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Politique - 2 semaines ago

Cameroun > Crise anglophone: Impact politique et psycho-social sur les populations

Depuis la fin de l’année 2016, les régions du Sud-Ouest et du Nord d’Ouest du Cameroun sont en proie à des violences entre, une partie des populations de ces zones aux velléités sécessionnistes et le gouvernement camerounais.

Cette situation s’est envenimée et muée en guerre civile plus connue sous le vocable de « crise anglophone » (le mot anglophone ; tout au long de cette réflexion voudra dire ressortissant du Nord-Ouest et du Sud-Ouest) depuis 2017. Parler des origines de la crise dite anglophone revient à questionner les causes lointaines de celle-ci remontant à l’histoire de la décolonisation des territoires anciennement sous tutelle française et britannique, la réunification de l’Etat survenue le 20 mai 1972 et les causes immédiates qui en sont les principaux éléments déclencheurs.

Dans le souci d’éviter de perdre le lecteur en conjecture à ce niveau (les causes lointaines seront évoquées dans la première partie de cette réflexion), nous nous focaliserons pour les besoins de cette introduction aux marqueurs temporels qui peuvent être considérés comme les causes immédiates de la crise dite anglophone. Le premier marqueur temporel de la crise dite anglophone est la revendication corporatiste des avocats et des enseignants autour des questions des sous-systèmes de Common Law et d’éducation anglophone qu’ils estiment en décrépitudes et phagocytés par les mécanismes du sous-système francophone.

Sous la bannière de la Cameroon Teachers Trade Union (Cattu) et profitant de la célébration de la journée internationale des enseignants le 05 octobre 2016, les enseignants lancèrent un mot d’ordre de grève qui aura rencontré une forte adhésion. Avec la réussite de la première mobilisation, les enseignants sortirent de nouveau dans les rues ; cette fois, il eut été question de revendiquer la cessation des affectations des enseignants francophones dans les zones anglophones.

Ce mouvement fut suivi par des revendications diverses des étudiants de l’université de Buea le 28 novembre en lien avec des réclamations des primes diverses. Le deuxième marqueur de la crise anglophone eut été l’entrée en scène de la diaspora; précisément la diaspora résident aux Etats Unis qui soutient ces revendications.

Cette entrée de la diaspora marque le passage des revendications corporatistes à des revendications politiques avec en toile de fond le retour aux accords de Foumban de 1961 pour les plus modérés et la demande de sécession pour les plus radicaux. Ce changement de cap des revendications va obliger le gouvernement camerounais à mettre sur pied des mesures coercitives ayant pour objectifs de réduire au silence ces revendications. L’une de ces mesures a consisté à interrompre la fourniture d’internet pendant des mois dans le but de limiter la communication diasporique.

Il est important de rappeler à ce niveau que le gouvernement camerounais a répondu à certaines demandes corporatistes initiales, par la traduction en anglais du traité de l’Ohada visant la sécurisation de l’environnement juridique des affaires en Afrique, par la création d’une section du Common law à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (Enam) et par la création de la commission du bilinguisme et la promotion du multiculturalisme entre autres. Malgré cela, les émeutes se sont multipliées et les populations ont été appelées à observer les villes mortes (Lock down en anglais).

Ces villes mortes ont été accompagnées par endroits par des incendies des établissements scolaires et des magasins. Cette attitude a entrainé le durcissement de la réponse du gouvernement camerounais se concrétisant par la sortie de la police anti-émeute et se caractérisant par des bastonnades et le lancement des gaz lacrymogènes aux émeutiers. Le troisième marqueur temporel de la crise anglophone fut la déclaration le 1er octobre 2017 de l’indépendance de « l’Etat d’Ambazonie ».

Cette déclaration d’indépendance est accompagnée du défilé d’une poignée de personnes dite anglophones dans certaines grandes villes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. La crise dite anglophone devient inéluctable avec l’entrée en jeu des milices communément appelées « Amba-boys ». Cette entrée sera le quatrième marqueur temporel, car le gouvernement camerounais va déployer le très redoutable Bataillon d’Intervention Rapide (Bir) pour contenir les « Amba-boys ». Cela aura marqué le point de départ des affrontements armés entrainant des exactions des deux côtés des protagonistes et le déplacement des populations.

A ce jour, les conséquences de cette crise sont nombreuses. Selon les chiffres de février 2021 du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés au Cameroun (Unhcr), on dénombre près de 63 000 réfugiés camerounais au Nigeria, 711 056 déplacés internes selon les chiffres de juillet 2021 du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires (Ocha) et des centaines de morts. Les chiffres évoquées dessus sont les impacts visibles de cette crise. Mais les impacts invisibles de cette crise et qui peuvent perdurer dans le temps et avoir des conséquences désastreuses sont politique, psychologique et sociale. Ainsi donc à travers la sociogenèse de l’Etat et une revue documentaire approfondie, cette réflexion se propose de mettre en exergue les impacts politique, psychologique et sociale de cette crise en faisant en détour dans la sociohistoire pour compléter la sociogenèse de l’Etat du Cameroun.

I. Sociogenèse de l’Etat du Cameroun

Comme nous l’avons souligné plus haut, la crise dite anglophone trouve la grande partie de son fondement dans l’histoire de la création de l’Etat du Cameroun actuel. Pour mieux appréhender l’impact de cette crise, il est important de faire un rapide détour dans l’histoire à travers la sociohistoire. Le Cameroun oriental francophone et le Cameroun britannique (septentrional et méridional/occidental) sont des legs de la Sociétés Des Nations (Sdn). En 1916 la Sdn décida de retirer le Kamerun sous le protectorat allemand et de le confier sous la forme de deux colonies respectivement à la Grande Bretagne et à la France. Cela s’est matérialisé par l’adoption de la langue française dans le Cameroun oriental et l’anglais dans le Cameroun occidental et des systèmes de gouvernement de chaque colonisateur (système éducatif, judicaire et modèle économique). Autour des années 1960 avec le vent de décolonisation qui a soufflé en Afrique, le Cameroun oriental va accéder à son indépendance le 1er janvier 1960 alors qu’il est proposé au Cameroun britannique de rejoindre soit le Cameroun Oriental soit le Nigéria. En se basant sur la résolution 1332 (XIV) des Nations Unies d’octobre 1959, les deux parties du Cameroun britanniques sont appelées aux urnes pour un vote, dont l’issue se limite à deux choix. Le premier choix proposé est de rejoindre l’union des fédérations Nigériane ou de rejoindre la république du Cameroun. A l’issue d’un référendum, le Cameroun britannique septentrional décide de rejoindre le Nigéria le 31 mai 1961 et le Cameroun occidental rejoint la république du Cameroun.

Le plébiscite du 11 février 1961 permet de confirmer la préférence du Cameroun britannique du septentrion de se rattacher au Nigéria. Mais au niveau du Cameroun britannique occidental, la situation est bien plus complexe.

D’entrée de jeu, le processus d’incorporation du Cameroun occidental au Cameroun oriental s’est fait avec des contestations de certaines élites du Cameroun occidental. Ainsi des discussions sous la forme de l’Etat sont engagées qui aboutissent en juillet 1961 à l’adoption de l’Etat fédéral. Mais lorsqu’on parcourt la constitution de cette époque, on se rend compte que celle-ci n’accorde que peu de prérogatives aux Etats fédérés. Cette situation sera davantage accentuée avec le découpage administratif du Cameroun en 6 régions. Cet état des choses aura pour tendance de diluer le poids politique des anglophones dans l’échiquier politique se retrouvant au même niveau que les autres régions du Cameroun. Le 20 Mai 1972, par le truchement d’un referendum largement plébiscité par la partie francophone majoritaire et sous le joug du président Ahidjo, le Cameroun passe de l’Etat fédéral à l’Etat unitaire ; et adopte cette date comme date de la fête nationale ou fête de l’unité nationale au détriment de la date d’indépendance du Cameroun oriental (1er Janvier 1960) et du Cameroun Occidental (1 er octobre 1961). Cette tendance sera confirmée voire accentué avec l’arrivée au pouvoir du Président Biya avec davantage de centralisation de l’Etat. L’une des conséquences politique de cette centralisation sera la fracture de la capacité de l’élites anglophones locales, qui va se caractériser par une incapacité à porter des revendications des anglophones au niveau des autorités politiques. Cette centralisation aura même des effets pervers ; notamment l’intégration au nouveau système d’une certaine élite anglophone voulant jouir des prébendes qu’offre le nouveau système. La frustration est d’autant plus grande que ce changement se fait dans un contexte d’autoritarisme et de confiscation des libertés publiques. Les anglophones se sentent humiliés et développent le sentiment de minorités défavorisées.

Ils dénoncent le fait que les anglophones sont toujours à des postes secondaires (Directeurs Généraux Adjoints dans la majorité des entreprises publiques et pas d’accès à des ministères régaliens), le gouvernement camerounais est en majorité dominé par les élites francophones, mis à part le poste de premier ministre qui est informellement dédié aux ressortissants de la partie anglophone. Toutes ces frustrations historiques et actuelles seront le nœud gordien entre les camerounais de la partie anglophone et le gouvernement camerounais entrainant ainsi la crise anglophone et ses différentes conséquences politiques et psycho-sociales.

II. Impact politique de la crise anglophone
Aujourd’hui, la non résolution de la crise anglophone va exacerber le sentiment des anglophones du Cameroun d’être marginalisés sur le plan politique et économique.

D’ailleurs, un des hauts cadres de l’administration camerounaise aurait déclaré « qu’est-ce que deux morceaux de sucre peuvent avoir comme effets dans 10 litres d’eau ». Ceci pour minimiser manifestement le poids politique de la partie anglophone sur l’ensemble du Cameroun. En effet lorsqu’on regarde en profondeur le système de gouvernement au Cameroun, la répartition des ressources se fait autour de l’accès à certains postes. Or, à analyser la composition du gouvernement camerounais, on se rend bien compte que la majorité des ministres et assimilés sont francophones. Il ressort clairement du gouvernement actuel qu’environ 70% des ministres et assimilés sont francophones contre 30% anglophones.

Si l’on analyse ces chiffres de manière brute, on peut rapidement conclure à une injustice sociale. Mais, si on y regarde en filigrane en adossant ces chiffres aux proportions des deux entités ; à savoir que la population francophone représente environ 75% et les anglophones environ 25% de la population totale du Cameroun ; l’analyse peut être toute autre. Il est important de noter que ces chiffres ne permettent pas de justifier quoi que ce soit, mais ils permettent tout simplement d’interroger le modèle managérial étatique en lien avec la sociogenèse de l’Etat au Cameroun.

En réalité, la population du Cameroun des années 1960 était une mosaïque fortement ancrée sur l’appartenance ethnique où chaque individu s’identifie auprès d’un autre par son patronyme qui renvoie à une identité certaine. Cette tendance n’est pas forcement vraie aujourd’hui ; avec le brassage ethnique et culturelle en cours dans la société camerounaise. Mais la crise anglophone peut apparaitre comme révélatrice de l’existence et de la persistance des velléités claniques et ethniques ; mettant à mal la construction d’une véritable nation camerounaise homogène dans sa diversité culturelle ethnique et clanique.

Au moment de l’accession aux indépendances, ces différentes ethnies sont très fortes chacune vis-à-vis de l’autre et gouverner sans intégrer la dimension ethnique clanique et culturelle serait voué à un échec certain. Mais cette manière de garantir la stabilité politico-sociale peut être interprétée comme un contrat de dupe pour les anglophones ; car à la base il était question de former un Etat à partir de deux entités à savoir d’un côté les anglophones et de l’autre côté les francophones.

Ainsi donc, la crise anglophone serait la manifestation des différentes frustrations et humiliations subies qui s’est caractérisée par une désobéissance contre l’Etat central, s’étant muée en véritable guerre depuis 2017. Au regard de ce qui a été dit plus haut, la crise anglophone aura fracturé l’équilibre instable qui régnait au Cameroun entre la partie anglophone et francophone du Cameroun ; à telle enseigne que le gouvernement camerounais prône « le vivre-ensemble » confirmant ainsi la marginalisation politique et économique des ressortissants camerounais de la partie anglophone.

Sur le plan gouvernemental, à la suite de cette crise il y aura un regard nouveau sur le positionnement politique et l’accès à certains postes pour les élites anglophones. D’ailleurs, à cette date, le remaniement de janvier 2019 a rebattu les cartes en érigeant certains ressortissants anglophones à la tête du ministère de l’administration territoriale et de l’enseignement secondaire ; ce qui n’avait pas été le cas depuis plusieurs années. De même que la nomination de certains ressortissants anglophones à la tête certaines entreprises publiques pour ne citer que le cas de la Camtel. Reste à voir si cette tendance se confirmera dans les prochains gouvernements.

III. Impact psychologique et sociale de la crise anglophone

Bien que la guerre ne soit pas à encourager, il existe néanmoins des normes à respecter entre les belligérants pendant une période de guerre. Les normes à respecter sont édictées par le droit international humanitaire qui est basé sur les 4 conventions de Genève et ses sept protocoles additionnels. Le droit humanitaire international se donne pour ambition la protection des personnes qui ne participent pas ou plus à la guerre et d’éviter l’utilisation des armes non-conventionnelles. Cependant la guerre a ses propres réalités, surtout lorsqu’il s’agit d’une guerre comme la crise anglophone qui met en opposition l’armée camerounaise contre les milices armées de l’Etat chimérique de « l’Ambazonie ». Depuis le début de la guerre, des exactions de part et autres ont été recensées qui partent des viols, des attentats, des incendies des villages entiers, des enlèvements contre rançon, des expéditions punitives contres des écoliers et bien d’autres. Ces moyens sont fréquents utilisés et sont regroupés dans ce qui est coutume d’appeler des armes psychologiques.

Malheureusement les personnes les plus touchés par ces armes psychologiques sont les femmes et les enfants. Les viols des femmes et de jeunes filles au-delà de l’impact physique (déchirure de vagin, grossesse, IST), entrainent le stress post traumatique qu’il n’est pas toujours possible de guérir. Pour les jeunes garçons, ils sont facilement enrôlés dans les groupes armés parce qu’ils sont à la recherche d’une protection, de nourriture ou tout simplement pour venger un parent qui a été tué lors des combats. Ces différentes exactions en période de guerre participent à créer un sentiment d’injustice et qui poussent les uns et les autres à se venger.

Cet état des choses alimente le cercle vicieux de la guerre et participe à l’allongement de la guerre. Sur le plan social, outre la mort et l’augmentation de personnes vivants avec un handicap moteur; la guerre entraine le déplacement des populations et une déstructuration sociale. Ainsi, si le processus n’est pas arrêté, on s’oriente purement et simplement vers le dépeuplement des zones de guerre. C’est la situation qui se produit actuellement dans les régions anglophones avec un nombre de personnes en déplacement tournant autour de 800 000.

S’agissant des services sociaux de base, la guerre entraine le dysfonctionnement voire l’arrêt de la fourniture des services sociaux de base comme, l’eau, l’électricité et la santé pour ne citer ceux-là. La guerre réduit l’accès à la nourriture car la production prend un coup d’arrêt, augmentant de ce fait le taux de malnutrition dans les zones de guerre. La guerre peu exacerber les tensions inter groupales et favoriser la prolifération des milices tribales et des groupes de bandits profitant de la situation chaotique pour chercher à s’enrichir. Les impacts sociaux de la guerre ne sont pas souvent perceptibles mais peuvent prendre plusieurs décennies pour les dissiper.

Conclusion

L’objet ce cette réflexion était de mettre en exergue l’impact politique, psycho-social de la crise anglophone au Cameroun. Cela a été rendu possible grâce à la sociohistoire qui a reconstituée la sociogenèse de l’Etat du Cameroun. Cela a permis de constater que : sur le plan politique, la crise anglophone va renforcer le sentiment de minorités défavorisées des anglophones, mais va accorder une attention particulière à la réparation des ressources à travers les nominations à certaines postes.

Sur le plan psychologique, les haines entre les différentes communautés seront léthargiques et il faudrait un travail psycho-social sur les différents groupes pour espérer revoir un jour ces communautés vivre en harmonie.

Sur le plan social la crise anglophone va ralentir le peuplement des zones en guerre et va accroitre le nombre de personnes vivant avec un handicap moteur dû au blessure de guerre. Enfin, pour résoudre définitivement la crise anglophone et anticiper sur les probables crises de même nature qui pourraient survenir, il est primordial que les gouvernants répondre aux aspirations du peuple. Etat unitaire centralisée, Etat unitaire décentralisé et Etat fédéral seule la volonté du peuple souverain doit prôner.

Loïc Bertrand BIANGO NYAMA

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