Par Léopold DASSI NDJIDJOU
A quelques jours du 4ème anniversaire de la restitution de Ngonnso, cette statuette mythique partie du Cameroun il y a plus de 120 ans, l’émotion est à son comble du côté du peuple Nso qui ne sait plus quoi faire pour que Yaoundé prenne des initiatives pour matérialiser cet accord de restitution. « Ce qui trouble le plus mon peuple et moi-même n’est pas seulement le retard en lui-même, mais le message qu’il véhicule. Nous avons vu ce processus s’enliser sans explication malgré des décennies de lutte et un engagement formel en faveur du retour de Ngonnso. Mon peuple ne peut s’empêcher de se demander : notre patrimoine a-t-il moins de valeur ? Notre souffrance compte-t-elle moins ? Nous nous réunissons dans la prière et les rituels de purification parce que nous refusons que le monde oublie qu’une justice retardée est une justice refusée”, réagit le roi Sehm Mbinglo I des Nso.
Effectivement, à la suite de sa Majesté, les sources proches de ce dossier de rapatriement font également le constat de blocage et interrogent dans la foulée la volonté ou la responsabilité politiques des autorités camerounaises. Pourquoi une restitution approuvée depuis quatre ans n’a-t-elle toujours pas été exécutée ? Pourquoi les autorités camerounaises n’ont-elles pas obtenu le retour effectif de Ngonnso’ ? Quel est l’impact de cette inaction sur le peuple Nso et sur les autres communautés camerounaises qui attendent également la restitution de leur patrimoine et de leurs ancêtres ?
Comme on le constate, ce retard prolongé est devenu une source de profonde douleur et de frustration pour le peuple Nso, qui milite depuis des décennies pour le retour de Ngonnso. La décision de restitution a été obtenue en Allemagne en 2022 et le processus s’est dès lors bloqué au grand dam du peuple Nso désabusé.
Tous les regards se tournent du côté du gouvernement, tous les appels sont lancés vers les pouvoirs publics qui ne semblent pas pressés de prendre les mesures nécessaires pour assurer le retour de l’un des trésors culturels et spirituels les plus importants du pays. Quant à Sylvie Njobati, de l’initiative de la société civile « Rendez-nous Ngonnso’ », au cœur du dossier, elle exprime toute sa surprise face à bocage: “Lorsque cette campagne a pris son envol en 2021, je n’aurais jamais imaginé que les batailles les plus difficiles se dérouleraient au moment où la victoire semblait la plus proche. Je pensais que le plus grand défi serait de faire comprendre à la partie allemande l’importance de Ngonnso’. C’est le manque de volonté politique qui nous a tous conduits à la situation actuelle».. Quatre années de retard depuis la décision de restitution prise en 2022! Ngonnso’ n’est toujours pas revenue. C’est un euphémisme de dire que ce retard prolongé engendre et exacerbe de la frustration, de la déception et un sentiment croissant que les engagements pris envers la communauté Nso n’ont pas été respectés. A la question de savoir les raisons d’un tel blocage en dépit de la volonté affichée par la partie allemande de travailler avec l’Etat du Cameroun pour définir les modalités de cette restitution, des sources répliquent du côté de Yaoundé que l’insécurité dans la région du Nord-Ouest et donc en territoire Nso, est la cause principale de ce retard.
Qui est Ngonnso?
Ngonnso’ est la mère fondatrice du peuple Nso et l’une des figures spirituelles les plus vénérées de l’histoire et de l’identité Nso. Selon la tradition Nso, Ngonnso’ conduisit son peuple vers son territoire actuel et posa les fondements du royaume. Elle incarne l’unité, la continuité, la légitimité, la mémoire et l’identité collective du peuple Nso. Pour de nombreux Nso, Ngonnso’ n’est pas simplement un objet de musée. Elle est une présence ancestrale sacrée. Son importance est comparable à celle d’un monument national, d’une constitution fondatrice et d’un symbole religieux sacré réunis en une seule entité. Son absence est donc vécue non seulement comme une injustice historique, mais aussi comme une blessure spirituelle et culturelle toujours ouverte. Selon les Allemands,
Ngonnso’ est un objet considéré par les Nso comme une divinité mère et revêt une grande importance spirituelle pour leur société d’origine… Cette figure féminine, connue sous le nom de Ngonnso’, provient de l’ancien royaume Nso’ du nord-ouest du Cameroun et a intégré les collections du Musée ethnologique des Musées nationaux de Berlin en 1903, grâce à un don du fonctionnaire colonial Kurt von Pavel.
La longue démarche pour le retour de Ngonnso’ sur sa terre
Plus de cinquante ans de mobilisation pour le retour de Ngonnso’ sur sa terre ancestrale. La lutte pour ramener la ramener au Nsoland n’a pas commencé avec le récent mouvement mondial de restitution. Elle remonte à plus de cinq décades. La campagne moderne pour le retour de Ngonnso’ trouve ses origines dans les années 1970, lorsque le Professeur Andrew Bongasu-Tanla Kishani, originaire du Nso, découvrit la figure fondatrice sacrée alors qu’il poursuivait des études en Allemagne. Conscient de son immense importance culturelle et spirituelle pour le peuple Nso, il commença à attirer l’attention sur sa présence dans un musée allemand et à plaider pour son retour. Au cours des décennies suivantes, plusieurs générations d’autorités traditionnelles Nso, de chercheurs, de leaders communautaires et d’acteurs culturels poursuivirent cet engagement. Ce qui avait commencé comme une initiative individuelle se transforma progressivement en un mouvement communautaire durable réclamant le retour de l’un des symboles les plus sacrés de l’identité Nso.
Une étape importante fut l’émergence de la campagne #BringBackNgonnso, qui transforma cet effort de restitution en un mouvement visible aux niveaux national et international. Grâce au plaidoyer public, à l’engagement médiatique, aux pétitions, aux événements culturels, à la recherche et au dialogue avec les institutions allemandes, la campagne contribua à sensibiliser le public à l’importance de Ngonnso’ et à l’injustice de son absence prolongée du Nsoland.
La campagne bénéficia également du leadership personnel du Fon de Nso, qui se rendit en Allemagne dans le cadre des efforts visant à dialoguer directement avec les responsables de musées, les autorités gouvernementales, les chercheurs et les acteurs impliqués dans la restitution. Son engagement démontra l’importance de cette question non seulement pour la communauté Nso, mais aussi pour les institutions traditionnelles qui recherchent justice pour le patrimoine culturel emporté durant la période coloniale.
Réactions :

Sa Majesté Sehm Mbinglo I, roi des Nso
“Poursuivre ce combat jusqu’au retour de Ngonnso dans sa demeure ancestrale”.
“Depuis quatre ans, nous attendons le retour de Ngonnso après que le monde entier a été informé qu’elle rentrerait chez elle. Depuis plus de trente ans, mon peuple porte cet espoir. Chaque retard approfondit une blessure ouverte lorsque mes ancêtres ont été tués et que Ngonnso a été pillée. J’étais à Berlin en 2022, où j’ai entamé un important rituel et lui ai promis qu’elle reviendrait à la maison. Mon peuple et moi devons continuer à nous rassembler, à partager cet espoir et à préserver la chaleur de notre accueil pour elle. .. Je passe des nuits blanches à penser à mon peuple bien-aimé, à ceux qui ont consacré leur vie à cette cause et qui ont quitté ce monde avant d’assister au retour de Ngonnso. Certains ont commencé ce combat dans leur jeunesse et ont vieilli dans l’attente. D’autres ont emporté ce rêve dans leur tombe. Leurs voix sont peut-être désormais silencieuses, mais leur aspiration et leur mission demeurent avec nous. Nous leur devons de poursuivre ce combat jusqu’au retour de Ngonnso dans sa demeure ancestrale. »

Sylvie Njobati, de l’initiative de la société civile « Rendez-nous Ngonnso’ »
“Ngonnso’ reviendra, et son retour changera le cours de l’histoire dans ce pays”.
“Quatre ans, c’est beaucoup trop. Je me souviens avoir parlé avec l’avocat de la Fondation du patrimoine culturel prussien en juillet 2022, et nous étions tous deux enthousiastes à l’idée que cela se concrétise avant décembre de la même année. Puis décembre est devenu l’année suivante, et l’année suivante est devenue : “nous y travaillons”. .. Je ne pense rien, non pas parce que je ne crois pas à la restitution de Ngonnso, mais parce que je ne fais plus confiance aux personnes qui m’ont regardée dans les yeux en me disant : “Nous y travaillons”. Ne rien attendre est une manière pour moi de faire le deuil de ce retard. Mais une chose est certaine : Ngonnso reviendra, et son retour changera le cours de l’histoire dans ce pays. Que cela soit entendu. »
Propos recueillis par L.D.N.

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