Par Ilyass Chirac Poumie
Dans toute armée républicaine, ces mouvements relèvent du fonctionnement normal de l’institution. Ils traduisent le renouvellement du commandement, la reconnaissance des carrières et l’adaptation permanente des forces de défense aux exigences de l’État.
Mais le Cameroun ne traverse pas une période ordinaire.
Ces décrets interviennent alors que le président de la République, chef suprême des armées, est absent du territoire national depuis près de deux mois. Aucune apparition publique, aucune adresse à la Nation, aucune communication officielle permettant de dissiper les interrogations sur les conditions dans lesquelles il continue d’exercer ses fonctions.
Dans ce contexte, une question s’impose naturellement : qui gouverne ?
Qui reçoit les rapports des services de sécurité ? Qui prépare les conseils restreints ? Qui arbitre les propositions de nominations ? Qui présente au président les dossiers des officiers appelés à commander les unités les plus sensibles du pays ? Et, surtout, dans quelles conditions ces décisions sont-elles arrêtées ?
Ces interrogations ne naissent pas d’une simple curiosité. Elles sont le produit d’un déficit de communication institutionnelle qui laisse le champ libre aux interprétations.
Les autorités assurent que les institutions fonctionnent normalement. Juridiquement, rien ne permet d’affirmer le contraire. Les décrets publiés produisent pleinement leurs effets tant qu’ils ne sont ni retirés ni annulés conformément au droit.
Mais la légalité ne suffit pas toujours à emporter l’adhésion.
Aujourd’hui, une partie du débat public ne porte plus sur les décisions elles-mêmes, mais sur leur authenticité. Les médias sociaux sont devenus le premier tribunal des actes de l’État. Chaque décret est immédiatement disséqué. Les signatures sont comparées, les cachets agrandis, les polices de caractères analysées, les dates vérifiées et les lieux supposés de signature débattus. Avant même de commenter une nomination, certains cherchent d’abord à déterminer si le document est authentique.
Cette méfiance ne s’est pas construite en un jour.
Au fil des mois, la circulation de faux documents attribués à la présidence de la République, dont un faux décret largement relayé annonçant la nomination de Franck Biya comme vice-président avant d’être démenti, a contribué à brouiller les repères. Résultat : les faux fragilisent désormais la crédibilité des vrais. Dans l’esprit de nombreux citoyens, chaque nouvel acte officiel devient un document à vérifier avant d’être un document à appliquer.
C’est là que réside le véritable danger.
Un État ne peut durablement fonctionner lorsque ses actes doivent être authentifiés dans l’opinion avant d’être exécutés dans l’administration. La confiance constitue le socle invisible de toute autorité publique. Lorsqu’elle s’effrite, même les décisions juridiquement incontestables perdent une partie de leur force politique.
La communication officielle ne peut plus se contenter de publier des décrets. Elle doit aussi convaincre. Dans un environnement où les médias sociaux accélèrent la diffusion des informations comme des fausses nouvelles, le silence institutionnel est rarement neutre. Il est presque toujours interprété.
Le défi des autorités camerounaises dépasse donc les promotions militaires du 3 août. Il consiste à restaurer une parole publique suffisamment crédible pour que les citoyens débattent du fond des décisions plutôt que de leur existence.
Car lorsqu’un peuple en vient à douter systématiquement de la signature de son propre chef de l’État, ce ne sont plus seulement les décrets qui sont fragilisés.
C’est le lien de confiance entre les gouvernants et les gouvernés qui se fissure.
Et lorsqu’un État doit d’abord convaincre que ses actes sont authentiques avant de les faire appliquer, il découvre que la bataille la plus difficile n’est plus militaire.
Elle est institutionnelle.
