Par Ilyass Chirac Poumie
Le journalisme camerounais garde le souvenir d’une personnalité hors du commun. Décédée le 1er août 2024 à l’âge de 71 ans après une courte maladie, Suzanne Kala Lobè laisse derrière elle un héritage intellectuel et professionnel considérable. Figure emblématique de la presse privée, elle était reconnue pour ses analyses incisives, son engagement dans le débat public et son refus des compromis.
Née le 16 janvier 1953 à Douala, Suzanne Bema Kala Lobè grandit dans une famille profondément attachée au savoir et à la liberté d’expression. Fille du journaliste Iwiyè Kala-Lobè, elle poursuit une brillante formation universitaire en France, obtenant un doctorat en linguistique à l’Université Paris III, un MBA en management culturel, puis un DEA en science politique à l’Université de Bordeaux. Cette solide formation académique nourrira toute sa carrière d’éditorialiste.
Revenue au Cameroun au début des années 1990, elle rejoint La Nouvelle Expression, où ses éditoriaux attirent rapidement l’attention. Sa chronique « Ma candidate serait une femme », publiée pendant l’élection présidentielle de 1992, révèle une journaliste capable de bousculer les certitudes et d’imposer de nouveaux angles d’analyse dans le débat politique camerounais.
Sa notoriété grandit avec son arrivée au sein du groupe Équinoxe. À Radio Équinoxe puis sur Équinoxe TV, elle anime notamment les émissions Polémos, Livres noirs et musiques d’Afrique et Vendredi Soir, où son style direct, sa culture générale et sa liberté de ton séduisent autant qu’ils dérangent. Suzanne Kala Lobè devient alors l’une des éditorialistes les plus écoutées du pays.
Au-delà des médias, elle s’investit dans la régulation du secteur en intégrant le Conseil national de la Communication (CNC) en 2013. Durant son mandat, elle plaide pour une presse plus professionnelle, plus responsable, tout en restant attachée à la défense de la liberté d’expression. En parallèle, elle crée EBK Productions, produit le magazine Actu diffusé sur Canal 2 International et publie en 2010 l’ouvrage Les Chroniques sous le manguier, témoignage de son regard critique sur la société camerounaise.
Militante de gauche durant une partie de sa vie, proche des débats sur la démocratie, la gouvernance et les libertés publiques, Suzanne Kala Lobè n’a jamais cessé d’interpeller les pouvoirs politiques, quelles que soient les circonstances. Son indépendance lui a valu autant d’admirateurs que de détracteurs, mais personne ne contestait la profondeur de ses analyses ni la cohérence de ses convictions.
À l’annonce de son décès, une pluie d’hommages a déferlé sur les médias et les réseaux sociaux. Le Syndicat national des journalistes du Cameroun (SNJC) a salué « une combattante pour une presse libre », tandis que de nombreux confrères ont rappelé qu’elle incarnait une école du journalisme fondée sur le travail, la culture et le courage de dire ce que beaucoup préféraient taire.
Pendant plus de trente ans, Suzanne Kala Lobè aura été bien plus qu’une journaliste. Elle fut une conscience critique, une pédagogue et une source d’inspiration pour de nombreux professionnels des médias. Son parcours rappelle qu’au-delà de l’information, le journalisme est aussi un engagement au service du débat public, de la vérité et de l’intérêt général. Son nom demeure désormais inscrit parmi les grandes figures de l’histoire de la presse camerounaise.

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