Home Opinion Interview Cameroun > Philippe Van Damme: «70% des exportations du bois du Cameroun se déroulent de manière illégale»
Interview - 3 semaines ago

Cameroun > Philippe Van Damme: «70% des exportations du bois du Cameroun se déroulent de manière illégale»

L’ambassadeur , chef de la délégation de l’Union Européenne au Cameroun aborde la question de l’exploitation illégale des forêts au Cameroun. La surexploitation du moabi, le rôle trouble des entreprises forestières vietnamiennes, le projet « reboisement 1400 »

Monsieur l’ambassadeur, le CED, une ong camerounaise vient de tirer la sonnette d’alarme sur la menace d’extinction qui pèse sur le Moabi, une essence surexploitée au Cameroun et vendue sur le marché européen. Sachant que l’UE lutte contre la déforestation, n’est-ce pas un paradoxe ?

Je voudrais d’abord commencer par dire que ça fait plus de 10 ans que l’union européenne  a signé un accord de partenariat volontaire avec le gouvernement camerounais  sur la gestion durable des forêts. C’est ce qu’on appelle l’Apv-Flegt. Dans cet accord, il est prévu l’interdiction d’exportation des grumes de Moabi vers le marché de l’union européenne. Evidemment, je n’exclus pas qu’il y ait une exploitation illégale de cette essence vers le marché de l’union européenne. Nous savons tous, et cela a été documenté,  qu’il y a une exploitation illégale non seulement du Moabi, mais aussi d’autres essences toutes aussi importantes vers le reste du monde. On a déjà signalé à plusieurs reprises auprès des autorités nationales, que quasiment 70% des exportations du bois du Cameroun se déroulent de manière illégale,  notamment vers les marchés du sud-est asiatique. Et quand vous consultez les statistiques d’importation des pays comme le Vietnam, vous allez constater qu’il enregistre un trafic  très important du bois venant du Cameroun, mais qui n’est pas du tout enregistré dans les exportations officielles du Cameroun. Donc, je le répète,  je n’exclus pas qu’il existe un trafic illégal vers le marché de l’union européenne, mais pas dans la même proportion que dans les pays asiatiques. Evidemment, il faut aussi noter que le système de contrôle et de traçabilité du bois camerounais est malheureusement  très défaillant. Mais je voudrais vous rassurer que la règlementation de l’union européenne en matière d’importation de bois tropical va davantage se renforcer. Nous avons l’ambition de nous assurer que toute importation des produits de la forêt y compris les produits non ligneux,  réponde à un critère de zéro déforestation dans le pays d’origine.

Le Moabi est une essence autour laquelle est bâtie l’économie des communautés Baka. Avec sa surexploitation, ne craignez-vous pas des conséquences irréversibles sur ces peuples autochtones de la forêt ?

Bien sûr! Et cela fait partie de nos préoccupations. La déforestation n’est pas un luxe abstrait; c’est une préoccupation qui se traduit dans la vie quotidienne de ceux qui la vivent.  Et les bakas, on le sait, sont ceux qui vivent traditionnellement de la forêt. Mais ce ne sont pas eux qui exploitent cette forêt de façon non soutenable. Eux,  ils  y vivent depuis des générations. Ils savent comment l’utiliser de façon viable. J’ai eu la chance d’aller dans le région de l’Est du Cameroun, dans la zone de Somalomo, où j’ai visité une communauté Baka. Ils nous ont expliqué la valeur symbolique du Moabi sur l’aspect religieux, et traditionnel. Mais ceci étant, les bakas que j’ai rencontrés dans le cadre d’un projet que nous finançons avec d’autres partenaires notamment la France,  sont parfaitement  conscients des risques générés par des exploitants illégaux.

 Et pendant votre passage à l’est est-ce que vous avez aperçu les traces des exploitants forestiers ?

Quand nous y étions, juste deux semaines avant, il y avait des exploitants  vietnamiens, bien connus qui étaient venus couper des arbres sans permis, sans concession, sans rien du tout ceci  dans le dos des communautés bakas. Mais il faut dire que les bakas sont conscients du risque de la déforestation et du rôle du Moabi, si bien qu’ils ont développé une pépinière pour replanter les arbres y compris le Moabi.  C’est n’est pas un arbre très facile à replanter. Et quand on le replante, ce n’est pas pour soi-même. On le fait pour ses enfants,  ses petits-enfants ou ses arrières petits enfants, parce que c’est un arbre qui peut prendre jusqu’à 100 ans pour arriver à maturité. C’est pour vous dire que les bakas ont une vision à long termes pour leur descendance, la prospérité et la continuité.

Vous conduisez un projet baptisé ‘‘reboisement 1400’’. A votre sens, est-ce  une solution à la déforestation au Cameroun ?

Il faut savoir que le problème de déforestation a plusieurs composantes. La déforestation n’est pas la même que l’on soit en zone sahélienne à l’extrême-nord, en zone de savane dans le centre du pays ou en zone forestière du sud.  Le projet ‘‘reboisement 1400’’ est un projet qui vise essentiellement le reboisement dans les zones de savane  dans le centre et le sahel dans l’extrême-nord.  C’est n’est pas un substitut pour les problèmes de déforestation, mais un complément. A cet effet,  je pense qu’il y a deux choses qu’il faut comprendre. La première,  c’est qu’il faut limiter la déforestation illégale ou excessive. Repenser les sources d’énergie en développant des fours plus économiques en bois ou en charbon de bois. La deuxième,  c’est que, là où il y a une déforestation inévitable, il faut compenser  par le reboisement et éventuellement  là où on est déjà dans les situations  des forêts dégradées, il faut restaurer le paysage d’origine. Et nous avons vu,  quand j’étais dans le sud, les forestiers responsables reboiser eux-mêmes la forêt. Ils replantent les essences coupées, Même s’ils savent que c’est dans cinquante ou cent ans qu’elles seront à maturité.

Le projet « reboisement 1400 » n’est pas une solution à la déforestation, mais un substitut

Avec le projet  ‘‘reboisement 1400’’, on est donc dans une logique de restauration des sols fortement dégradées, mais aussi développement d’opportunités économiques nouvelles  dans des zones détériorées. Cela consiste à la plantation d’arbres fruitiers notamment,  les anacardiers, mais aussi d’autres arbres fruitiers. L’objectif, c’est de développer des filières nouvelles,  économiquement viables. J’ai eu à visiter dans le cadre de ce projet 1400, une plantation du côté de Ndikinemeki (centre Cameroun). Là-bas effectivement, la communauté scolaire avait décidé de planter des hectares d’arbres fruitiers et dont ils espéraient utiliser les recettes de ventes en deux ou trois ans  pour investir dans leur école. Avec ce champ, on restaure la surface dégradée, on donne des moyens économiques à l’école d’investir dans les services sociaux de base, et en même temps on développe une nouvelle filière qui est l’anacardier  et qui offre un potentiel très important sur le sol pauvre. Le projet 1400 est un exemple à répliquer ailleurs dans les zones de savane, puisque nous nous sommes fixés pour objectif de reboiser 1400 hectares d’où le nom du projet ‘‘reboisement 1400’’ sur deux ou trois ans. Mais aujourd’hui,  nous en sommes au double. Vous comprenez qu’il y a une adhésion des communautés et des communes. Puisque les gens voient un intérêt immédiat, car les anacardiers commencent à produire au bout de trois ou quatre ans. Il y a une rentabilisation très rapide et ça crée de l’emploi. Mais dans le grand nord, il faut dire qu’il y a un enjeu supplémentaire qui est en fait,  la fixation des sols. Et là-bas on plante essentiellement, des essences de type  agro-forestiers qui se mélangent avec les cultures traditionnelles et qui fixent le sol,  lutte contre la désertification et le changement climatique.

Propos recueillis par Jean Charles Biyo’o Ella

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Check Also

Cameroun > Extreme-Nord: Des tensions intercommunautaires qui n’en finissent pas !

Déjà 19 morts depuis le début des affrontements Dimanche. Un Conflit intercommunautaires, …