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Cameroun > Pius Njawé: L’audace d’ausculter Son Excellence

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Décembre 1997. Sept ans après la promulgation des lois sur les libertés, le pionnier de la presse indépendante en Afrique francophone, monte d’un cran dans la quête de liberté en parlant de l’état de santé de Paul Biya. Le sacrilège est puni de 24 mois de prison.

Il y a-t-il encore des Njawé au sein du champ médiatique camerounais? Existe-t-il encore des journalistes mus par la défense des droits et des libertés qui osent aller ouvertement et de manière frontale avec le pouvoir pour le titiller dans quelques errements? La réponse n’est pas aisée surtout avec le changement des époques. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que sur les réseaux sociaux qui n’étaient pas dans nos usages au début du millénaire, des Njawé d’un genre nouveau foisonnent, couvrant pour l’essentiel leur couardise sous des faux profils et de leur éloignement du pays.

Couardise? Pas cela nécessairement mais une tentative de mettre en relief le danger ou l’épée de Damoclès qui pèsent sur tous les journalistes constitués qui osent ébranler la sérénité du Prince dans l’exercice de ses nobles obligations.En effet, le 22 décembre 1997, un article inerrogatif publié dans Le Messager sous la plume de Frank Essomba, “le président Paul Biya est-il malade?”, était suffisamment osé et effronté aux yeux du pouvoir. L’article rapportait en effet que “pendant qu’il s’entretenait avec ses collaborateurs, le Président a arrêté sa poitrine des deux mains, signe qu’il avait un malaise. On a alors fait venir son médecin personnel qui l’a aussitôt examiné. Il se serait agi d’un malaise cardiaque”. Cette scène se passait au stade omnisport Amadou Ahidjo de Yaoundé où le chef de l’État présidait la finale de la coupe du Cameroun.

Le journaliste indiquait aussi que le siège présidentiel était resté vide pendant une bonne partie de la seconde mi-temps. L’article s’achevait en s’interrogeant s’il y a un grand malade à la tête de l’État du Cameroun où on ne publie pas de bulletin de santé. Il faut par ailleurs préciser que dans son édition suivante, le journal avait publié le démenti de la présidence. Malgré cela, Pius Njawé sera condamné le mardi 13 janvier 1998 à Douala à 2 ans fermes de prison et d’une amende de 500.000 Fcfa, pour “propagation de fausses nouvelles”. S’il est vrai qu’il purgera juste dix mois de cette peine, la question demeure toute entière de l’impact de cette condamnation au niveau de la société médiatique camerounaise.

L’organisation Reporters sans frontières à l’époque estimait que “cette condamnation témoigne de l’incapacité du régime du président Paul Biya à accepter non seulement la moindre critique, mais aussi le moindre point de vue divergent. En s’attaquant à Plus Njawé, figure emblématique de la presse privée au Cameroun, les autorités exercent un chantage sur l’ensemble de la presse”. A côté du chantage, d’autres avaient parlé “des mesures visant à intimider la presse indépendante”. 

Bulletins de santé et secret d’État
Tout chef d’État est un homme, donc susceptible de tomber malade ou d’en mourir. Nos Présidents ne sont pas des dieux sortis de la cuisse de Jupiter. Autant l’opinion doit être consciente de leurs limites autant elle doit être exigeante pour que ces “bien nés’  se conforment à toutes règles de droit et d’éthique qui encadrent les défaillances humaines. La mort du premier ministre ivoirien fait encore des vagues au sein de l’opinion ivoirienne comme si on l’avait formatée que Amadou Gon Coulibaly était un immortel. A son arrivée à Abidjan, a-t-il dit toute la vérité sur son état réel  de santé ? Les Chefs d’État à travers le monde entretiennent un subtil secret sur l’état réel de leur santé, en publiant pour ceux qui sont des plus ouverts des bulletins de santé tronqués. Les maladies les plus sensibles sont masquées derrière le secret d’État.

Dans son livre ” C’était François Mitterrand”  publié en France aux éditions Fayard en 2005, Jacques Attali avoue que le Président français de l’époque avait été diagnostiqué d’un cancer de la prostate en 1981 et qu’il aurait été dans l’incapacité d’exercer effectivement ses fonctions les six derniers mois de son mandat. Toujours en France, en septembre 2005, les examens de Jacques Chirac, à la suite de la survenance d’un “petit petit accident  vasculaire cérébral” ont relancé le débat sur la relation entre la santé et les fonctions du chef de l’État. En Afrique, le décès subit d’Omar Bongo a plongé son peuple dans le désarroi car personne ne le savait aussi malade alors qu’il l’etait gravement. Au Cameroun, les rumeurs sur la mort du chef de l’État depuis 2004 jouent avec les nerfs des citoyens. La dernière en date est à peine en train de s’évanouir. Et là encore le questionnement de Plus Njawé qui l’avait jeté en prison retentit encore plus fort que jamais. Elle se heurte toutefois  à la question de la préservation de la vie privée. Sur cette question les journalistes sont attentistes, avisés par la crainte de représailles. Qu’avait donc Njawé pour parler de ces choses si librement?

Léopold DASSI NDJIDJOU


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