Par Ilyass Chirac Poumie
Mais au-delà des controverses politiques et des interprétations juridiques, une question essentielle mérite d’être posée : où se situe l’armée camerounaise dans cette séquence institutionnelle ?
L’armée est généralement présentée comme la garante de l’intégrité territoriale et de la continuité de l’État. Elle prête serment à la République, à la Constitution et aux institutions, et non à un individu. Pourtant, face à une situation qui suscite des interrogations sur l’exercice effectif du pouvoir, elle demeure totalement silencieuse.
Ce silence peut être interprété comme une stricte application du principe de neutralité républicaine. Il peut également être perçu comme une forme de passivité face à un vide institutionnel qui s’installe progressivement. En effet, lorsqu’un chef de l’État est absent pendant une période aussi prolongée, sans communication officielle régulière ni clarification institutionnelle, c’est l’ensemble de la chaîne de commandement qui finit par soulever des interrogations.
La révision constitutionnelle de 2026 avait précisément pour objectif affiché de renforcer la continuité de l’État, notamment par la réintroduction du poste de vice-président. Toutefois, cette fonction n’a toujours pas été pourvue, laissant subsister des incertitudes en cas d’empêchement durable ou définitif du chef de l’État.
Il ne s’agit pas d’appeler l’armée à intervenir dans le champ politique, ce qui serait contraire aux principes fondamentaux de l’État de droit. Néanmoins, dans toute démocratie moderne, les forces de défense ont également le devoir de veiller au respect de l’ordre constitutionnel. Leur loyauté première s’attache aux institutions de la République, et non à la personnalisation du pouvoir.
L’absence prolongée du président ne constitue pas, en soi, une vacance du pouvoir au sens juridique. La Constitution prévoit que celle-ci ne peut être constatée que dans des conditions précises et selon une procédure définie. En revanche, le déficit de transparence entourant l’exercice concret des responsabilités présidentielles crée une zone d’incertitude qui fragilise la confiance des citoyens dans les institutions.
L’histoire montre que les crises institutionnelles naissent rarement d’un événement brutal. Elles s’installent progressivement lorsque les acteurs institutionnels renoncent à exercer pleinement les responsabilités que leur confère la Constitution. Le véritable risque ne réside pas uniquement dans l’absence physique d’un chef de l’État, mais dans la normalisation d’une situation où l’identification de l’autorité effective et des règles qui la régissent devient de plus en plus floue.
Le Cameroun mérite mieux que les rumeurs, les spéculations et les affrontements de communication. Il mérite des institutions solides, transparentes et pleinement respectées. Si l’État de droit doit conserver sa pleine signification, chaque institution — civile comme militaire — doit demeurer fidèle à sa mission fondamentale : la défense de la Constitution avant toute autre considération.
Le silence peut parfois contribuer à la stabilité. Mais lorsqu’il devient durable face à une crise institutionnelle persistante, il cesse d’être une vertu pour devenir une source légitime d’inquiétude.
Depuis plusieurs années, une partie de l’opinion publique reproche à la hiérarchie militaire camerounaise de s’être progressivement éloignée de sa vocation première. Selon ces observateurs, la « Grande Muette » serait devenue davantage une institution de gestionnaires et d’acteurs économiques qu’une armée exclusivement orientée vers les exigences du métier des armes et la défense des principes républicains.
Cette perception s’appuie notamment sur des critiques récurrentes relatives à l’implication supposée de certains hauts gradés dans des activités économiques, des conseils d’administration d’entreprises publiques ou divers réseaux d’influence. Aux yeux de leurs détracteurs, cette proximité avec les sphères politiques et économiques contribuerait à expliquer la réserve de l’institution face aux principales interrogations institutionnelles que traverse actuellement le Cameroun.
Dans cette lecture critique, le silence observé depuis le début de l’absence prolongée du président Paul Biya ne serait donc pas uniquement le reflet de la tradition de réserve propre aux forces armées, mais également la conséquence d’une armée dont les intérêts seraient, selon ses détracteurs, davantage liés à la préservation du système en place qu’à l’affirmation de son rôle de garante de l’ordre constitutionnel.
Cette analyse relève toutefois du débat politique et ne saurait être considérée comme un fait établi. Aucune preuve ne permet d’affirmer que l’ensemble des forces armées camerounaises adhère à cette lecture ou à cette logique.
