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Afrique - Médias - 3 semaines ago

Cameroun > Liberté d’expression: L’enfer des journalistes emprisonnés, torturés et morts

Un dossier de Serge Aimé Bikoi

En dépit de la floraison des médias (700 titres, près de 200 stations de radios et une trentaine de chaînes de télévisions), la liberté de la presse reste et demeure un sujet préoccupant. Les autorités officielles tentent de tout contrôler et intimident des Hommes de médias, qui se situent aux antipodes de la vision prônée par le régime en place sur les sujets délicats, à l’instar de la crise sécuritaire dans les zones anglophones, la répression contre l’opposition politique, l’état de du processus de démocratisation et les violations flagrantes des droits humains. Les médias et journalistes, qui traitent de ces sujets et adoptent des positions critiques à l’égard des autorités, font l’objet de menaces de sanctions à la liberté d’exercice de leur métier. Des confrères en ont fait les frais ces dernières années et d’autres continuent, pour certains ayant été condamnés, d’en être subir les atrocités.

La loi antiterroriste de décembre 2014 est utilisée comme un outil de répression destiné à contraindre un mutisme aux opposants et à opprimer des entrepreneurs sociopolitiques et des journalistes. Plusieurs employés de presse font ou ont fait l’objet de détention arbitraire et de poursuites judiciaires iniques devant des tribunaux militaires sur la base de cette loi liberticide. Le correspondant de Radio France internationale(Rfi), Ahmed Abba, entre 2015 et 2017, avait été condamné à 10 ans de prison ferme pour « non-dénonciation d’actes de terrorisme et blanchiment d’actes de terrorisme » par le Tribunal militaire de Yaoundé. Appelé à verser près de 56 millions de Fcfa, A. Abba avait écopé d’une peine d’emprisonnement le 24 avril 2017. Correspondant de Rfi en langue haoussa dans le septentrion, A. Abba avait été arrêté en fin juillet 2015 à Maroua, capitale régionale de l’Extrême-Nord. Le journaliste, qui risquait la peine de mort dès l’entame du procès, était soupçonné par les autorités camerounaises d’avoir collaboré avec le groupe terroriste Boko Haram et de n’avoir pas partagé les informations qu’il détenait. Il avait été incarcéré par les services de renseignements pendant trois mois et avait subi des actes de torture. Abba avait, finalement, été transféré à la prison centrale de Yaoundé, où il avait été détenu durant 636 jours. Le commissaire du gouvernement avait la peine à perpétuité, mais les avocats du journaliste, qui clamaient son innocence, avaient décidé d’interjeter appel. Après avoir été condamné à 10 ans de prison ferme en première instance, sa peine avait été réduite en appel à 24 mois d’emprisonnement le 22 décembre 2017. Le journaliste avait donc recouvré sa liberté tant cette condamnation couvrait sa période de détention qui avait duré 29 mois. Néanmoins, pour être libéré, il était astreint à payer les frais de justice de près de 55 millions de Fcfa.

Autre cas non des moindres des journalistes emprisonnés, torturés et morts en détention, c’est celui de Samuel Wazizi. L’information avait d’abord été révélée par la chaîne de télévision privée locale, Équinoxe Tv, qui avait indiqué que le journaliste était mort durant son transfert à Yaoundé à une date inconnue citant des « sources proches de la haute hiérarchie militaire » dans son édition du journal de 20h du 2 juin 2020. Cette information avait été confirmée par le président du Syndicat national des journalistes du Cameroun (Snjc). Dans son communiqué officiel à l’époque, le haut commandement de l’armée camerounaise avait fait état de ce que S. Wazizi est mort « des suites de septicémie sévère » Reporter sans frontières (Rsf) et le Snjc avaient alors demandé aux autorités d’ouvrir une enquête rigoureuse, sérieuse et indépendante. Question de faire toute la lumière sur les circonstances ayant conduit à la mort du journaliste camerounais, détenu au secret par des militaires, et dont la mort en détention avait défrayé la chronique. Ni les proches, ni les avocats de ce dernier n’avaient eu de ses nouvelles depuis son arrestation à Muea dans la région du Sud-Ouest en 2019. Le présentateur de la chaîne régionale « Chillen media television »(Cmtv) avait été arrêté le 2 août 2019 avant d’être récupéré cinq jours plus tard par les militaires de la 21ème brigade d’infanterie de Buea. S. Wazizi était accusé d’avoir tenu de propos critiques sur sa chaîne à l’égard des autorités et de leur gestion de la crise sécuritaire dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. La mort de ce journaliste détenu au secret par des militaires en dehors de toute procédure légale était, pour ainsi dire, la pire exaction commise contre un professionnel de l’information depuis 10 ans au Cameroun. Wazizi n’avait pas été présenté devant la haute cour de Fako dans la région du Sud-Ouest le 28 mai 2019, renforçant les soupçons et les inquiétudes de son conseil qui craignait, avant l’audience, que son client ne soit probablement mort. L’examen de cette affaire alors été, furtivement, ajourné et renvoyé au 9 juin 2019. Or, le journaliste avait rendu l’âme le 2 juin 2019, soit une semaine avant son audience.

Le dernier cas du journaliste mort dans une prison camerounaise date du 22 avril 2010. Le Directeur de la publication du journal « Cameroun express », Germain Cyrille Bibi Ngota était décédé à la prison centrale de Yaoundé « des suites d’infections opportunistes liées au Vih » selon le porte-parole du gouvernement camerounais de l’époque, Issa Tchiroma Bakary. Une version officielle à laquelle n’a jamais cru sa famille, qui estime que « le journaliste avait été privé de soins appropriés pour l’asthme et l’hypertension artérielle dont il souffrait ».

Est encore en détention provisoire, et dont l’état de santé est critique, Amadou Vamoulke. Âgé de 73 ans, l’ancien Directeur général de la Crtv (Cameroon radio and television) est écroué à la prison centrale de Yaoundé depuis 2016. Son affaire a déjà connu une centaine de renvois depuis son interpellation. L’ancien président de l’Union des journalistes du Cameroun (Ujc) est accusé d’avoir détourné des deniers publics dans deux contentieux judiciaires distincts.

Trois journalistes domiciliés antérieurement dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest avaient été interpellés, torturés, jugés et condamnés ces dernières années par des instances judiciaires militaires. Conrad Tsi et Mancho Bibixy avaient été, tous les deux, condamnés à 15 ans de prison ferme par le Tribunal militaire de Yaoundé le 25 mai 2018. Les motifs de condamnation de l’animateur M. Bibixy sont: « actes de terrorisme, hostilité contre la patrie, sécession, révolution et insurrection ». Le tort imputé à Bibixy est d’avoir, en fin 2016, voulu exercer, de manière pacifique, son droit à la liberté d’opinion, à la liberté d’expression et à la liberté de manifestation dans son aire culturelle.

Âgé de 35 ans, Conrad Tsi avait été aussi condamné le 25 mai 2018 à 15 ans de prison ferme pour « avoir informé des premières manifestations de mécontentement des populations anglophones en octobre 2016 et leur répression ». Dans le cadre de son travail de journaliste, C. TSI avait filmé et photographié les premières manifestations pacifiques dénonçant la marginalisation dont les populations faisaient l’objet de la part de l’État central en octobre 2016 à Bamenda. Ses images avaient permis de rendre compte de la factualité des répressions qui s’en sont suivies: usage de la force létale ; arrestations massives; usage de la torture; humiliation et intimidation. Le 8 deczy 2016, alors qu’il filmait une nouvelle manifestation au cours de laquelle des policiers avaient tiré à balles réelles, des militaires avaient arrêté C. Tsi. Son appareil photo avait été détruit et il avait été conduit dans un poste de police de Bamenda. Quelques jours après, ce journaliste avait été transféré dans les locaux de la Direction de la surveillance du territoire (Dst). Le 23 décembre 2016, après deux semaines de détention, Tsi avait été transféré à la prison centrale de Yaoundé.

Thomas Awa, ancien journaliste ayant offert ses services à Équinoxe Tv, avait été condamné à 10 ans de prison ferme dans la même affaire à laquelle étaient mêlés que Bibixy et Tsi. Kingsley Ndjocka, ancien journaliste à Magic Fm, avait été interpellé en mai 2020 par des hommes armés devant son domicile à Douala. Après son arrestation, K. Ndjocka avait été transféré à Yaoundé dans les locaux du Secrétariat d’État à la défense (Sed). L’ordonnance motivant le placement de détention provisoire signé par le juge d’instruction du Tribunal militaire de Yaoundé stipule que ce journaliste est inculpé de « sécession et complicité de terrorisme ». Il est toujours détenu à la prison centrale de Yaoundé attendant son jugement. Il n’est pas possible de faire tabula rasa des cas d’arrestation dont d’autres confrères ont fait l’objet ces dernières années. Mimi Mefo, Michel Biem Tong, Paul Chouta, etc.

Bien d’organisations de défense de droits humains ont déjà dénoncé la condamnation et le maintien de ces journalistes en détention. Selon le Pacte international relatif aux Droits civils et politiques, l’article 9 postule : « Tout individu a droit à la liberté et à la sécurité de sa personne. Nul ne peut faire l’objet d’une arrestation ou d’une détention arbitraire. Nul ne peut être privé de sa liberté si ce n’est pour des motifs et conformément à la procédure prévue par la loi ». De manière manifeste et flagrante, cet article est violé au Cameroun.

Serge Aimé Bikoi

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