi et ses têtes emblématiques avaient opposé différents slogans évocateurs, voire provocateurs:
- “Your suffering has come to an end”(Votre misère sociale est terminée), formule qui est indissociable de l’expression “Suffer don finish”(La souffrance est finie);
- “change”!(changement);
- “Sangmelima don fall”-en pidgin english-(Sangmelima (ville d’origine du Président de la République est tombée);
- “Biya must go”(Biya doit partir);
- “Power to the people”(Pouvoir au peuple);
- “Carton rouge à Paul Biya”.
Ces slogans virulents avaient essaimé aussi bien dans les discours des leaders et acteurs politiques de l’opposition de l’époque que sur les pancartes lors des mouvements de mobilisation sociale liés aux villes mortes. Aux côtés de Ni John Fru Ndi, à cette période- là, se situaient les avocats pro opposition (Me Yondo Black Madengue et Charles Tchougang); des figures de la société civile, à l’instar de Djeukam Tchameni, le penseur du carton rouge; Hilaire Kamga; des leaders politiques tels que Samuel Eboua,alors leader du Mouvement démocratique du Cameroun (Mdp) mué plus tard en Undp après le coup de force de Bello Bouba Maigari, qui avait signé l’alliance gouvernementale avec le Rdpc en 1997; Mboua Massock, le théoricien des villes mortes; Prince Dika Akwa Nya Bonambella, figure de proue de l’Upc; Anicet Ekane du Manidem ; Henriette Ekwe, journaliste engagée et militante upeciste de la première heure; Adamou Ndam Njoya et Cyrille Sam Mbaka, respectivement président et vice-président de l’Udc ; Issa Tchiroma de l’Undp avant qu’il ne quitte le parti pour intégrer le gouvernement et fonder le Fsnc, son parti plus tard; Célestin Bedjigui, leader national du Pal(Parti de l’alliance libérale), etc.
Au demeurant, le refus initial du Sdf de participer à tout dialogue avec le régime en place, le refus d’entrer au gouvernement, le refus de son leader, Fru Ndi, de briguer tout autre poste électif que celui de la présidence de la République, le rejet systématique des politiques gouvernementales et des offres du système gourvernant actuel furent autant de postures assumées pour manifester la réactance, la dissidence et la résistance au régime francophone et libéral du Rdpc. Mais 32 après, que devient le Sdf originel ?
A 81 ans sonnés, le chairman Ni John Fru Ndi est appelé, aujourd’hui, à faire une sorte d’aggiornamento de manière à réincarner, à resolidifier, à revitaliser et à redynamiser le Sdf version originelle connue des années 90.
Joyeux anniversaire M.le chairman!