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Afrique - Spécial CAN - 6 décembre 2021

Can 2022 > Olembé: Une malédiction camerounaise [EXCUSIVITÉ PANORAMA PAPERS]

Alors que le Ministre des sports n’a plus donné de date de prise de possession du stade Paul Biya, Panorama papers, vous plonge au cœur de l’un des plus grands scandales financiers du Cameroun.

Un dossier de Félix Cyriaque Ebolé Bola – Le leader du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (Pcrn, opposition), Cabral Libii, a annoncé pour le 6 décembre l’introduction auprès du président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yeguie Djibril, d’une proposition de résolution aux fins de constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur la construction du complexe sportif d’Olembe à Yaoundé dont la livraison, maintes fois annoncée par le gouvernement, continue de se faire attendre.

Avec ses 5 élus contre 152 pour le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc, au pouvoir), 7 pour l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp, majorité), 5 pour le Social Democratic Front (Sdf, opposition), 4 pour l’Union démocratique du Cameroun (Udc, opposition), 3 pour le Front pour le salut national du Cameroun (Fsnc, majorité), 2 pour le Mouvement pour la défense de la République (Mdr, majorité) et autant pour l’Union des mouvements socialistes (Ums, opposition), l’initiative du Pcrn n’a que très peu de chances de prospérer a priori. Elle a au moins le don de porter au niveau du Parlement un dossier qui a fini par devenir une malédiction pour le pays et un traumatisme pour les citoyens.

Inspection

Olembe fut en effet au cœur du retrait, le 30 novembre 2018 à Accra (Ghana) par la Confédération africaine de football (Caf), de l’organisation que Yaoundé avait lui-même sollicitée, en septembre 2014, de la 32ème édition de la Coupe d’Afrique des nations (Can) de la discipline. L’instance continentale, sur la base de plusieurs rapports de missions d’inspection, avait estimé que le Cameroun n’était pas prêt à accueillir l’événement du fait de retards criards dans la réalisation des infrastructures et pour des raisons de sécurité.

Quelque deux ans de sursis plus tard, non seulement Olembe n’est pas achevé mais des mouvements d’humeur des entreprises en charge des travaux, réclamant des paiements, y sont régulièrement signalés. On rappelle que le site doit, les 9 janvier et 6 février 2022, accueillir le match inaugural (Cameroun/Burkina Faso) et la finale de la 33ème Can. Il abritera également la poule A de la compétition où sont aussi logés le Cap-Vert et l’Ethiopie.

Le ministre des Sports et de l’Education physique (Minsep), Narcisse Mouelle Kombi, avait annoncé pour le 30 novembre le démarrage «des opérations de recettes techniques», préalables à la réception officielle du complexe. Et, pendant que le public s’interrogeait encore sur les contours de cette procédure dont personne n’avait entendu parler, s’agissant des autres infrastructures de la Can, le même maître d’ouvrage, via sa cellule de communication, a invoqué «d’autres contraintes d’agenda» pour reporter, «à une date ultérieure», la prise de possession officielle du stade principal de 60.000 places et de ses annexes.

Le PNDIS comme premier avertissement

Au commencement était le Programme national de développement des infrastructures sportives (PNDIS). Le 7 mai 2008 à Yaoundé, l’Etat du Cameroun et la China National Machinery Equipment Import-Export Corporation (CMEC) signaient des documents contractuels relatifs audit Programme, d’un montant total de 272 milliards de francs Cfa, financé par des banques chinoises et remboursable sur 9 ans.

Etalé sur trois phases (2008-2010, 2011-2013 et 2013-2016), il comporte la construction, dans la banlieue nord de la capitale au lieu-dit Olembe, d’un complexe sportif avec un stade omnisports semi-ouvert de 60.000 places assises, un centre de sports nautiques et un hôtel 3 étoiles de 200 lits, pour 176 milliards de francs CFA.

Le 8 avril 2009, le Premier ministre Ephraïm Inoni prend un arrêté dissolvant le comité interministériel de supervision du PNDIS. Entre-temps, des bisbilles sont apparues entre la CMEC et la Société civile et immobilière l’Afamba (Socia), entité locale tenue par l’ex-ministre délégué au Budget, Roger Melingui et qui le 19 juillet 2007 s’était vu octroyer un agrément par le gouvernement en vue de la recherche des financements du Programme. Des fonds de contrepartie équivalents à 24.557.740,76 euros.

Le 24 décembre 2008 en effet le responsable du dossier côté chinois, Li Huaijun, indique avoir constaté une différence de l’ordre de 127.297, 61 euros, soit environ 85 millions de francs Cfa, dans la contribution attendue du Cameroun au Projet. Le gap, susurre-t-on dans le sérail, se serait trompé de destination – pour dire le moins.

Exim Bank

Toujours est-il que, quelques jours plus tard, une forte délégation ministérielle quitte Yaoundé en vue de la finalisation de l’achat du crédit d’épargne préférentiel avec Exim Bank, pour la réalisation de la première phase du projet. «Il est tout à fait clair que ce n’est pas le moment pour votre délégation de visiter Beijing et d’avoir une entrevue avec Exim Bank. Qu’allez-vous discuter avec Exim Bank sans avoir fini l’évaluation du projet ? Exim Bank ne peut rien discuter de substantiel avec vous, ni ne peut vous faire des promesses présentement. Ce qui signifie que vous ne récolterez rien comme fruit venant de Exim Bank si vous vous obstinez à venir», avait pourtant prévenu président général de la CMEC Li Changxin. Les officiels camerounais reviendront au bercail la queue entre les jambes, et Olembe venait de connaître son premier revers.

Mais ceci n’a point empêché l’alors ministre des Sports, Augustin Edjoa, d’aller pavoiser dans les colonnes du quotidien à capitaux privés Le Jour : «L’affaire touche à sa fin. La contrepartie camerounaise de 16 milliards exigée a été payée et virée à Exim Bank China depuis décembre. C’est donc dire si le PNDIS avance normalement», affirme-t-il le 7 janvier 2009.

Quant à l’audit annoncé sur ce dossier, qui devait être réalisé par une commission d’enquête rattachée à la présidence de la République, plus personne n’en a entendu parler jusqu’à ce jour.

Au stade des dépenses pharaoniques

Au stade des dépenses pharaoniques
Le Cameroun, rappelle-t-on, a sollicité et obtenu, en septembre 2014, l’organisation de la Can 2019. C’est au lendemain de ce «succès continental» que le dossier Olembe, que certains ont déjà baptisé «Grand stade Paul Biya» – du nom du président de la République – est exhumé. En fin 2015, le marché de sa réalisation est confié à l’italien Gruppo Piccini Spa pour une durée de 30 mois.

Il est prévu, pour un coût d’environ 163 milliards de francs Cfa (248 millions d’euros), l’érection d’un stade couvert de 60.000 places avec une piste d’athlétisme, un complexe comportant trois salles de cinéma, un hôtel 5 étoiles de 70 chambres avec trois salles de conférences de 250 places chacune, un centre commercial, un musée dédié au sport, un palais des sports de 1000 places assises avec terrains de basketball, handball et volleyball. Le cahier de charges prévoit également une piscine olympique couverte de 2000 places assises, deux terrains de football d’entrainement couverts de 1000 places assises chacun, six terrains de tennis et un Club House, quatre terrains extérieurs de basketball et de volleyball ainsi qu’un parking extérieur.

Dans le montage financier d’Olembe, la garantie souveraine de l’Etat Italien permet de mobiliser un crédit acheteur de 139 milliards de francs Cfa auprès de la banque Intesa San Paolo Spa. Cette enveloppe est destinée au financement exclusif des importations. L’autre partie prévoit un crédit-relais, de l’ordre de 24,5 milliards de francs Cfa et que le Cameroun ira lever auprès de Union Bank of Africa (Uba), est destinée aux dépenses extérieures au territoire italien.

Autochtones

Tout va bien jusque-là. Mais en surface seulement, car déjà des batailles féroces ont cours entre membres du gouvernement. Les appétits financiers se multiplient, chacun des protagonistes voulant s’arracher un pan juteux du dossier pour en tirer le plus gros bénéfice financier. Les choses traîneront ainsi en longueur jusqu’en août 2016, lorsqu’interviendra la signature des conventions de prêt et du contrat de construction.

Comme pour ne rien arranger, il se pose de sérieux problèmes de disponibilité du site, occupé par des autochtones et qui n’entendent pas être déguerpis comme les malpropres. Le ton monte, et des armes blanches sont parfois mobilisées par les occupants des lieux. Déjà, quelques fonctionnaires véreux, au fait du dossier, ont anticipé et acquis des parcelles auprès de la population locale. Ils comptent ainsi les revendre avec une plus-value conséquente au gouvernement, le moment venu. Le site, pour des raisons d’utilité publique, sera finalement libéré au terme de presque 9 mois de tractations.

Plus d’une année s’est déjà écoulée, et les 30 mois contractuels ne peuvent plus être tenus par Gruppo Piccini Spa. Surtout que la Can est programmée du 15 juin au 13 juillet 2019. Ce n’est plus seulement le public qui s’interroge. A la Caf, le président Ahmad Ahmad doute que le Cameroun puisse tenir les délais. S’ensuit une levée de boucliers gouvernementale, dont des membres n’hésitent pas à invoquer une «tentative de déstabilisation» du pays.

Pas moins. «Je voudrais rassurer l’opinion nationale et internationale que, malgré les contraintes liées à l’adversité de la conjoncture économique actuelle et à la préservation de la sécurité de notre pays, le gouvernement est totalement engagé, sous la très haute impulsion du président de la République, et la coordination du Premier ministre, à remplir le cahier de charges de la Confédération africaine de football », assure, en juillet 2017 le ministre des Sports, Pierre Ismaël Bidoung Mkpatt.

A date, aucune mission de la Caf faisant état d’un quelconque retard dans les préparatifs de la Can Cameroun 2019 n’a été réalisée. La première mission est prévue au Cameroun dans quelques semaines. Je tiens d’ailleurs à préciser que les missions de la Caf, contrairement à une certaine opinion, ne sont pas effectuées pour des besoins de sanction.

Défis

Il s’agit des occasions d’échanges et de concertation qui permettent de réajuster tant que nécessaire, les stratégies permettant d’assurer le succès des activités. (…) Après l’édition de 2017 remportée au Gabon, nous devons ensemble gagner la Can 2019 au Cameroun au plan de l’organisation, avant la victoire finale au plan sportif.

Nous devons ensemble, relever le défi d’honneur d’assurer l’organisation de la Can 2019 pour réaffirmer le leadership et le génie de notre pays en matière d’organisation des évènements importants nationaux et internationaux. Nous devons demain plus qu’hier, faire preuve de créativité, de complémentarité, d’anticipation et de patriotisme, afin de réaffirmer davantage la réputation légendaire de notre pays.»

Recevant, le 10 août suivant au palais présidentiel, des médaillés des compétitions internationales, Paul Biya aura cette forte envolée : «D’autres aventures sportives se profilent à l’horizon, d’autres conquêtes sportives vous attendent ; la Can 2019, c’est déjà demain ; vous avez rendez-vous avec l’Afrique sportive ici même au Cameroun. Et le Cameroun sera prêt le jour dit, j’en prends l’engagement.» Toujours est-il que, vu des délais et des enjeux, les parties (gouvernement-constructeur) conviennent de ce que le gros œuvre de l’infrastructure principale sera réalisé en préfabriqués, c’est-à-dire en blocs de béton armé coulés en Italie, transportés par bateau pour le port de Douala avant leur acheminement sur le site par la route, où ils seront enchevêtrés.

Financement

Piccini s’engage à préfinancer cette lourde opération logistique, dans laquelle quelques autorités bien placées se constitueront au passage de belles fortunes. Les coûts supplémentaires générés par ladite opération sont évalués à 28 milliards de francs Cfa.

Le 24 juillet 2019 à Yaoundé le président de Picchini, Makonnen Asmaron, rencontre le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, en vue de la signature d’une convention de cautionnement afin d’obtenir un financement auprès des banques locales, pour l’accélération du chantier. «C’était pour rassurer le ministère que nous allons terminer les travaux avant la fin de l’année. On a récupéré le temps perdu. On rassure aussi le peuple camerounais qu’il va avoir un des meilleurs stades non seulement en Afrique, mais probablement dans le monde», déclare-t-il à la presse.

Le coup de tonnerre interviendra en fin novembre suivant lorsque le ministre des Sports, Narcisse Mouelle Kombi indique, par voie de communiqué, avoir appliqué une instruction du secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, «prescrivant la résiliation du contrat du Groupe Piccini et la signature en urgence d’un nouveau contrat avec l’entreprise canadienne Magil pour la reprise et l’achèvement des travaux du complexe sportif d’Olembe». Il invoque la sous-traitance des prestations contractuelles sans autorisation du maître d’ouvrage.

Le groupe italien est également rendu coupable de «violation de la législation sociale caractérisée par l’accumulation des arriérés de salaires des travailleurs». Il a arrêté les travaux et abandonné le chantier. Des faits «dûment constatés par voie d’huissier et par procès-verbal administratif». Sans compter «la défaillance de l’entreprise caractérisée par le non-respect des engagements contractuels et des ordres de service s’y rapportant». Il conclut que le constructeur est incapable de «livrer les travaux dans les délais contractuels». L’entrepreneur, lui, dénonce «une campagne de désinformation et de dénigrement ayant pour but de discréditer et de remettre en cause l’ensemble des travaux effectués et livrés par ses soins» à Olembe dont le taux d’exécution «était alors de 90% avec un pic de personnel de 1429 personnes en activité sur le site».

Task force

Réitérant sa volonté d’accompagner l’Etat du Cameron dans l’achèvement du complexe sportif conformément au projet initial, Piccini se dit aussi disposé à trouver une solution amiable et urgente de collaboration avec le gouvernement camerounais afin que les travaux soient terminés dans les règles de l’art.

Plus encore, la société évincée du chantier demande au gouvernement camerounais de rapporter sa décision de retrait du marché dont elle est victime. «(…) à défaut d’une annulation de cette décision dans les 72 heures, Gruppo Piccini fera valoir ses droits et entamera les procédures pour protéger ses intérêts sur le plan national et international». Las ! Au Palais de l’unité, a été créé une «task force» s’étant octroyée tous les pouvoirs dans la conduite des chantiers d’infrastructures – et pas seulement – relevant de la désormais Can 2022. Piloté par le secrétaire général de la présidence de la République, il s’agit d’une structure dont l’opacité est savamment entretenue.

En février 2021, le président Paul Biya signait un décret autorisant le gouvernement à signer une convention de crédit d’un montant de 84.101.978,98 euros, soit environ 55.166.693.111 de francs Cfa, pour le financement du projet d’achèvement des travaux du complexe sportif d’Olembe. Dans l’espace, les budgets d’investissement public (Bip) 2020 et 2021 prévoyaient la mobilisation de 40 et 15 milliards de francs Cfa respectivement, pour l’achèvement du même chantier aujourd’hui difficile à évaluer. Surtout que les mouvements de grève des ouvriers, réclamant leurs droits, continuent de se signaler sur ce site décidément maudit.

Félix Cyriaque Ebolé Bola

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