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Suisse | Pouvoir à distance: Genève, capitale politique du Cameroun

Deux mois hors du territoire national pour un président de la République ne relèvent plus du simple séjour privé. Lorsque l’absence se prolonge, que les actes présidentiels continuent d’être publiés et que le pays doit se contenter de communiqués pour savoir si son chef gouverne toujours, la question cesse d’être celle de la seule légalité. Elle devient celle de la légitimité, de la responsabilité et du respect dû au peuple.

by world top news
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Par Ilyass Chirac Poumie

Il faut parfois poser les questions les plus simples.

Où gouverne-t-on le Cameroun aujourd’hui ?

À Yaoundé, où se trouve le Palais de l’Unité ? Ou à Genève, où l’absence prolongée de Paul Biya a fini par déplacer, au moins symboliquement, le centre de gravité de la présidence camerounaise ?

Deux mois hors du pays de la part d’un président de la République ne sont pas un épiphénomène.

Ce n’est plus un voyage. Ce n’est plus une parenthèse. Ce n’est même plus une affaire relevant exclusivement de la vie privée du chef de l’État.

C’est un fait politique

Et l’une des choses les plus étonnantes dans le débat actuel est de voir certains opposants et « proposants », parfois avec davantage de zèle que les caciques du régime eux-mêmes, expliquer aux Camerounais qu’il n’y aurait finalement rien à voir puisque la loi n’interdirait pas explicitement au président de séjourner aussi longtemps à l’étranger.

Comme si la légalité suffisait à épuiser la question de la légitimité.

C’est précisément là que commence le problème.

Tout ce qui est légal n’est pas forcément acceptable

L’histoire de l’humanité devrait pourtant nous avoir appris une chose : la loi n’est pas toujours synonyme de justice, de morale ou de légitimité.

L’esclavage a été légal dans des sociétés qui l’ont pratiqué. La ségrégation et diverses formes de discrimination raciale ont également été consacrées ou protégées par des systèmes juridiques.

Leur légalité d’alors n’efface ni leur violence ni les conséquences humaines, sociales et historiques dont les traces demeurent perceptibles.

La comparaison ne consiste évidemment pas à assimiler l’absence de Paul Biya à l’esclavage ou à la ségrégation. Elle rappelle un principe beaucoup plus élémentaire : invoquer la loi ne suffit pas à rendre une situation politiquement acceptable.

Voilà pourquoi le débat camerounais ne peut pas être réduit à cette question : quel article interdit au président de rester deux mois à l’étranger ?

La véritable question est ailleurs :

Est-il normal qu’un peuple ignore pendant des semaines où, dans quelles conditions et depuis quel lieu son président exerce effectivement les fonctions qu’il lui a confiées ?

Le Cameroun gouverné par les décrets

Depuis que Paul Biya a quitté le Cameroun le 7 juin, quelque chose d’étrange s’est installé dans la communication du pouvoir.

Plus l’homme disparaît, plus sa signature apparaît.

Des décrets sont publiés. Des nominations sont annoncées. Des décisions portant parfois sur des secteurs particulièrement sensibles de l’État tombent.

Le message implicite est presque devenu : vous ne voyez pas le président, mais regardez ses décrets.

La signature devient certificat de présence politique.

Sur les médias sociaux, cette situation a créé exactement l’effet inverse de celui recherché. Chaque nouveau décret provoque désormais interrogations, soupçons et sarcasmes. Qui a préparé le document ? Où a-t-il été signé ? Dans quelles conditions ? Le président en a-t-il personnellement arbitré le contenu ?

Dans un État normalement gouverné, ces questions paraîtraient extravagantes.

Au Cameroun de 2026, elles prospèrent parce que le pouvoir a lui-même créé le vide dans lequel elles s’engouffrent.

Le problème n’est donc plus seulement l’absence physique de Paul Biya.

C’est l’opacité qui accompagne cette absence.

Les caciques peuvent se reposer

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez cocasse dans la situation actuelle.

Les caciques du système n’ont presque plus besoin de défendre Monsieur Biya. Une partie de ses opposants et de ses « proposants » accomplit désormais admirablement le travail.

On explique que rien dans la Constitution n’impose au président de dormir à Etoudi.

On rappelle qu’il peut travailler de l’étranger.

On souligne que les institutions continuent de fonctionner.

Très bien.

Mais depuis quand le niveau d’exigence démocratique d’un pays se résume-t-il à rechercher dans la Constitution la disposition interdisant explicitement une anomalie ?

Un président n’est pas seulement détenteur d’une signature.

Il incarne une fonction, exerce une autorité, préside des institutions, reçoit des responsables, arbitre des crises et doit rendre compte, politiquement au moins, à la nation.

Sinon, poussons le raisonnement jusqu’au bout.

Pourquoi aurait-il besoin de rentrer ?

Pourquoi entretenir un Palais de l’Unité à Yaoundé ?

Pourquoi ne pas installer définitivement une annexe de la présidence au bord du Léman et administrer le Cameroun par décrets, communiqués et parapheurs diplomatiques ?

À ce rythme, Genève ne serait plus seulement une destination privée du président camerounais. Elle deviendrait la capitale politique officieuse du Cameroun.

Le peuple n’a jamais voté pour l’absence

Voilà finalement le cœur du problème.

Le peuple camerounais n’a jamais choisi d’être gouverné par absence.

Il n’a jamais voté pour qu’un chef de l’État puisse disparaître pendant des semaines tandis que ministres, communicants et commentateurs lui demandent simplement de considérer que tout va bien puisque des décrets continuent d’être publiés.

La souveraineté ne réside pas dans un parapheur.

Elle appartient au peuple.

Et aucune construction juridique ne devrait servir à faire oublier cette évidence politique : les institutions existent pour servir la nation, pas pour apprendre à la nation à s’accommoder indéfiniment des convenances de ceux qui les dirigent.

Après plus de quatre décennies au pouvoir, Paul Biya a peut-être tellement habitué le Cameroun à sa rareté que certains finissent par confondre l’exception avec la normalité.

Mais deux mois d’absence ne deviennent pas normaux simplement parce que le président s’appelle Paul Biya.

L’habitude n’est pas une disposition constitutionnelle.

Le silence n’est pas de la transparence.

Un décret n’est pas une apparition publique.

Et la légalité, lorsqu’elle est invoquée comme unique réponse à une interrogation politique légitime, peut devenir le dernier refuge de ceux qui ne veulent surtout pas discuter de l’essentiel. La question n’est donc pas seulement de savoir si Paul Biya a le droit de rester à Genève.

La question est de savoir jusqu’où un président peut s’éloigner de son pays avant que son absence ne devienne, en elle-même, un problème de gouvernance.

Car lorsqu’un peuple doit chercher quotidiennement les preuves que son président gouverne encore, le problème n’est peut-être plus celui des citoyens qui posent des questions.

Le problème est celui d’un pouvoir qui ne juge même plus nécessaire d’y répondre.

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