LA UNE Opinion Politique panorama 20 mai 2020 (0) (363)

Cameroun > 20 mai 2020: Discours de l’honorable Cabral Libii, Président du Pcrn

Partager

Chers compatriotes,

Comme vous le savez, en raison de la crise sanitaire mondiale, les festivités de la fête nationale du Cameroun ont été annulées cette année. Même si la menace n’a pas disparu, c’est une décision curieuse et contestable.

Les motifs de restrictions des mouvements qui auraient pu justifier une annulation, n’ont plus la même validité aujourd’hui avec le changement de stratégie de la lutte contre la pandémie, non plus basée cette fois, sur le confinement partiel, mais sur l’appel à la responsabilité individuelle et collective.

Les espaces publics de loisirs sont désormais ouverts en permanence, les marchés sont en libre accès et les citoyens vaquent plus ou moins à leurs occupations. La célébration même symbolique, limitée aux défilés de quelques carrés militaires aurait pu se situer dans le même sillage.

Néanmoins, j’en appelle à nouveau avec insistance à notre responsabilité individuelle. Portons le masque pour notre protection à tous. Respectons scrupuleusement les mesures préventives. J’adresse par ailleurs mes sincères condoléances aux familles de plus en plus nombreuses, endeuillées par cette pandémie et bon rétablissement à ceux qui sont infectés.

Chers compatriotes,

la menace du virus, ne peut en aucun cas nous faire oublier la crise du vivre-ensemble qui prévaut dans notre pays. Et je l’ai souvent dit, c’est lorsque l’unité d’un pays est menacée qu’il faut la marteler avec force! Depuis quelques années, l’unité et l’intégrité de notre pays sont ébranlées jusqu’aux tréfonds de leurs fondations.

Cette situation est l’aboutissement d’un processus unitaire de cohésion sociale mal construite ou mal gérée. Pendant longtemps, le sport et particulièrement le football, a constitué un ectoplasme à la construction et à l’adhésion au projet national. Mais depuis quelques années, les résultats sont passés à la trappe de l’incurie.

Très peu de choses unissent désormais au quotidien les camerounais. Le sentiment national s’est effrité et le repli identitaire a fortement progressé. Pourtant, La volonté des camerounais d’être unis, que dis-je ? réunis, était au cœur du combat indépendantiste. Les (k)camerounais ont toujours été foncièrement jaloux de leur unité, nonobstant leur remarquable diversité.

Il est grand temps de panser définitivement les plaies de l’« accident historique » du 4 mars
1916. Date à laquelle, notre pays devenu une « marchandise » destinée à payer les dommages de guerre, fit l’objet d’une partition entre « puissants » qui sépara arbitrairement des familles appartenant depuis l’antiquité, à la même souche.

La « greffe » référendaire du 20 mai 1972, après 45 ans de vie séparée de 1916-1961 et 11 années de cohabitation de 1961-1972, n’y est visiblement pas parvenue. Nous devons aujourd’hui avoir le courage de rouvrir le débat au sujet de la date de célébration de notre fête nationale.

Le 20 mai 1972 déjà frappé d’une caducité historique depuis le 4 février 1984, date de passage à la République du Cameroun, est de plus, sérieusement mis à défaut par la crise anglophone. Deux options au-dessus de toute controverse s’offrent pourtant à nous.

La première option de célébration est l’indépendance qui pourrait commémorer soit le 1er janvier 1960, jour de proclamation, soit le 13 mars 1959, jour d’abrogation de l’accord de tutelle par l’Onu. La seconde option de célébration est l’unité fédérale, qui commémorerait l’ouverture de la toute première Assemblée Fédérale le 14 mai 1962.

Cette date est d’autant plus importante qu’elle marque d’une part la matérialisation historique de la réunification, et d’autre part, elle ouvre la législature aujourd’hui curieusement absente du décompte, qui a donné à notre Assemblée Nationale le socle structurel qu’elle a conservé jusqu’à nos jours.

Chers compatriotes,

L’explosion démographique combinée à une mauvaise politique d’aménagement du territoire qui favorisait le développement des grands centres urbains au détriment des campagnes, a favorisé l’exode rural et les mobilités inter-régionales.

La conséquence inéluctable est la compétition larvée des communautés sur les ressources rares telles que la terre, l’emploi et les strapontins administratifs. Les récents événements d’Obala ou de Sangmelima, nous démontrent à suffisance que la cohabitation intercommunautaire reste une poudrière au Cameroun.

Les compétitions intercommunautaires sont également visibles au niveau de l’administration ou les postes politiques où les positions acquises ou non par les différentes communautés sont ostentatoirement défendues ou réclamées.

En plus de cela, la nouvelle menace à la cohésion sociale nous vient du numérique. La démocratisation de l’accès à internet s’est malheureusement accompagnée de la libération de la parole tribale. Les citoyens à visages découverts ou sous anonymat n’hésitent plus à proférer des paroles haineuses à longueur de journée sur les réseaux sociaux visant la dévalorisation ou l’humiliation de l’autre ou de sa communauté.
Presque personne n’y échappe. Citoyens ordinaires, hauts cadres de l’administration, journalistes et hommes de médias, hommes politiques, scientifiques et autres grands intellectuels se laissent aller facilement à des abaissements tribaux pour défendre des idées qui leur paraissent justes.

La politique qui devrait être en principe un exercice qui porte l’espoir n’échappe pas à cette dure réalité. Situation encouragée et favorisée par ceux qui y voient une issue pour échapper au jugement de l’histoire ou pour régler des comptes à ceux qui exercent le pouvoir, on assiste de plus en plus à des clivages ethno-politiques impunément entretenus.

La guerre civile dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest du Cameroun, bien qu’ayant des fondements historiques et politiques compréhensibles a eu pour catalyseur cet engrenage numérique de la parole haineuse sans complexes.

Mes chers compatriotes,

Je pense que le pire est à venir. Si rien n’est fait, plus rien ne restera du Cameroun d’ici quelques années. La prochaine déflagration risque être pire que la crise anglophone ! L’ordre gouvernant a prouvé son incompétence à bâtir un projet national solide. Au contraire. Il nous dirige tout droit vers les abîmes.

Le Cameroun est un échantillonnage de groupes humains exceptionnellement pluriel. Cette diversité qui nous vaut le qualificatif fondé d’Afrique en miniature, a été au fil des années gérée en partie, sous le prisme de sombres calculs politiques qui ont relégué au second plan la capitalisation de la richesse dont elle est porteuse, au profit d’un jeu malsain d’équilibres politiques, aux conséquences insidieusement divisionnistes.

Le Cameroun doit rompre définitivement avec la manipulation légère et inconséquente des ethnies qui transforme progressivement le jeu politique en affrontements interethniques déguisés.

Ce 20 Mai 2020, il n’y aura pas de cérémonies officielles marquant la fête de l’unité. En revanche, je vous exhorte à marquer un temps d’arrêt pour réfléchir à notre unité nationale. Je vous demande de vous arrêter un instant et de regarder vos enfants ou votre prochain dans les yeux.

Imaginez le futur que vous voulez pour eux, un pays instable et sanglant? Contre qui voulez-vous vous battre ? Contre le pouvoir responsable de notre triste situation ou bien contre vos propres compatriotes victimes de cette mal gouvernance endémique ?

Votre propre concitoyen que vous détestez, que vous insultez, que vous méprisez ou que vous craignez n’est pas l’origine de vos malheurs.
L’unité nationale commence par l’unité des cœurs.

Je vous demande de tenir bon, jusqu’à ce que nous installions un Cameroun qui protège et qui lébère les énergies.

Notre projet de société sera justement la solution ultime à l’unité nationale. A cet effet :

– Nous reconstruirons notre mémoire nationale
Par ce programme nous allons :

– Instituer des journées du souvenir en mémoire à nos résistants à la colonisation et des pionniers de l’indépendance.

– construire des monuments et des stèles commémoratives à la gloire des héros nationaux;

– Créer un “panthéon national”, qui aura une appellation nationale consensuelle où reposeront les restes des grandes figures de notre pays tels que Douala Manga Bell, Um Nyobe, Ahmadou Ahidjo, Francis Bebey, Mongo Beti ou encore Manu Dibango.

Nous changerons le paradigme de gouvernance des communautés
Parmi les actions de ce programme figurent :

– La régulation des associations à caractère communautaire et des foyers communautaires;

– La suppression de l’équilibre ethnique dans l’accès aux emplois publics. Il sera remplacé par une nouvelle formule de discrimination positive basé sur les critères sociaux et géographiques du lieu d’obtention du dernier diplôme.

A zones (urbaine, semi-urbaine, rurale) d’obtention du dernier diplôme égales, chances égales. Un enfant qui obtient son baccalauréat à Guidiguis n’a pas les mêmes chances de réussite d’un concours que celui qui l’obtient à Yaoundé, quelque soit son ethnie.

– La densification des colonies de vacances.
Les camerounais devraient apprendre à se connaître et se découvrir dès l’enfance. Ces colonies de vacances seront même inscrites de façon obligatoire dans les programmes scolaires dans tout le pays.

– La création d’une police numérique pour traquer les propos haineux et tribalistes sur internet pour confronter les auteurs à la rigueur de la loi.
– L’enseignement des langues nationales autres que celles de la région de scolarisation. Ne promouvoir que le bilinguisme importé, renforce de façon incidente les fossés ethniques qui sont masqués par la façade des langues étrangères. Ce n’est nullement parce que nous communiquons entre nous en français ou en anglais que nous sommes unis. Nous sommes unis parce que nous nous acceptons et nous nous connaissons. Si pour nous intégrer dans des pays étrangers nous apprenons les langues de ces pays, il faut savoir que le même principe s’applique pour l’intégration des peuples au sein d’une nation.

– La création d’Instituts des langues et cultures nationales correspondant aux grandes zones linguistiques, chargés d’encadrer la recherche à l’effet notamment d’ériger un guide d’interculturalité, manuel encyclopédique récapitulant l’ensemble des pratiques culturelles de tous les peuples camerounais.

Et puisque nous abordons cette question identitaire, c’est lieu d’en faire le lien avec la crise sanitaire mondiale. Ayons le courage en Afrique, de saisir ce qui, à quelque chose malheur est bon, se présente comme une opportunité historique. La question est en effet plus profonde qu’il n’y paraît.

Les solutions apportées au traitement de la Covid-19 par Mgr Kleda ainsi que les offres d’autres compatriotes, le médicament élaboré à Madagascar, etc, sonnent comme d’étonnantes révélations pour beaucoup de compatriotes et d’Africains.

On communique là-dessus sur les réseaux sociaux, on s’en enthousiasme, on se laisse aller à des épanchements qui nous procurent, l’espace d’une crise sanitaire, le sentiment cathartique d’une revanche sur l’histoire. Mais, la crise du Coronavirus passera.

Les solutions curatives endogènes qui y sont apportées localement feront de moins en moins le buzz ; la vie reprendra son cours normal, et nous retomberons dans la torpeur de notre somnolence civilisationnelle.

Nous n’en tirerons aucune conséquence ni sur le plan de notre approche de politique sanitaire, ni sur les curricula de formation en médecine, ni sur le redéploiement de la recherche, ni sur l’éducation à l’auto-progrès chez les plus jeunes.

En d’autres termes, s’il n’y a pas un sursaut de capitalisation, le choc psychologique qui devrait résulter des événements en cours et nous redonner confiance en nous-même, n’aura pas lieu. Sans ce choc psychologique, la roue de l’histoire continuera à tourner dans le sens de ceux qui, pour le moment, en impulsent le mouvement.

La machine de l’abrutissement médiatique et culturelle redoublera de puissance, pressée de dissiper de notre structure mentale et le plus rapidement possible, les timides espérances générées par la crise sanitaire dont on ne veut pas reconnaître qu’elle préfigure en réalité une crise du modèle civilisationnel dominant.

Ce choc, il faut absolument le créer et le soutenir. Seule une démarche institutionnelle peut le cristalliser et le convertir en ressources en vue de définir et de réaliser sereinement nos options existentielles.

C’est pour cela que j’ai décidé de mettre sur pied sans délai, une équipe d’experts qui va travailler à la réalisation d’un projet de création d’un institut du patrimoine culturel national, puisque la loi le permet pour les partis politiques.

Mes chers compatriotes,

en dehors du Cameroun, nous n’avons pas un autre héritage. Rebâtir notre pays doit inévitablement passer par le renforcement de l’unité nationale. Même si nous en avions l’occasion, les défilés et autres réjouissances populaires ont une portée limitée. Je viens de vous indiquer la voie à suivre. Elle est à notre portée. Tout autre combat, tout autre sang versé est inutile.

Je l’ai souvent dit, vivre-ensemble n’est pas un choix préférentiel, mais une contrainte existentielle pour nous.

Le Cameroun qui protège et qui libère les énergies arrive à grands pas.
Tenez-vous prêts! La feuille de route d’alternance qui sera bientôt mise en œuvre par le Pcrn ne fera place ni à l’oisiveté, ni à la haine, ni à la distraction.

Nous ne céderons pas aux tentations futiles qu’agitent de fébriles vaniteux. Nous passerons sereinement outre les provocations incessantes des velléitaires.

Concentrons notre énergie à travailler, à ratisser, à rassembler. Associons-nous à toute initiative mutualisante et constructive.

Fidèle à notre devise, vérité, amour et paix, nous redresserons ce pays. Croyez-moi, ce n’est qu’une question de temps.

Bonne fin de carême à tous les compatriotes musulmans et bonne fête de l’unité à toutes et à tous.


Partager

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *