Par Ilyass Chirac Poumie
La Fifa, en tant qu’institution, se retrouve parallèlement confrontée à des interrogations sur l’indépendance de ses organes disciplinaires et éthiques. Malgré cette crise de légitimité, Infantino conserve un avantage électoral considérable grâce au soutien de nombreuses fédérations africaines, asiatiques et américaines.
La Fédération allemande refuse de soutenir personnellement Infantino
La réélection de Gianni Infantino à la présidence de la Fifa devait être une formalité. Elle pourrait désormais se dérouler dans un climat de contestation inédit depuis son arrivée au pouvoir en 2016.
La Deutscher Fußball-Bund, la Fédération allemande de football, refuse pour le moment d’apporter son soutien à la candidature du président sortant. Cette décision vise Gianni Infantino et sa manière de diriger l’organisation, et non l’existence ou la légitimité de la Fifa elle-même. Dans une institution où les présidents sortants cherchent traditionnellement à obtenir un large consensus avant le congrès, le refus allemand constitue un acte politique important. Il révèle surtout la dégradation des relations entre Infantino et une partie des dirigeants du football européen.
La position allemande ne signifie toutefois pas que la DFB quittera la Fifa ou contestera l’ensemble de ses institutions. Elle indique que la principale fédération européenne ne veut pas, à ce stade, donner un blanc-seing personnel à Gianni Infantino pour un nouveau mandat.
L’affaire Balogun met en cause l’indépendance des organes de la Fifa
La crise s’est aggravée après l’annulation de la sanction infligée à l’attaquant américain Folarin Balogun.
L’intervention revendiquée par Donald Trump auprès de Gianni Infantino a fait naître des soupçons sur l’indépendance de la procédure disciplinaire. La controverse ne concerne donc pas seulement la proximité personnelle entre les deux hommes. Elle touche également la Fifa, puisque la décision sportive a été prise au nom de l’un de ses organes juridictionnels.
Gianni Infantino affirme ne pas être intervenu directement dans le traitement du dossier et soutient que la décision a été rendue par les instances compétentes de la Fifa. Ses détracteurs estiment cependant que ses échanges avec le président américain ont créé une apparence d’ingérence incompatible avec l’exigence de neutralité du football international.
La distinction est essentielle : aucune preuve définitive n’établit actuellement que l’ensemble de la Fifa aurait reçu des instructions de Donald Trump. En revanche, le comportement personnel de son président et les conditions dans lesquelles la sanction a été réexaminée exposent l’institution à une crise de confiance.
Pour plusieurs fédérations européennes, le problème est désormais double. Elles demandent des explications à Gianni Infantino sur ses échanges avec Donald Trump, mais elles attendent également de la Fifa qu’elle démontre que ses organes disciplinaires peuvent agir sans intervention politique ou présidentielle.
Une rupture entre la présidence Infantino et l’Uefa
L’affaire Balogun a également aggravé les tensions entre Gianni Infantino et les responsables de l’Uefa.
Il ne s’agit pas juridiquement d’une guerre entre la Fifa et l’Uefa, deux institutions qui continuent de collaborer dans l’organisation et la réglementation du football mondial. La rupture concerne principalement les rapports entre la présidence d’Infantino et plusieurs dirigeants européens.
Depuis plusieurs années, les responsables de l’Uefa reprochent au président de la Fifa sa gouvernance très centralisée, la multiplication des compétitions et sa proximité avec certains dirigeants politiques.
Gianni Infantino considère de son côté que les puissances européennes cherchent à préserver leur domination historique sur le football mondial. Il s’appuie sur les fédérations africaines, asiatiques et américaines pour défendre une redistribution plus importante des revenus et des compétitions.
Le conflit oppose donc moins deux institutions dans leur totalité que deux conceptions du pouvoir sportif : celle défendue par Infantino autour d’une Fifa mondialisée et centralisée, et celle des dirigeants européens qui réclament davantage de contre-pouvoirs.
FairSquare vise Gianni Infantino devant le Cio
La plainte transmise par FairSquare au Comité international olympique concerne personnellement Gianni Infantino en sa qualité de membre du Cio.
L’organisation l’accuse d’avoir violé les principes de neutralité olympique en affichant une proximité politique excessive avec Donald Trump. Elle demande également que soient examinées l’affaire Balogun, l’utilisation de slogans politiques dans des contenus officiels et une éventuelle collecte de données au profit d’entités liées au président américain.
À ce stade, ces éléments constituent des accusations soumises à l’appréciation du Cio. Ils n’ont pas encore été établis par une décision définitive.
Cette procédure ne vise donc pas directement la Fifa en tant que personne morale. Elle vise son président pour des actes et déclarations qui lui sont personnellement attribués.
La Fifa pourrait néanmoins subir les conséquences institutionnelles d’une éventuelle sanction contre son dirigeant. Une condamnation éthique de Gianni Infantino par le Cio affaiblirait nécessairement l’autorité de la présidence de l’organisation mondiale du football.
La commission d’éthique de la Fifa également interpellée
Parallèlement à la saisine du Cio, plusieurs acteurs demandent aux organes internes de la Fifa d’examiner la conduite de leur président.
La Fédération norvégienne et plusieurs responsables européens réclament un traitement transparent des plaintes déposées contre Gianni Infantino. Leur démarche ne doit pas être présentée comme une condamnation de toute la Fifa, mais comme une demande adressée à ses organes de contrôle.
La crédibilité de l’institution dépendra donc de sa capacité à distinguer les intérêts personnels de son président du fonctionnement indépendant de ses commissions.
Si la commission d’éthique refuse d’examiner les accusations sans fournir d’explication, la responsabilité institutionnelle de la Fifa pourrait être engagée. Si elle ouvre une procédure indépendante, elle démontrerait au contraire qu’elle peut contrôler son propre président.
Les eurodéputés réclament des procédures, pas la disparition de la Fifa
Les 72 députés européens mobilisés dans ce dossier ne demandent pas une sanction globale contre la Fifa. Ils exigent principalement que les procédures éthiques soient respectées et que les fédérations européennes obtiennent des garanties sur l’indépendance des décisions sportives.
Leur initiative vise donc la conduite de Gianni Infantino et le fonctionnement des mécanismes de contrôle de la Fifa.
Il ne s’agit pas non plus d’une position officiellement adoptée par l’ensemble du Parlement européen. La démarche est portée par un groupe de parlementaires qui souhaitent renforcer la pression politique sur le président de la Fifa et sur les fédérations nationales susceptibles de soutenir sa réélection.
Michel Platini attaque Infantino et certains anciens responsables
La procédure engagée par Michel Platini doit également faire l’objet d’une distinction précise.
L’ancien président de l’Uefa vise Gianni Infantino, mais aussi certains anciens responsables de la Fifa qu’il accuse d’avoir participé à une stratégie destinée à l’écarter de l’élection présidentielle de 2016. Michel Platini affirme avoir été victime d’une « dénonciation calomnieuse » et d’un « trafic d’influence ». Il entend démontrer qu’un « coup d’État sportif » a été préparé en 2015 à travers des notes internes, des réunions confidentielles et de possibles interventions auprès de la justice suisse.
Ces accusations ne signifient pas que la Fifa, dans toutes ses composantes, aurait collectivement organisé son élimination. Elles visent des personnes identifiées qui occupaient des fonctions importantes au sein de l’organisation.
L’acquittement définitif de Michel Platini et de Sepp Blatter en Suisse a renforcé la détermination de l’ancien numéro 10 français. Mais cet acquittement ne prouve pas automatiquement l’existence du complot qu’il dénonce. Il appartient désormais à la justice de déterminer si Gianni Infantino ou d’autres responsables ont joué un rôle irrégulier dans les procédures ayant provoqué la chute de Platini.
L’Europe cherche un adversaire à Infantino
Une partie des dirigeants européens souhaite désormais empêcher une nouvelle réélection sans opposition de Gianni Infantino.
Des consultations ont été menées autour de plusieurs personnalités, notamment Nasser Al-Khelaïfi. Le président du Paris Saint-Germain et de BeIN Sports n’a cependant pas donné suite aux sollicitations.
L’Uefa, en tant qu’institution, n’a pas officiellement désigné de candidat contre le président de la Fifa. Il s’agit pour le moment de discussions entre responsables de fédérations et dirigeants européens à la recherche d’une personnalité capable de réunir suffisamment de parrainages.
Cette distinction évite de présenter l’ensemble du football européen comme uni contre la Fifa. Plusieurs fédérations européennes continuent de soutenir Infantino, tandis que d’autres refusent de se prononcer ou souhaitent disposer d’une candidature alternative.
Infantino reste électoralement puissant
Malgré les contestations, Gianni Infantino conserve un avantage décisif dans la course à la présidence.
Son pouvoir ne repose pas uniquement sur l’administration centrale de la Fifa. Il repose surtout sur les relations qu’il a construites avec les fédérations nationales et sur l’augmentation des financements distribués par l’organisation depuis son arrivée au pouvoir.
De nombreuses fédérations africaines et asiatiques soutiennent sa politique de redistribution. Elles considèrent que la présidence Infantino leur a donné davantage de ressources, de compétitions et de visibilité.
Ces soutiens sont accordés à Gianni Infantino comme candidat, même s’ils sont souvent motivés par les programmes financiers et sportifs mis en œuvre par la Fifa sous son autorité.
Le président sortant peut donc perdre le soutien de l’Allemagne, de la Norvège ou de plusieurs autres fédérations européennes sans perdre automatiquement l’élection. Chaque association membre dispose d’une voix, indépendamment de sa puissance économique ou de ses résultats sportifs.
Une crise personnelle qui menace la crédibilité de l’institution
Gianni Infantino traverse avant tout une crise de légitimité personnelle. Sa proximité avec Donald Trump, ses déclarations politiques et les interrogations entourant l’affaire Balogun fragilisent son image de dirigeant indépendant.
Mais cette crise personnelle produit désormais des conséquences institutionnelles.
La Fifa doit démontrer que ses commissions disciplinaires et éthiques ne sont pas contrôlées par son président. Elle doit également répondre aux demandes de transparence formulées par les fédérations nationales, les responsables politiques et les organisations de défense des droits humains.
Il serait donc inexact d’accuser indistinctement toute la Fifa des faits reprochés à Gianni Infantino. Il serait tout aussi inexact de prétendre que les choix et les relations de son président n’engagent jamais l’image de l’organisation.
À huit mois du congrès de mars 2027, Infantino reste le grand favori. Mais sa probable réélection ne suffira pas à refermer les dossiers éthiques, judiciaires et politiques ouverts autour de sa présidence.
Le véritable enjeu est désormais de savoir si la Fifa peut préserver son indépendance institutionnelle alors que son dirigeant concentre personnellement une part croissante des critiques.
