Par Ilyass Chirac Poumie
Ancien militant étudiant, combattant de l’indépendance, magistrat, responsable de la lutte anticorruption et cadre de l’Awami League, l’homme de 76 ans aura traversé plus d’un demi-siècle d’histoire politique bangladaise.
« Oui, j’ai démissionné. » C’est par cette déclaration lapidaire faite à l’Agence France-Presse que Mohammad Shahabuddin a confirmé, vendredi, son départ de la présidence du Bangladesh.
Dans sa lettre adressée au président de la Chambre basse du Parlement, le chef de l’État explique qu’il ne lui est désormais plus possible d’exercer convenablement ses responsabilités en raison d’une maladie affectant ses capacités physiques et mentales.
Selon Reuters, Mohammad Shahabuddin souffre notamment d’une neuropathie autonome, une affection du système nerveux susceptible de provoquer des pertes de connaissance. Il quitte ainsi ses fonctions près de deux ans avant l’expiration de son mandat de cinq ans, commencé le 24 avril 2023.
Mais au-delà de la justification médicale, cette démission intervient dans un climat politique extrêmement tendu. Mohammad Shahabuddin était considéré comme l’un des derniers alliés de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina encore installés dans une haute fonction constitutionnelle.
Depuis la chute de cette dernière en août 2024, plusieurs formations politiques, mouvements étudiants et organisations issues du soulèvement réclamaient le départ du président, l’accusant d’incarner la continuité de l’ancien régime. Des informations publiées avant sa démission faisaient également état de pressions exercées par le nouveau pouvoir pour obtenir son retrait.
Un président aux pouvoirs limités, mais placé au cœur de la transition
Au Bangladesh, le président de la République est le chef de l’État et le commandant en chef constitutionnel des forces armées. Dans les faits, l’essentiel du pouvoir exécutif appartient cependant au Premier ministre et au gouvernement.
Le rôle présidentiel est donc principalement protocolaire, même si le chef de l’État conserve certaines responsabilités institutionnelles, notamment lors de la formation d’un gouvernement, de la dissolution du Parlement ou de la nomination de hauts responsables.
Mohammad Shahabuddin avait précisément retrouvé une place centrale au moment de l’effondrement du gouvernement de Sheikh Hasina. Après le départ de celle-ci vers l’Inde, en août 2024, il avait annoncé la dissolution du Parlement, ordonné la libération de plusieurs prisonniers politiques et participé aux consultations ayant conduit à la formation d’un gouvernement intérimaire dirigé par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus.
Il était ensuite resté en fonction pendant toute la transition, avant de faire prêter serment à Tarique Rahman comme Premier ministre en février 2026, après la victoire écrasante du Parti nationaliste du Bangladesh, le BNP, aux élections législatives.
La démission de Mohammad Shahabuddin entraîne l’exercice provisoire des fonctions présidentielles par le président du Parlement, Hafiz Uddin Ahmad, dans l’attente de l’élection d’un nouveau chef de l’État.
Un enfant de Pabna engagé très tôt en politique
Né le 10 décembre 1949 à Pabna, dans ce qui était encore le Pakistan oriental, Mohammad Shahabuddin, surnommé « Chuppu », grandit dans une région qui deviendra l’un des foyers de la mobilisation nationaliste bengalie.
Il suit ses études secondaires à Pabna, puis fréquente l’Edward College avant d’obtenir une maîtrise en psychologie à l’Université de Rajshahi. Il complète ensuite sa formation par un diplôme de droit.
Son engagement politique commence pendant ses années d’études. À la fin des années 1960, il milite au sein de la Bangladesh Chhatra League, l’organisation étudiante liée à l’Awami League. Il devient notamment secrétaire général de la section de l’Edward College, puis président de la Chhatra League et de la Ligue de la jeunesse dans le district de Pabna.
Il participe également au Shadhin Bangla Chhatra Sangram Parishad, une structure étudiante engagée dans le mouvement d’émancipation du Pakistan oriental.
Combattant de la guerre d’indépendance
Lorsque la guerre d’indépendance éclate en 1971, Mohammad Shahabuddin rejoint le camp des indépendantistes bengalis. Il participe au conflit ayant conduit à la naissance du Bangladesh après neuf mois de guerre contre l’armée pakistanaise.
Son statut de combattant de la libération restera l’un des éléments centraux de sa légitimité politique. Dans un pays où la mémoire de 1971 structure encore profondément les rivalités entre partis, Shahabuddin appartient à la génération des militants directement associés à la création de l’État.
Après l’indépendance, il poursuit son ascension dans les organisations liées à l’Awami League. Il occupe notamment des responsabilités au sein de la Bangladesh Krishak Sramik Awami League, le parti unique créé en 1975 par Sheikh Mujibur Rahman, fondateur du Bangladesh et père de Sheikh Hasina.
Trois années de prison après l’assassinat de Sheikh Mujibur Rahman
La trajectoire de Mohammad Shahabuddin bascule en août 1975 avec l’assassinat de Sheikh Mujibur Rahman et de plusieurs membres de sa famille lors d’un coup d’État militaire.
Considéré comme un loyaliste du président assassiné, Shahabuddin est arrêté et emprisonné. Il passera environ trois années en détention.
Cette épreuve renforcera durablement ses liens avec la famille de Sheikh Mujibur Rahman et, plus tard, avec Sheikh Hasina. Sa fidélité à la mémoire du fondateur du Bangladesh constituera l’un des fils conducteurs de son parcours professionnel et politique.
Du journalisme à la magistrature
Après sa libération, Mohammad Shahabuddin travaille brièvement dans la presse. Entre 1980 et 1982, il exerce comme journaliste au quotidien Daily Banglar Bani.
Il entre ensuite dans la magistrature en 1982 en qualité de juge assistant au sein de la fonction publique judiciaire. Au fil de sa carrière, il gravit les échelons jusqu’au poste de juge de district et de sessions, l’une des fonctions les plus élevées de la magistrature bangladaise.
Il occupe également, en 1995 et 1996, le poste de secrétaire général de l’Association du service judiciaire du Bangladesh.
Après les élections législatives de 2001, il dirige une commission d’enquête judiciaire chargée d’examiner les violences commises contre des militants et sympathisants de l’Awami League et contre certaines communautés minoritaires. Les accusations portaient notamment sur des meurtres, des viols, des pillages et des persécutions attribués à des militants de l’alliance alors formée par le BNP et le Jamaat-e-Islami.
Il intervient également comme coordonnateur dans le processus judiciaire visant les auteurs de l’assassinat de Sheikh Mujibur Rahman.
Commissaire anticorruption
Après sa retraite de la magistrature en 2006, Mohammad Shahabuddin poursuit sa carrière dans les institutions publiques.
Entre 2011 et 2016, il siège comme commissaire au sein de la Commission de lutte contre la corruption. Cette fonction, exercée pendant que Sheikh Hasina dirige le gouvernement, lui donne une visibilité nationale supplémentaire.
Ses détracteurs lui reprocheront toutefois sa proximité persistante avec le pouvoir. Malgré son parcours judiciaire, Shahabuddin n’a jamais été considéré comme une personnalité réellement indépendante de l’Awami League.
En 2022, il est d’ailleurs choisi pour superviser certaines opérations internes lors du congrès national du parti.
Un passage controversé dans le secteur bancaire
Avant son accession à la présidence, Mohammad Shahabuddin siège également au conseil d’administration d’Islami Bank Bangladesh Limited, l’une des principales banques du pays.
Il rejoint le conseil en 2017 comme représentant de la société JMC Builders, après un changement majeur dans la structure de propriété de l’établissement. Il devient ensuite vice-président de la banque.
Il démissionne de son poste en février 2023, immédiatement après sa désignation comme candidat à la présidence.
Ce passage dans le secteur bancaire avait alimenté les interrogations sur les relations entre les milieux économiques, les grandes institutions financières et le pouvoir de l’Awami League.
Le candidat personnel de Sheikh Hasina
En février 2023, l’Awami League, qui disposait alors d’une très large majorité parlementaire, désigne Mohammad Shahabuddin comme candidat à la présidence.
La décision est largement attribuée à Sheikh Hasina, qui cherchait un responsable loyal, expérimenté et issu de la génération historique de l’indépendance.
Aucun adversaire ne se présente contre lui. Il est donc déclaré élu sans scrutin compétitif et devient officiellement le 22e président du Bangladesh le 24 avril 2023.
Son arrivée à la présidence est alors présentée par l’Awami League comme la consécration d’un combattant de la liberté, d’un ancien magistrat et d’un serviteur de l’État. Pour l’opposition, elle confirme au contraire la mainmise de Sheikh Hasina sur l’ensemble des institutions.
La chute de Sheikh Hasina, tournant de sa présidence
Pendant la plus grande partie de son mandat, Mohammad Shahabuddin reste un chef de l’État discret, exerçant essentiellement des fonctions protocolaires.
La situation change radicalement à l’été 2024. Une mobilisation initialement déclenchée par la contestation d’un système de quotas dans la fonction publique se transforme en soulèvement national contre Sheikh Hasina.
La répression menée par les forces de sécurité provoque des centaines de morts. Face à l’ampleur de la contestation et à la perte du soutien de l’armée, Sheikh Hasina quitte le Bangladesh pour l’Inde en août 2024, mettant fin à quinze années de pouvoir presque ininterrompu.
Mohammad Shahabuddin annonce alors que la Première ministre a démissionné. Il dissout le Parlement et ouvre la voie à l’installation du gouvernement intérimaire de Muhammad Yunus.
Mais quelques semaines plus tard, il provoque une grave controverse en déclarant ne disposer d’aucune preuve documentaire formelle de la démission de Sheikh Hasina. Ses propos sont perçus comme une tentative de remettre en cause la légitimité de la transition.
Des manifestations réclament alors son départ. Plusieurs responsables politiques et étudiants l’accusent de vouloir protéger l’ancienne Première ministre ou de préparer son retour.
Face à la polémique, Shahabuddin affirme que la question de la démission de Sheikh Hasina est définitivement réglée et appelle la population à ne pas créer de nouvelle crise institutionnelle.
Un président isolé sous Muhammad Yunus
Durant les dix-huit mois de transition dirigés par Muhammad Yunus, Mohammad Shahabuddin apparaît de plus en plus marginalisé.
Il se plaint d’avoir été isolé par les autorités intérimaires. Son service de presse est réduit et ses portraits sont retirés de plusieurs représentations officielles. Il affirme également que le gouvernement de transition ne respecte pas toujours les procédures prévues par la Constitution.
Dès la fin de l’année 2025, il fait savoir qu’il envisage de quitter ses fonctions après les élections législatives, se disant humilié par le traitement que lui réserve l’administration intérimaire.
Il reste néanmoins en poste et supervise la passation de pouvoir après les élections de février 2026.
Une cohabitation difficile avec le nouveau pouvoir
La victoire du BNP et l’arrivée de Tarique Rahman à la tête du gouvernement modifient une nouvelle fois l’équilibre politique.
Le nouveau Premier ministre est le fils de l’ancienne cheffe du gouvernement Khaleda Zia, grande rivale historique de Sheikh Hasina. Le BNP a longtemps été l’adversaire principal de l’Awami League, dans un système politique dominé pendant plusieurs décennies par l’affrontement entre les deux familles.
Mohammad Shahabuddin tente de se rapprocher du nouveau pouvoir, allant jusqu’à saluer le soutien que certains responsables du BNP lui avaient apporté pendant la transition.
Mais sa fidélité historique à Sheikh Hasina et à l’Awami League demeure un obstacle. Pour une partie de la nouvelle majorité, son maintien à la présidence représente une anomalie institutionnelle et le dernier vestige de l’ancien régime.
Sa démission intervient par ailleurs à un moment particulièrement sensible, alors que Sheikh Hasina, condamnée à mort par contumace pour son rôle dans la répression de 2024, a annoncé son intention de revenir au Bangladesh pour se livrer aux autorités.
Le départ du dernier allié de Sheikh Hasina au sommet de l’État
En quittant la présidence, Mohammad Shahabuddin clôt une carrière commencée dans les mouvements étudiants nationalistes des années 1960.
Combattant de l’indépendance, prisonnier politique, journaliste, magistrat, juge de district, commissaire anticorruption, administrateur bancaire puis président de la République, il aura occupé successivement plusieurs positions au cœur de l’État bangladais.
Son parcours illustre également l’imbrication entre les institutions publiques, la mémoire de la guerre de libération et les grandes dynasties politiques du Bangladesh.
Ses partisans retiendront l’image d’un fidèle de Sheikh Mujibur Rahman, d’un ancien combattant et d’un magistrat expérimenté. Ses adversaires verront surtout en lui un homme du système Hasina, élu sans opposition par un Parlement contrôlé par l’Awami League et resté au pouvoir après la chute de celle qui l’avait choisi.
Officiellement, Mohammad Shahabuddin quitte la présidence parce que sa santé ne lui permet plus d’assumer ses fonctions. Politiquement, son départ achève surtout le démantèlement de l’appareil institutionnel hérité de Sheikh Hasina et ouvre une nouvelle phase dans la recomposition du pouvoir bangladais.J’ai privilégié un portrait chronologique et politique, avec davantage de profondeur sur son lien historique avec la famille de Sheikh Hasina.
