Par Ilyass Chirac Poumie
Condamné à la prison à perpétuité dans le dossier Thomas Sankara, l’ancien président rêve pourtant de retourner définitivement au Burkina Faso. Mais entre l’opposition des familles des victimes, l’absence de grâce officielle et le bouleversement des rapports de force à Ouagadougou, son retour demeure politiquement explosif. Dans sa résidence d’Abidjan, l’homme qui dirigea le Burkina Faso pendant vingt-sept ans attend désormais une décision qui ne lui appartient plus.
De la toute-puissance à la fuite
Le 30 octobre 2014, Blaise Compaoré croit encore pouvoir prolonger son règne. Au pouvoir depuis le coup d’État du 15 octobre 1987, il veut faire modifier l’article 37 de la Constitution afin de se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle.
Mais le scénario soigneusement préparé s’effondre. Des dizaines de milliers de Burkinabè envahissent les rues de Ouagadougou. L’Assemblée nationale, où devait être examinée la révision constitutionnelle, est incendiée. Plusieurs bâtiments publics et résidences de dignitaires sont attaqués. Les affrontements font 24 morts et plus de 600 blessés, selon le bilan rappelé par Le Monde.
Le lendemain, abandonné par une partie de l’armée, Blaise Compaoré démissionne. Celui que ses partisans présentaient comme le garant de la stabilité régionale quitte le pays après vingt-sept années de pouvoir sans partage.
Son évacuation ne relève pas d’une fuite improvisée. Les autorités françaises reconnaîtront que Paris a facilité son départ, notamment en mobilisant des moyens permettant à son convoi d’échapper aux manifestants et de gagner la Côte d’Ivoire. François Hollande avait alors justifié cette intervention par la nécessité d’éviter un bain de sang.
Blaise Compaoré trouve d’abord refuge en territoire ivoirien, effectue un bref séjour au Maroc, puis s’installe durablement à Abidjan. Il obtient ensuite la nationalité ivoirienne, une décision déterminante pour son avenir judiciaire.
Une protection politique devenue bouclier juridique
La Côte d’Ivoire n’a jamais extradé l’ancien président. Sa naturalisation ivoirienne complique considérablement l’exécution des mandats émis contre lui par la justice burkinabè.
Abidjan n’extrade généralement pas ses propres ressortissants. En devenant ivoirien, Blaise Compaoré a ainsi obtenu bien davantage qu’un nouveau passeport : il s’est placé derrière une protection juridique et diplomatique dont Ouagadougou n’a jamais réussi à forcer le verrou.
Cette naturalisation a longtemps été perçue au Burkina Faso comme la traduction institutionnelle des liens noués entre l’ancien président et le pouvoir ivoirien. Blaise Compaoré entretenait une relation étroite avec Alassane Ouattara. Son épouse, Chantal Compaoré, est elle-même issue d’une puissante famille ivoirienne.
À Abidjan, l’ancien chef de l’État n’a donc jamais été traité comme un réfugié ordinaire. Il a bénéficié d’une résidence sécurisée, d’une protection et d’un accès discret aux cercles du pouvoir. Des années durant, il a reçu d’anciens responsables politiques, des proches et des médiateurs venus sonder les possibilités d’un arrangement avec Ouagadougou.
Mais à mesure que les années passent, cette protection ressemble également à une assignation à résidence informelle. Blaise Compaoré est libre en Côte d’Ivoire, mais il ne peut revenir durablement dans son pays sans risquer l’arrestation.
Le dossier Thomas Sankara ferme la porte du retour
Le principal obstacle porte le nom de Thomas Sankara.
Le président révolutionnaire et douze de ses compagnons ont été tués le 15 octobre 1987 au Conseil de l’Entente, à Ouagadougou. Leur mort a porté Blaise Compaoré au pouvoir. Pendant près de trois décennies, toute enquête sérieuse sur cet assassinat a été bloquée.
La chute du régime en 2014 libère la procédure. Les restes de Thomas Sankara et de ses compagnons sont exhumés. Des témoins sont entendus. Des militaires autrefois intouchables comparaissent.
Le procès s’ouvre en octobre 2021 devant le tribunal militaire de Ouagadougou. Blaise Compaoré refuse de s’y présenter. Ses avocats dénoncent une procédure politique et estiment qu’il ne peut être jugé équitablement par une juridiction militaire. Le 6 avril 2022, il est reconnu coupable, notamment de complicité d’assassinat et d’atteinte à la sûreté de l’État. Il est condamné par contumace à la prison à perpétuité. L’ancien commandant de sa garde, Hyacinthe Kafando, également en fuite, reçoit la même peine. Le général Gilbert Diendéré est lui aussi condamné à perpétuité.
Cette décision transforme définitivement la situation de Blaise Compaoré. Il n’est plus seulement un ancien président renversé. Il est un condamné en fuite visé par une peine définitive prononcée dans l’un des dossiers les plus symboliques de l’histoire politique africaine contemporaine.
Le mystérieux retour de juillet 2022
Pourtant, le 7 juillet 2022, l’ancien président foule de nouveau le sol burkinabè.
Son avion atterrit à Ouagadougou à l’invitation du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, alors chef de la transition. Le pouvoir militaire affirme vouloir réunir les anciens chefs d’État afin de rechercher une solution à la crise sécuritaire.
La visite provoque immédiatement une tempête politique et judiciaire. Les avocats de la famille Sankara réclament son arrestation. Des organisations de la société civile dénoncent une humiliation infligée aux victimes et un mépris de la décision du tribunal militaire.
Mais Blaise Compaoré n’est pas interpellé.
Pendant son séjour, il rencontre Damiba et d’autres anciens dirigeants. Il adresse également une lettre au peuple burkinabè dans laquelle il demande pardon pour les souffrances causées durant sa présidence, notamment à la famille de Thomas Sankara. Il ne reconnaît toutefois pas explicitement avoir ordonné ou organisé l’assassinat de son ancien compagnon d’armes.
Après quelques jours, il reprend l’avion pour Abidjan. Ce retour éclair restera comme un épisode juridiquement incompréhensible : un homme condamné à perpétuité a séjourné dans son pays sans que la peine prononcée contre lui soit exécutée.
La visite avait montré qu’un accord politique pouvait momentanément suspendre la logique judiciaire. Elle avait aussi révélé qu’aucun retour durable n’était possible sans règlement préalable de la condamnation.
Damiba renversé, le compromis enterré
Le projet de réconciliation porté par Paul-Henri Damiba ne survivra pas longtemps. Le 30 septembre 2022, celui-ci est renversé par le capitaine Ibrahim Traoré.
La chute de Damiba referme la fenêtre politique qui s’était entrouverte pour Blaise Compaoré. Le nouveau pouvoir adopte une ligne souverainiste, rompt progressivement avec la France et construit sa légitimité autour de la défense de la patrie, de la révolution et de la mémoire de Thomas Sankara.
Dans ce nouvel environnement, organiser le retour de l’ancien président serait particulièrement risqué. Ibrahim Traoré emprunte une partie du vocabulaire politique et des symboles associés à Sankara. Une grâce accordée à l’homme condamné pour complicité dans son assassinat exposerait le régime à de lourdes contradictions.
Blaise Compaoré ne dispose plus, à Ouagadougou, de l’interlocuteur qui avait autorisé son voyage de 2022. Ses anciens réseaux ont été affaiblis, dispersés ou marginalisés. Le Congrès pour la démocratie et le progrès, l’ancien parti au pouvoir, conserve des militants, mais n’a plus la capacité d’imposer un compromis national.
Une grâce juridiquement possible, politiquement inflammable
Le retour définitif de Blaise Compaoré dépend essentiellement d’une mesure politique : la grâce présidentielle, l’amnistie ou un mécanisme exceptionnel de réconciliation nationale.
Une grâce pourrait réduire ou supprimer l’exécution de sa peine, mais elle n’effacerait pas nécessairement la condamnation. Une amnistie aurait des conséquences plus larges, puisqu’elle pourrait neutraliser juridiquement les infractions concernées. Dans les deux cas, l’opération provoquerait une confrontation directe avec les familles des victimes et les organisations ayant porté le combat pour la vérité.
Les proches de Thomas Sankara réclament d’abord l’exécution du jugement. Ils considèrent que la réconciliation ne peut précéder la justice et que le pardon ne peut être décrété par l’État à la place des victimes. Le retour de l’ancien président pose aussi la question de l’égalité devant la loi. Des milliers de détenus burkinabè purgent des peines prononcées par les tribunaux. Permettre à un ancien chef d’État condamné à perpétuité de rentrer librement donnerait l’image d’une justice négociable pour les puissants.
À l’inverse, ses partisans invoquent son âge, son état de santé, son expérience et la nécessité de tourner la page. Ils plaident pour un geste humanitaire permettant à l’ancien président de mourir dans son pays. Cette argumentation vise à déplacer le dossier du terrain judiciaire vers celui de la compassion nationale.
Un homme diminué derrière les murs d’Abidjan
Selon l’enquête publiée par Le Monde, Blaise Compaoré, âgé de 75 ans, est aujourd’hui très diminué. L’ancien officier qui contrôlait autrefois les sommets de l’État et intervenait dans plusieurs crises ouest-africaines mène une existence discrète dans sa villa ivoirienne.
Ses apparitions publiques sont devenues rares. Son entourage protège jalousement les informations concernant sa santé. Aucun bulletin médical officiel n’est publié. Les visiteurs sont filtrés et les photographies récentes circulent peu. Cette opacité entretient les spéculations. Elle permet aussi à ses proches de présenter le retour au Burkina Faso comme une urgence humanitaire plutôt que comme une opération de réhabilitation politique.
L’ancien président vivrait dans l’attente d’un signal venu de Ouagadougou. Des intermédiaires politiques, coutumiers et religieux auraient régulièrement été sollicités pour obtenir des garanties. Mais aucun accord public n’a été annoncé. La villa d’Abidjan est ainsi devenue le dernier territoire de Blaise Compaoré : un espace confortable et protégé, mais situé à quelques centaines de kilomètres d’un pays dans lequel il ne peut rentrer librement.
Le rôle embarrassant de la Côte d’Ivoire
Pour le pouvoir ivoirien, la présence de Blaise Compaoré constitue à la fois une dette politique et un dossier diplomatique encombrant.
L’expulser ou l’extrader reviendrait à livrer un citoyen ivoirien et un ancien allié aux autorités burkinabè. Le maintenir indéfiniment à Abidjan alimente toutefois les soupçons de protection politique.
Les relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso se sont en outre dégradées depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré. Les divergences portent sur les alliances internationales, la sécurité transfrontalière et la présence de ressortissants burkinabè en Côte d’Ivoire. Dans ce contexte, le sort de Blaise Compaoré peut devenir une carte diplomatique. Abidjan ne souhaite pas apparaître comme une base arrière de l’opposition burkinabè. Ouagadougou ne veut pas non plus ouvrir un conflit frontal avec son voisin au sujet d’un ancien président vieillissant.
Le silence arrange donc provisoirement les deux capitales.
L’homme qui savait tout sur les guerres de la région
L’exil de Blaise Compaoré ne concerne pas uniquement l’histoire intérieure du Burkina Faso. Pendant ses vingt-sept années de pouvoir, Ouagadougou a occupé une place centrale dans plusieurs crises ouest-africaines.
Le régime Compaoré a été accusé d’entretenir des relations avec des mouvements armés impliqués dans les guerres du Liberia et de Sierra Leone. Charles Taylor, ancien président libérien condamné pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, fut longtemps considéré comme un allié du pouvoir burkinabè. Le Burkina Faso de Blaise Compaoré a également servi de médiateur dans les crises ivoirienne, malienne, togolaise et guinéenne. Le président burkinabè recevait rebelles, chefs d’État, diplomates occidentaux et responsables des services de renseignement.
Son entourage détient donc une mémoire sensible des réseaux militaires, financiers et diplomatiques qui ont traversé l’Afrique de l’Ouest depuis les années 1980.
Cette connaissance explique en partie les précautions entourant sa personne. Un procès plus large ou une rupture avec ses anciens protecteurs pourrait faire resurgir des dossiers dépassant largement l’assassinat de Thomas Sankara.
La France et la mémoire d’une exfiltration
L’intervention française de 2014 continue également de peser sur le dossier.
En facilitant le départ de Blaise Compaoré, Paris affirmait vouloir empêcher une escalade meurtrière. Mais pour une partie de l’opinion burkinabè, cette évacuation a surtout permis à un allié stratégique de se soustraire aux conséquences de sa chute.
L’épisode alimente le récit d’une France protectrice des dirigeants africains qui lui sont proches. Il s’inscrit dans une longue histoire de relations entre Paris et le régime Compaoré, considéré pendant des années comme un partenaire militaire et diplomatique incontournable dans la région.
Depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré, les relations franco-burkinabè se sont effondrées. Les forces françaises ont quitté le pays et la rhétorique officielle dénonce régulièrement les ingérences étrangères. Dans ce climat, le rôle joué par Paris dans l’exfiltration de 2014 rend toute réhabilitation de Blaise Compaoré encore plus délicate.
Le pardon sans la vérité
La stratégie de l’ancien président repose désormais sur la réconciliation. Ses proches insistent sur ses demandes de pardon, son âge et son désir de finir sa vie au Burkina Faso.
Mais une question demeure : peut-il y avoir pardon sans aveu complet ?
Dans le dossier Sankara, Blaise Compaoré n’a jamais reconnu sa responsabilité pénale. Il n’a pas comparu devant le tribunal. Il n’a pas répondu publiquement aux témoignages recueillis pendant les six mois d’audience. Sa lettre de 2022 exprimait des regrets, mais ne livrait aucun récit détaillé des événements du 15 octobre 1987
Pour les familles, cette distinction est fondamentale. Demander pardon pour les souffrances causées n’équivaut pas à expliquer qui a décidé l’opération, qui a donné les ordres et pourquoi les corps ont été enterrés précipitamment.
La réconciliation souhaitée par l’ancien président bute donc sur une exigence de vérité qui reste inassouvie.
Né en 1951, Blaise Compaoré accède au pouvoir après le coup d’État du 15 octobre 1987 au cours duquel Thomas Sankara est assassiné avec douze de ses compagnons. Il dirige le Burkina Faso jusqu’au soulèvement populaire d’octobre 2014.
Après sa démission, il est évacué vers la Côte d’Ivoire avec l’aide de la France et obtient la nationalité ivoirienne. Il est condamné par contumace à la prison à perpétuité le 6 avril 2022 pour son rôle dans l’assassinat de Thomas Sankara. Son unique retour connu au Burkina Faso depuis sa chute intervient en juillet 2022, à l’invitation de Paul-Henri Damiba. Malgré sa condamnation, il n’est pas arrêté et repart quelques jours plus tard pour Abidjan.
Depuis, aucun mécanisme de grâce, d’amnistie ou de révision judiciaire n’a officiellement ouvert la voie à son installation définitive au Burkina Faso. Blaise Compaoré a survécu à sa chute, aux mandats d’arrêt et à sa condamnation. Mais il n’a jamais réussi à reconquérir le droit de rentrer librement chez lui.
L’ancien président reste protégé par la Côte d’Ivoire, tout en dépendant d’une décision du pouvoir burkinabè. Son âge joue en sa faveur sur le terrain humanitaire. Sa condamnation, l’absence d’aveux et la mémoire de Thomas Sankara rendent cependant toute mesure de clémence politiquement périlleuse.
Après avoir contrôlé pendant vingt-sept ans l’armée, les institutions et les réseaux diplomatiques de son pays, Blaise Compaoré ne maîtrise plus son propre destin. Dans sa villa d’Abidjan, son dernier combat n’est plus de conserver le pouvoir, mais d’obtenir la permission de rentrer mourir sur la terre dont une insurrection l’a chassé.
