LA UNE Opinion Politique panorama 1 juin 2020 (0) (358)

Cameroun > Unité nationale: L’héritage d’Ahmadou Ahidjo en péril

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Si d’un point vue constitutionnel, les deux hommes ont donné un contenu politique différent mais loin d’être antagoniste à ce réceptacle, il en va autrement de l’aménagement politique de cette unité qui est la source actuelle de toutes les dérives, galvaudages, tripatouillages et dégénérescence de l’unité ou du vivre-ensemble au Cameroun.

Les Constitutions et la perception de l’unité nationale
Le concept d’unité nationale a commencé à prendre une dimension hautement politique en 1961 avec la réunification des deux Etats du Cameroun oriental et occidental le premier octobre 1961. S’il est vrai que la mosaïque ethnique en interne à chaque composante étatique n’était en rien un fleuve tranquille, il en va désormais autrement avec Ahmadou Ahidjo au sommet de l’Etat fédéral du Cameroun où sa préoccupation majeure est d’unir harmonieusement les deux entités de 1961 pour reconstituer l’antique unité amoindrie territorialement, telle qu’elle était sous la colonisation allemande.

En stratège, il va aller graduellement, s’assurant que son dauphin constitutionnel soit toujours un ressortissant du Cameroun anglophone, passant ainsi sans décombres de l’Etat fédéral à l’Etat unitaire en 1972. Il était bien un acquis dans l’entendement des élites camerounaises de l’autre rive du fleuve Moungo, qu’Ahmadou Ahidjo passerait la main un jour à un des leurs. En 1979, le numéro un camerounais prend tout le monde de court en confiant le dauphinat constitutionnel non pas à un Camerounais anglophone mais à un francophone, le Premier ministre Paul Biya. L’unité est dès lors en situation, mais le pouvoir camerounais tient le navire d’une main de fer.

Avec l’arrivée de Paul Biya au pouvoir, il continue avec la politique d’Ahmadou Ahidjo jusqu’en 1992, en remplaçant le président de l’Assemblée nationale, un anglophone, son remplaçant constitutionnel, par un ressortissant francophone, de l’Extrême-Nord, Cavaye Yeguié Djibril. Dès lors, le concept de l’unité nationale construit sur un concept de consensus d’alternance au sommet de l’Etat entre Anglophone et Francophones a vécu. Bien plus, cette nouvelle donne avait été bien imprimée dans le marbre constitutionnel par l’avènement de la modification constitutionnelle du 4 février 1984, où la « République Unie du Cameroun » est devenue la « République du Cameroun », tout court. Le remplacement de Lawrence Fonka Shang par Cavaye yeguie Djibril entrait en droite ligne dans le nouveau sens de l’unité nationale. Il n’était plus question de s’arcbouter à entretenir un liant unitaire entre les deux Cameroun sous tutelle de l’Onu et administré par la France et l’Angleterre, comme l’a fait le premier régime jusqu’en 1982, en dépit de la fausse note de 1979.

La politique de l’unité nationale, de par les différentes modifications constitutionnelle, ne met plus au centre de l’alternance au sommet de l’Etat, la géopolitique sur les rives du Mungo. L’alternance politique de ce point de vue, affichée comme l’ingrédient principal de convergence unitaire, se perd dans toutes les conjectures. En premier lieu, il était établi pendant longtemps dans l’imagerie des élites du septentrion, que Paul Biya leur céderait le trône en s’en allant. La surprise, une autre, viendra en 2013, avec la mise sur pied du Sénat. Cavaye Yeguie Djibril, en ces temps-là, rongé par le désir éternel d’être le dauphin, avait manifesté son désir de de migrer de l’Assemblée nationale vers le Sénat, où il escomptait conserver sa position de dauphin de Paul Biya depuis 1992. Le Prince lui dira niet, lui intimant de garder son poste de président à l’Assemblée nationale.

Finalement de 2013 à nos jours, c’est Marcel Niat Njifendi qui, en sa qualité de président du Sénat pour la deuxième mandature, a le privilège constitutionnel de succéder à Paul Biya, en qualité de Président par intérim dans les conditions prévues par la loi fondamentale. En définitive, l’unité nationale, du point de vue constitutionnel entre le premier et l’actuel régime se distingue au niveau du centre d’intérêt de ce concept : les mécanismes constitutionnels de dévolution du pouvoir aux élites des différentes communautés en cas de vacance constaté du pouvoir.

Une mise en œuvre déséquilibrée de l’unité nationale
C’est à ce niveau que la rupture entre la conception de l’unité nationale entre les deux régimes est des plus marqués. Au début de l’Etat, l’unité nationale était une question d’obligation, de force qui ne laissait pas le choix aux citoyens, de revendiquer quelconque liberté sur tel ou tel domaine de la vie sociale. Ahmadou Ahidjo a donc profité de la concentration des pouvoirs pour forger une unité nationale. Les questions qui pouvaient diviser les Camerounais étaient de ce fait bannies du champ politique où on pensait à tout point de vue à la Nation avant la tribu ou l’ethnie.

C’est dans ce sens que pour mettre en évidence l’appartenance de toutes les composantes sociologiques du pays à la gestion des affaires de l’Etat, Ahmadou Ahidjo va mettre sur pied une politique de l’équilibre régionale, où l’affichage ostentatoire de l’appartenance à une ethnie ou à une religion, était fortement découragé. Les ministres nommés par exemple, étaient de ce fait des agents de l’Etat et travaillaient pour la Nation et non pour leur communauté en priorité. Dès lors, comment comprendre qu’aujourd’hui, dès qu’un ministre est nommé, il va directement célébrer avec les siens comme s’il avait été promu pour jouir ensemble d’une parcelle du pouvoir ? Cela n’aurait pas été accepté dans la conception d’Ahmadou Ahidjo de l’unité nationale. On se souvient que lui-même a dit avoir porté sa préférence sur Paul Biya, au détriment de Samuel Eboua ou Ayissi Mvodo, parce que les deux avaient quelques relents tribalistes, ce qu’Ahmadou Ahidjo ne voyait pas en Paul Biya de l’époque qui avait une vision nationale et non communautaire.

Aujourd’hui, curieusement, à chaque nomination au poste de ministre, l’illustre bénéficiaire du décret présidentiel se précipite directement au village auprès des siens pour les réjouissances. On peut expliquer une telle attitude et la complaisance du pouvoir public par le fait qu’il en attend les retombées politiques au moment des élections. Il est donc passé dans la coutume que lorsque le chef de l’Etat promeut le membre d’une quelconque communauté, ce dernier est appelé à œuvrer contre vents et marées pour la victoire éclatante de Paul Biya à toute échéance électorale. Au cas contraire, il pourrait perdre le poste et les privilèges qui vont avec. Pour conserver son pouvoir, Paul Biya assujettit les communautés au travers les élites acquis à sa cause. La conséquence négative immédiate est que ces dernières se croient tout permis et se livrent à toutes les exactions. Pour preuve, on peut compter le nombre d’hommes politiques ou de gestionnaires indélicats incarcérés aujourd’hui pour mesurer à minima la nocivité d’une telle politique sur l’unité nationale.

Si Ahmadou Ahidjo tenait son pouvoir de lui-même ou de l’Etat colonial français et agissait conséquemment par rapport à cette réalité, il ne faisait nullement mystère de sa volonté de forger ses concitoyens à se considérer et à s’accepter comme membre d’une même Nation en dépit des divergences ethniques. Il n’est pas exagéré de dire que le premier président camerounais a fait de la politique de l’unité nationale son dada au quotidien. Tout ce qui s’opposait à cette volonté entrait du coup dans le champ de l’adversité ou de l’opposition à son pouvoir.

Démocratie et effritement de l’unité nationale
Les lois sur les libertés publiques de 1990 au Cameroun ont de toute évidence porté un coup sérieux à la construction ou au maintien de l’unité nationale telle que l’a toujours conçu le Président Ahidjo depuis l’accession du Cameroun à l’indépendance. Si avant la chute du Mur de Berlin, les Etats africains et le Cameroun soumettaient leur peuple à une dictature pour leur inculquer l’éducation patriotique, comme on l’a dit, il n’en va plus de même depuis le Vent d’Est qui a soufflé sur l’Afrique, où les hommes ont commencé à réclamer leur liberté politique.

Ce fut un moment difficile pour le pouvoir camerounais car déjà à la première élection présidentielle multipartiste d’octobre 1992, Paul Biya va remporter la mise dans la douleur, contestée de toutes parts. Au sortir de cette élection, le concept de l’unité nationale n’était plus qu’un slogan creux, car la Nation était au bord de l’implosion, divisée, écartelée entre les ethnies du pays. De ce fait, l’ethnie du président avait gardé une dent tenace aux partisans de Ni John Fru Ndi, les Anglo-Bami. Dans la région du Sud principalement et du Centre, les autochtones demandaient aux allogènes de renter chez aux. Chose curieuse, devant ces dérives, les pouvoirs publics ne réagiront aucunement pour ramener à l’ordre cette population emportée.

A côté de ceci, à l’université de Yaoundé, les étudiants sont eux aussi divisés entre les étudiants dits du Parlement proche de l’opposition et les étudiants de l’Action directe, proches du pouvoir. Cette structuration tranchée de la société camerounaise ne va pas empêcher le constituant camerounais de faire le distinguo entre la population autochtone et la population allogène. Depuis 1996, le concept de l’unité nationale au Cameroun n’a jamais été aussi menacé. Aujourd’hui, le pays fonctionne comme une agrégation des ethnies qui tournent autour des partis politiques. L’unique chose qui fait de temps en temps l’unanimité entre les Camerounais est les bons résultats des Lions indomptables en football. En dehors de cette réalité, le pays est divisé sur tout, et la phase la plus violente est aujourd’hui matérialisée par la guerre en cours dans les régions anglophones. L’autre symbole autour duquel les Camerounais se réfugiaient il n’y a pas longtemps, sans exception près, était l’Armée nationale. Avec la guerre ouverte dans le Noso, son image est de plus en plus ternie par les ennemis de la République dans une volonté délibérée de diviser encore plus les Camerounais. Pour garder le schéma de la division qui ronge le pays, il faut y ajouter les exactions terroristes de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du pays, l’instabilité dans l’Adamaoua et aux frontières à l’Est.

Tout ce schéma part de la politique qui est définitivement l’opium du peuple camerounais, la peur morbide de ceux qui tiennent les rênes du pouvoir de lâcher prise devant une foule qui crie vengeance, avec une soif inextinguible de les jeter à la première occasion sur l’échafaud. De ce fait l’unité nationale au Cameroun, est de plus en plus un vœu,

Léopold D’assistance Ndjidjou, Journaliste éditorialiste.

la réalité du quotidien plombé par les errements politiques des uns et des autres, heureusement face à un peuple dont le patriotisme est avéré. Au moment où les acteurs politiques de tous bords sont emportés par le jusqu’auboutisme, n’est-il pas temps de se ressaisir pour toutes les parties, en considérant le prix fort payé par les héros nationaux d’abord pour l’indépendance du pays et ensuite pour sa construction ? De toute évidence, la notion de l’unité nationale au Cameroun est entrée dans le chapitre de la météorologie, on peut l’avoir ou la perdre en fonction des contingences ou les circonstances quotidiennes de la vie nationale.


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