Par Sandra Embollo
Face aux avocats des parties civiles, le colonel Otoulou a déclaré que Justin Danwe avait progressivement modifié ses déclarations au fil des auditions. Selon le témoin, l’ancien directeur des opérations de la DGRE a finalement reconnu avoir rencontré Jean-Pierre Amougou Belinga, lequel lui aurait remis deux millions de francs Cfa pour préparer une opération visant à « faire taire » Martinez Zogo, puis 500 000 francs Cfa à la veille de son exécution.
Le témoin a également affirmé que Maxime Léopold Eko Eko, entendu le 31 janvier 2023, avait présenté Jean-Pierre Amougou Belinga comme le commanditaire de l’opération et l’avait qualifié de « truand », expliquant avoir refusé les tentatives de rapprochement de l’homme d’affaires.
Interrogé sur les éléments matériels de l’enquête, le colonel Otoulou a indiqué avoir remis au commissaire du gouvernement les téléphones de Martinez Zogo ainsi que plusieurs supports numériques recueillis au cours des investigations. Il a toutefois reconnu que l’exploitation des données téléphoniques n’avait été que partielle, estimant notamment que seuls 18 % de l’environnement numérique de Jean-Pierre Amougou Belinga avaient pu être analysés.
L’officier a également révélé que les enquêteurs avaient tenté de récupérer un iPhone 12 Pro attribué à Mélissa Amougou Belinga, appareil qu’ils considéraient comme potentiellement utile à l’enquête. Selon lui, cette interpellation n’a finalement pas eu lieu sur instruction du commissaire du gouvernement.
Le colonel Otoulou a par ailleurs indiqué que Justin Danwe lui avait évoqué deux autres journalistes qui auraient subi des traitements similaires à ceux infligés à Martinez Zogo. Il a toutefois reconnu qu’aucune enquête spécifique n’avait été ouverte sur ces deux cas, précisant s’être concentré sur le dossier relatif à l’assassinat du journaliste.
Répondant aux questions de la défense, le témoin a affirmé n’avoir subi aucune pression durant ses investigations. Il a cependant estimé que tous les moyens techniques nécessaires à l’enquête ne lui avaient pas été accordés, tout en assurant avoir transmis l’ensemble de ses conclusions au commissaire du gouvernement avant la poursuite des investigations par la commission mixte police-gendarmerie.
Les déclarations du colonel Otoulou ont été vivement contestées par plusieurs avocats de la défense, notamment sur la recevabilité de certains procès-verbaux et sur la méthodologie employée durant les investigations. Les débats doivent se poursuivre avec la contre-interrogation du témoin par les conseils des accusés.
Le procès de l’enlèvement, de la séquestration, des actes de torture et de l’assassinat de Martinez Zogo se poursuit devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Jean-Pierre Amougou Belinga, Maxime Léopold Eko Eko, Justin Danwe et plusieurs autres accusés contestent les charges retenues contre eux. Les audiences restent consacrées à l’examen des témoignages et des éléments de l’enquête avant les plaidoiries.
L’affaire Martinez Zogo trouve son origine dans l’enlèvement du journaliste et animateur radio le 17 janvier 2023 à Yaoundé. Son corps, portant de nombreuses traces de torture, est retrouvé cinq jours plus tard dans une banlieue de la capitale, provoquant une vive émotion au Cameroun et à l’étranger. Une commission mixte d’enquête, réunissant la police et la gendarmerie, est alors mise en place sur instruction des autorités.
Au fil des investigations, plusieurs hauts responsables des services de renseignement, dont l’ancien directeur général de la Dgre, Maxime Léopold Eko Eko, l’ancien directeur des opérations Justin Danwe, ainsi que l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga et son ancien collaborateur Bruno Bidjang, sont mis en cause et renvoyés devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Tous contestent les accusations portées contre eux.
Depuis l’ouverture du procès, les audiences sont marquées par des confrontations entre les différentes versions des faits, l’examen de centaines de pièces de procédure, de rapports d’expertise numérique et médico-légale, ainsi que par les témoignages d’enquêteurs et de responsables des services de sécurité. Les révélations faites ces derniers jours par le colonel Otoulou, ancien co-directeur de l’enquête préliminaire côté gendarmerie, interviennent dans un contexte où les débats portent désormais sur les responsabilités présumées des commanditaires, les moyens mobilisés pour l’opération, l’exploitation des preuves numériques et les éventuelles entraves ayant affecté l’enquête. L’affaire continue d’alimenter un intense débat sur les médias sociaux et demeure l’un des procès les plus suivis de l’histoire judiciaire récente du Cameroun.
