Accueil OpinionInterview Cameroun > Mariages Précoces: Njimboket Mgbiepit Fatimatou, chargée de recherche/Cne/Minres” 90% des alliances forcés adviennent sans le consentement des filles”

Cameroun > Mariages Précoces: Njimboket Mgbiepit Fatimatou, chargée de recherche/Cne/Minres” 90% des alliances forcés adviennent sans le consentement des filles”

En un mois le Noun a connu près de 3000 mariages. Quelle analyse faites-vous de ce nombre.

Par panorama
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Par Sandra Embollo Avec La Gazette du Noun

En réalité, ce nombre est à l’image de toutes les sociétés traditionnelles qui accordent un certain nombre de valeur à la légalisation et à la célébration des unions matrimoniales. Cependant, plusieurs autres aspects peuvent aussi rendre compte de l’intensité des célébrations matrimoniales dans chaque localité. Pour ce qui est du Département du Noun, les paramètres liés par exemple au processus matrimonial ainsi qu’à la période de célébration de ces unions peuvent mieux expliquer l’intensification des mariages dans la localité.

  • Prenons par exemple le processus matrimonial qui diffère certes selon qu’on appartienne à la religion musulmane ou chrétienne. Pour ce qui est de la religion musulmane, le processus matrimonial est simple et consiste généralement à octroyer une somme symbolique à l’épouse en guise de dot. La somme minimale qui est de (6250fcfa) en dit long. Le Département étant majoritairement musulman, l’on comprend à suffisance pourquoi les mariages se célèbrent plus facilement dans la localité. Du point de vue coutumier également, même si on assiste de plus en plus à la modernisation des pratiques matrimoniales dans certains villages dans le Noun, il reste tout de même que, les éléments traditionnels exigés pour la dot restent très accessibles comparativement à d’autres aires culturelles où les exigences de la dot freinent généralement la légalisation des unions. De manière simple, l’ampleur observé dans la célébration des unions en milieu bamoun trouve son explication dans la facilitation des processus matrimoniaux aussi bien sur le plan coutumier que sur le plan religieux.
  • pour ce qui est de la période à laquelle ces unions sont célébrées, il existe en milieu bamoun des périodes où les célébrations matrimoniales sont très intenses. Durant ces périodes, l’on trouve plus d’intérêts à célébrer les unions pour des raisons diverses. Nous avons par exemple la période précédant le jeûne de ramadan. En effet, durant cette période, la célébration des unions est plus accrue. Il est question pour les familles de permettre aux célibataires de se trouver une épouse qui pourra les aider durant cette période qui s’avère plus exigeante du point de vue religieux.
  • une autre période pendant laquelle la célébration des unions est plus intense, constitue la période des grandes vacances. Ces vacances durent généralement trois mois. C’est une période de rencontre durant laquelle la majorité des familles décident de se rendre au village pour les vacances. Cette période constitue ainsi une période idéale pour toutes les manifestions festives pouvant réunir considérablement les membres de la famille.C’est pour ces raisons que, la célébration des unions s’intensifie durant ces différentes périodes en milieu bamoun.

Comparativement à d’autres aires géographiques du pays, ce chiffre est-il raisonnable ?

Je vous ai précisé au départ que, ce chiffre reflète les réalités que la culture et la tradition bamoun attribue au mariage. Raisonnable ou pas, là n’est pas la question essentielle, il s’agit en réalité de questionner les modalités de célébration de ces unions pour voir s’ils cadrent avec les normes juridiques et institutionnelles du pays. Ces normes étant au-dessus des lois traditionnelles et religieuses, il est important que les célébrations desdites unions ne soient pas à l’encontre de ces exigences juridiques.

Parmi ces mariages, le constat est que la plupart des mariées sont mineurs. La légalité de ces unions est-elle entamée ?

Comme je vous disais au départ, le problème ne réside pas sur le chiffre des unions célébrées mais sur les modalités de célébrations de ces unions. La question devient plus pertinente actuellement car elle interroge la modalité liée à l’âge des conjoints notamment celle de la jeune fille. Sur ce point, le code civil camerounais est très clair. Dans son chapitre consacré aux qualités et conditions requises pour pouvoir contracter un mariage, il est clairement mentionné dans son article 144 que : « L’homme avant dix-huit ans révolus, ·la femme avant quinze ans révolus, ne peuvent contracter mariage ».C’est dire que toutes les unions où les filles ont moins de 15 ans et les hommes moins de dix-huit ans ne peuvent être considérées comme légales. En se référant même aux textes internationaux que le Cameroun a ratifiés nous avons par exemple la Déclaration Universelle des droits de l’homme (Dudh) de 1948, la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes de 1979, La convention sur le consentement au mariage, l’âge minimum du mariage, et l’enregistrement des mariages de 1964, ainsi que la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant de 1990, l’on constate que, l’âge minimum pour le mariage est fixé à 18 ans pour les filles et pour les garçons. La convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes de 1979 est même encore plus spécifique car elle stipule en son article 16.2 que : « Les fiançailles et les mariages d’enfants n’ont pas d’effet juridiques et toutes les mesures nécessaires, y compris les dispositions législatives doivent être prise afin de fixer un âge minimal pour le mariage ». C’est donc corrélativement à cette loi que le code civil camerounais fixe l’âge légal pour le mariage à 15 ans révolus pour les filles et à 18 ans révolus pour les garçons.

Quelle est la différence entre mariage précoce et mariage forcé ? Un mariage peut-il être les deux à la fois ?

Selon l’Unicef, le mariage précoce ou le mariage d’enfants, est une union où au moins l’un des partenaires n’a pas encore 18 ans. Il s’agit de manière plus simple d’une union où l’un des partenaires est encore mineur. Quant au mariage forcé, il s’agit d’une union qui est célébrée sans le consentement de l’un des partenaires. Juridiquement, la loi camerounaise s’est tablée sur la question du consentement à matière de célébration des mariages. L’Ordonnance n°81/02 du 29 juin 1981 portant organisation de l’Etat civil au Cameroun précise en son article 52.4 que : « Aucun mariage ne peut être célébré si les futurs époux n’y consentent pas ». C’est dire que le consentement constitue l’une des conditions relatives à la célébration des unions au Cameroun. Si un mariage est célébré sans le consentement de l’un des partenaires, on parlera de mariage forcé.

  • Oui, vous convenez avec moi qu’un mariage peut être les deux à la fois. Lorsqu’on a par exemple, les jeunes filles mineures qui se marient sous la contrainte des parents oudes proches parents, on qualifiera cette union de mariage précoce et forcé. Une enquête menée par l’Alvf (Association de Lutte contre les Violences faites aux Femmes) sur « Les mariages précoces et forcés au Cameroun »précise d’ailleurs dans ses résultats que : « les parents et les proches parents sont ceux qui décident le plus sur les mariages précoces et forcés. Les décisions d’envoyer la fille en mariage précocement proviennent à 65% des pères et 23% des proches parents. Près de 90% des mariages précoces et forcés adviennent sans que ne soit sollicité le consentement des filles ».

Quelles sont les responsabilités des parents et de la fille dans ces situations ?

Les parents tout comme les filles ont chacun leur part de responsabilité dans la perpétuation des mariages précoces. Pour ce qui est des parents, nous savons tous que, la société bamoun, même si le vent de la mondialisation la pénètre progressivement, elle reste tout de même encore influencée par le poids des normes traditionnelles, religieuses et coutumières. Le père en tant que chef de famille impose le plus souvent sa décision d’envoyer sa fille en mariage. Il revient à la mère de faire comprendre à sa fille l’importance de cette union pour elle-même et pour l’ensemble de la famille. D’un autre côté, l’on assiste également à des situations où les proches parents ont une influence considérable sur les mariages précoces. En milieu bamoun par exemple, les tantes paternelles ont une influence considérable sur le devenir des filles de leurs frères. C’est ainsi qu’elles parviennent souvent à décider sur le mariage de leurs nièces. Nombreuses sont les jeunes filles qui abandonnent les études pour le mariage sous l’influence de leur tante paternelle. Cela peut se comprendre dès lors que, selon la loi moderne ou encore la loi traditionnelle, l’enfant appartient au père. Toutefois, il convient de préciser que, les dynamiques contemporaines qui influencent le milieu bamoun aujourd’hui font en sorte que, la jeune fille soit de plus en plus émancipée.Ainsi, il devient de plus en difficile de lui imposer un mariage sans son consentement.

  • Pour ce qui est de la jeune fille, il est bien vrai qu’une fille mineure puisse être vraiment consciente de ses décisions. Mais la réalité est que, les éléments tels que les crises de la puberté, les effets pervers des médias et des Tic, poussent par exemple certaines jeunes filles de la localité à avoir des comportements immoraux et pervers au sein de la communauté. L’on note des comportements tels que : les déperditions scolaires, l’insolence, la consommation des stupéfiants, les pratiques sexuelles précoces etc. Ces comportements amènent certains parents à mettre sur pieds des stratégies visant à envoyer leurs filles en mariage. Dans une société où les grossesses extraconjugales sont considérées non seulement comme un frein pour les possibilités de mariage, mais aussi et surtout comme un déshonneur et une honte pour la famille, il est donc important que les parents puissent marier leurs filles avant qu’elles ne contractent une grossesse hors mariage.

Comment lutter efficacement contre ces fléaux dans le Noun ?

Rappelons de prime abord que ce fléau n’est pas essentiellement propre au milieu bamoun. Il révèle une dimension nationale et même internationaleet donc, il sévit dans toutes les autres localités du Cameroun situées dans le Noun ou pas. Il est question en réalité de mettre un accent sur l’éducation de la jeune fille au même titre que l’éducation du jeune garçon. Il est donc important de sensibiliser les familles sur l’importance d’envoyer tous les enfants indépendamment de leurs sexes à l’école et de les suivre dans leur processus scolaire. Sensibiliser également les jeunes filles de la localité sur l’importance de leur éducation pour leur développement personnel ainsi que celle de la société toute entière. Philip Coombs, à propos de l’importance de l’éducation des femmes pour le développement des sociétés, mentionnait déjà dans son ouvrage intitulé La crise mondiale de l’éducation qu’ : « En ce qui concerne le monde en développement, il est désormais largement admis que l’éducation des femmes conditionne tous les autres éléments dont dépend l’évolution d’une société : régulation des naissances, santé de la famille, hygiène personnelle, nutrition, productivité, innovation et motivation des enfants au plan éducatif ». Cette citation de Coombs interpelle les parents ainsi que les jeunes fillesà être des artisanes du développement non seulement dans leurs familles mais aussi dans leur localité. En allant à l’école, les filles ont moins de chance à se marier très tôt ou à se retrouver mère très jeune et à subir des violences psychologiques et conjugales. Nous savons que, pour de nombreux cas, la prononciation du mariage favorise la déscolarisation des filles. L’école favorise également l’émancipation économique des femmes. Nous savons aussi que dans le Noun par exemple, le travail féminin est plus axé dans le secteur informel et surtout agricole présentant un rendement et les revenus d’exploitations faibles. Ce qui témoigne de la précarité du travail féminin dans cette localité. Ainsi, l’entreprenariat féminin qui passe par l’éducation et l’instruction des filles permet de libérer les femmes du travail domestique qui est un travail non rémunéré et non producteur pour elle et pour leur famille.
Il est aussi très important de sensibiliser les autorités religieuses et coutumières sur les conséquences des mariages précoces non seulement pour les jeunes filles et pour la société en général ; Les sensibiliser sur les capacités des filles à être des moteurs de développement de leur famille. Il est aussi important que les autorités religieuses soient au courant des risques légaux qu’ils encourent en prononçant le mariage dont l’un des partenaires est encore mineur. Le code pénal camerounais en son article 217 stipule clairement que : « est puni d’une amande de 5000 à 30000 et en cas de récidive, d’un emprisonnement de 1à 5ans le ministre de culte qui n’étant pas habilité à célébrer un mariage civil, procède à la cérémonie religieuse sans qu’il lui été justifié d’un acte de mariage préalablement reçu par l’officier d’Etat civil ». Les mariages précoces sont généralement célébrés par les autorités coutumières et religieuses dans la localité exposant ainsi les jeunes à toutes les conséquences sanitaires, éducatives et économiques.

Les filles sont-elles nées pour se marier ?

Nous savons qu’en Afrique comme le précise d’ailleurs Mimche (2020:11) : « Le mariage est une institution sociale qui confère aux relations hommes et femmes toutes leur légitimité sociale autant qu’il participe à la validation sociale de la paternité ». En vérité, se marier n’est pas un problème mais la question principale est celle de savoir à quel moment se marier ?Il est donc important de ne pas se précipiter pour le mariage et de ne pas trop attendre non plus. Si les opportunités de mariage se présentent, si l’on dispose déjà d’une maturité psychologique et même physiologique et surtout si l’on est capable de productivité au sein de son ménage je ne trouve pas de problème à ce que les filles puissent se marier. Le constat est que, les conflits conjugaux notamment dans le Noun ont pour principale cause l’inactivité des épouses qui sont le plussouvent dépendante de leurs conjoints.

Quels conseils donnez-vous aux jeunes filles ?

Habituellement, je m’inspire de moi pour faire comprendre aux jeunes filles que, de par leur éducation, elles peuvent parvenir à être des actrices de développement au sein de leur famille et promouvoir également le leadership féminin. Comme l’affirmait Nelson Mandela : « l’éducation est l’arme la plus puissante avec laquelle l’on peut changer le monde ». Je saisis cette occasion pour remercier mes parents qui malgré l’insuffisance des moyens financiers, ont fait des sacrifices pour que je puisse poursuivre mes études. J’appelle par ailleurs tous les autres parents de la communauté bamoun à faire de même car il est important de comprendre que la fille autant que le garçon peut promouvoir le bien-être d’une famille.

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