Accueil » ENQUÊTE | Pourquoi les présidents africains finissent-ils si souvent en exil ? Les coulisses d’un continent où quitter le pouvoir est parfois plus dangereux que l’exercer (2e partie)

ENQUÊTE | Pourquoi les présidents africains finissent-ils si souvent en exil ? Les coulisses d’un continent où quitter le pouvoir est parfois plus dangereux que l’exercer (2e partie)

Dans les couloirs feutrés des palais présidentiels africains, une conviction s'est imposée au fil des décennies : un chef d'État qui perd le pouvoir ne choisit pas toujours son avenir. Il subit souvent le verdict de l'histoire. Certains sont conduits devant les tribunaux, d'autres sont assassinés, quelques-uns meurent en prison. Mais une catégorie particulière s'est progressivement constituée depuis les indépendances : celle des présidents condamnés à vivre loin de leur pays, protégés par un régime ami, condamnés à observer de loin le destin d'une nation qu'ils dirigeaient encore quelques jours auparavant.

by world top news
0 comments

Par Ilyass Chirac Poumie

Le premier grand symbole de cette Afrique des chefs d’État en exil est sans doute Jean-Bedel Bokassa. L’ancien officier de l’armée française, devenu président puis empereur de Centrafrique, régnait comme un monarque absolu lorsqu’il fut renversé en septembre 1979. L’opération « Barracuda », conduite avec l’appui de la France, remit au pouvoir David Dacko tandis que Bokassa, alors en déplacement en Libye, se retrouvait soudain sans royaume. Son exil le conduisit d’abord en Côte d’Ivoire, puis en France, où il s’installa dans son château d’Hardricourt. L’homme qui s’était fait couronner avec un faste inspiré de Napoléon Ier, sous les yeux de dirigeants venus du monde entier, découvrait la solitude des anciens puissants. Quelques années plus tard, convaincu que le temps avait effacé les rancœurs, il décida de rentrer en Centrafrique. Il fut immédiatement arrêté, jugé et condamné. Son retour démontrait déjà qu’en Afrique, l’exil protège souvent davantage que le retour au pays.

Quelques années auparavant, un autre dirigeant allait connaître un destin comparable, mais sous un ciel bien plus lointain. Après huit années d’un régime marqué par une répression d’une violence extrême, Idi Amin Dada est renversé en 1979 par une coalition des forces tanzaniennes et de rebelles ougandais. L’ancien maréchal trouve d’abord refuge en Libye auprès de Mouammar Kadhafi avant d’être accueilli par l’Arabie saoudite. Riyad lui offre une villa, une protection permanente et une pension confortable. Jusqu’à sa mort en 2003, Idi Amin ne remettra jamais les pieds en Ouganda. Malgré les dizaines de milliers de morts attribuées à son régime, il ne sera jamais jugé. Son exil illustre l’une des grandes contradictions de l’histoire contemporaine africaine : certains anciens dirigeants trouvent à l’étranger une protection que leurs propres victimes n’ont jamais obtenue.

En Éthiopie, Mengistu Haile Mariam représente un autre visage de cette histoire. Chef du Derg, la junte militaire qui gouverna le pays à partir de 1977, il lança la « Terreur rouge », une campagne de répression dont le bilan humain se chiffre en dizaines de milliers de morts. Lorsque les rebelles entrent à Addis-Abeba en 1991, Mengistu est discrètement évacué vers le Zimbabwe. Robert Mugabe lui accorde l’asile et refuse systématiquement les demandes d’extradition formulées par Addis-Abeba. En 2006, la justice éthiopienne le condamne pour génocide, puis alourdit sa peine jusqu’à la condamnation à mort par contumace. Rien n’y fait. Plus de trente ans après sa fuite, Mengistu vit toujours sous la protection de l’État zimbabwéen. Son cas démontre qu’en Afrique, une condamnation judiciaire ne suffit pas toujours à mettre fin à l’exil lorsqu’un autre État décide de protéger un ancien allié.

L’histoire de Hissène Habré suit un chemin différent. Renversé en 1990 par Idriss Déby, l’ancien président tchadien trouve refuge au Sénégal. Pendant plus de vingt ans, il mène une existence discrète dans une villa de Dakar, persuadé que le temps finira par ensevelir son passé. Mais sous la pression des victimes, des organisations de défense des droits humains et de l’Union africaine, un mécanisme judiciaire inédit voit le jour. Les Chambres africaines extraordinaires sont créées spécialement pour le juger. En 2016, Hissène Habré est condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture. Son procès constitue une rupture majeure : pour la première fois, un ancien chef d’État africain est jugé par une juridiction africaine dans un autre pays africain. L’exil n’aura finalement retardé la justice que de vingt-six ans.

Lorsque Zine El-Abidine Ben Ali quitte précipitamment la Tunisie le 14 janvier 2011, les images de son avion décollant vers Djeddah font le tour du monde. Le Printemps arabe vient d’emporter l’un des régimes les plus solides du Maghreb. L’Arabie saoudite accepte immédiatement de recevoir l’ancien président tunisien et refuse toutes les demandes d’extradition formulées par Tunis. Condamné à plusieurs reprises par contumace, Ben Ali mourra en 2019 sans avoir répondu devant la justice de son pays. Là encore, l’exil aura constitué une frontière presque infranchissable entre les victimes et celui qu’elles tenaient pour responsable.

Plus récemment, Yahya Jammeh a emprunté le même chemin. Après vingt-deux années à la tête de la Gambie, il perd l’élection présidentielle de 2016 face à Adama Barrow. Il reconnaît d’abord sa défaite avant de revenir sur sa décision quelques jours plus tard. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest intervient alors militairement pour éviter une crise majeure. Grâce à une médiation régionale, Jammeh accepte finalement de quitter le pouvoir. Un avion l’emmène en Guinée équatoriale où Teodoro Obiang Nguema lui offre l’asile. Depuis son exil, l’ancien président gambien continue pourtant d’exercer une influence sur une partie de la vie politique de son pays. Son parti reste actif et certains de ses proches militent ouvertement pour son retour.

Le cas de Blaise Compaoré est probablement celui qui résume le mieux les ambiguïtés contemporaines de l’exil politique africain. Contrairement à Bokassa ou à Idi Amin, il ne quitte pas son pays à la suite d’une intervention militaire étrangère, mais sous la pression d’une insurrection populaire. Contrairement à Hissène Habré, il n’a jamais été remis à la justice de son pays. Contrairement à Ben Ali, il a réussi à revenir brièvement au Burkina Faso en 2022 sans être arrêté, malgré une condamnation à la prison à perpétuité dans le dossier Thomas Sankara. Cette visite éclair, autorisée par les autorités de transition de l’époque, a montré combien les considérations politiques peuvent parfois suspendre, provisoirement, l’application des décisions judiciaires.

Derrière ces trajectoires se dessine une géographie très particulière de l’exil africain. Certains pays apparaissent régulièrement comme des terres d’accueil. La Côte d’Ivoire, le Maroc, le Sénégal avant le procès Habré, la Guinée équatoriale, le Zimbabwe ou encore l’Arabie saoudite ont accueilli plusieurs dirigeants déchus. Ce choix n’est jamais le fruit du hasard. Les anciens présidents recherchent avant tout trois garanties : la sécurité personnelle, l’absence de traité d’extradition contraignant et une relation privilégiée avec le chef de l’État du pays d’accueil.

Cette solidarité entre dirigeants repose sur une logique aussi simple que redoutable. Beaucoup savent qu’ils pourraient eux-mêmes connaître un jour le même sort. Offrir aujourd’hui une protection à un président déchu, c’est aussi envoyer un message implicite : si demain le pouvoir m’échappe, j’espère bénéficier de la même bienveillance.

Mais cette mécanique nourrit également un sentiment d’impunité. Pour les familles des victimes, l’exil ressemble souvent à une récompense déguisée. Les anciens chefs d’État vivent dans des résidences confortables, sous protection, parfois avec une partie de leur fortune, tandis que ceux qui ont subi la répression continuent d’attendre justice. Cette fracture explique pourquoi chaque annonce de retour d’un ancien président provoque autant de tensions dans son pays d’origine.

L’autre caractéristique frappante est que très peu d’entre eux retrouvent un rôle politique majeur. Une fois franchie la frontière, la plupart entrent progressivement dans l’oubli. Ils deviennent des visiteurs occasionnels des palais présidentiels de leur pays d’accueil, reçoivent quelques anciens collaborateurs et suivent l’actualité de leur nation à travers les médias. Le pouvoir qu’ils exerçaient directement est remplacé par une influence diffuse, souvent limitée à quelques réseaux politiques ou économiques.

L’exil apparaît alors comme une étrange prison sans barreaux. Les anciens présidents y conservent leur liberté physique, mais perdent leur capacité d’agir. Ils survivent politiquement sans réellement vivre. Ils regardent leur pays évoluer sans pouvoir y participer. Ils deviennent les témoins silencieux d’une histoire qu’ils avaient pourtant largement contribué à écrire.

Cette réalité conduit à une interrogation plus profonde. Si autant de dirigeants africains choisissent l’exil plutôt qu’une retraite paisible dans leur propre pays, le problème ne réside peut-être pas uniquement dans leur personnalité ou dans leurs erreurs. Il révèle aussi les faiblesses persistantes des institutions africaines, encore incapables, dans de nombreux cas, d’organiser une alternance où l’ancien président cesse simplement d’être président pour redevenir un citoyen ordinaire.

(À suivre dans la troisième partie : pourquoi l’Afrique peine-t-elle encore à construire des transitions apaisées ? Le rôle des Constitutions, des armées, de la justice et des puissances étrangères dans ce cycle sans fin.)

You may also like

0 0 votes
Évaluation de l'article
Subscribe
Notify of
guest

0 Commentaires
Need Help? Chat with us
Panorama Papers
Support online
0
Would love your thoughts, please comment.x
()
x
Send this to a friend