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ENQUÊTE | Pourquoi l’Afrique peine-t-elle à organiser des départs paisibles du pouvoir ? Les racines profondes d’un cycle qui se répète depuis soixante ans (3e partie)

Lorsqu'un président africain s'accroche au pouvoir jusqu'à la dernière minute, la tentation est grande d'y voir uniquement une ambition personnelle ou une soif de pouvoir. Pourtant, derrière chaque maintien controversé à la tête d'un État se cache une réalité bien plus complexe. Si tant de dirigeants refusent de quitter leurs fonctions, c'est aussi parce que, dans une grande partie du continent, perdre le pouvoir signifie souvent perdre sa sécurité, sa fortune, son influence et parfois même sa liberté ou sa vie.

by world top news
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Par Ilyass Chirac Poumie

Depuis les indépendances, l’Afrique a connu plus de deux cents coups d’État, des dizaines de guerres civiles et d’innombrables transitions violentes. Cette histoire a progressivement construit une culture politique où le pouvoir n’est plus seulement un mandat temporaire accordé par les citoyens. Il devient une forme de protection personnelle. Tant que le président reste au palais, il contrôle les institutions, les services de sécurité, l’armée et les leviers de l’État. Le jour où il quitte le pouvoir, cet équilibre disparaît brutalement.

Cette peur n’est pas théorique. L’histoire africaine regorge d’exemples qui alimentent les inquiétudes des dirigeants encore en place. Thomas Sankara est assassiné lors du coup d’État qui porte Blaise Compaoré au pouvoir en 1987. Samuel Doe est capturé, torturé puis exécuté au Liberia en 1990. Mouammar Kadhafi est lynché après la chute de son régime en 2011. Laurent Gbagbo est arrêté à Abidjan avant d’être transféré devant la Cour pénale internationale. Hissène Habré, après plus de vingt ans d’exil, est finalement condamné à la prison à perpétuité. Pour beaucoup de chefs d’État encore aux commandes, ces précédents constituent autant d’avertissements.

À cette peur physique s’ajoute une autre réalité : dans de nombreux pays africains, le pouvoir politique est devenu le principal centre de redistribution des richesses. Les présidents ne dirigent pas seulement un gouvernement. Ils arbitrent les nominations, contrôlent les grands marchés publics, influencent les entreprises stratégiques et façonnent les carrières administratives. Autour d’eux se constitue progressivement un vaste réseau de ministres, de hauts fonctionnaires, d’hommes d’affaires et de responsables sécuritaires dont la prospérité dépend directement du maintien du régime.

Lorsque le président s’apprête à partir, ce ne sont donc pas seulement ses intérêts qui sont en jeu, mais ceux de tout un système. Ceux qui l’entourent deviennent souvent les premiers à l’encourager à rester, craignant qu’une alternance politique ne provoque des enquêtes judiciaires, des pertes financières ou des règlements de comptes. Dans plusieurs pays, les modifications constitutionnelles destinées à prolonger les mandats présidentiels ont d’ailleurs été soutenues avec enthousiasme par ces élites, davantage soucieuses de préserver leurs privilèges que la stabilité démocratique.

La faiblesse des institutions constitue un autre facteur déterminant. Dans les démocraties les plus solides, la justice, les administrations et les forces de sécurité continuent de fonctionner quel que soit le vainqueur de l’élection. En Afrique, cette autonomie reste souvent fragile. Les institutions demeurent fortement personnalisées autour du chef de l’État. Lorsque celui-ci s’en va, tout l’édifice semble vaciller. Les nouveaux dirigeants remplacent massivement les responsables administratifs, les directeurs d’entreprises publiques, les gouverneurs, les ambassadeurs et parfois même les hauts responsables militaires. Chaque alternance est vécue comme une rupture totale plutôt qu’une continuité de l’État.

Cette personnalisation excessive du pouvoir explique également pourquoi les élections présidentielles deviennent si souvent des crises nationales. Dans plusieurs pays, elles ne déterminent pas seulement l’identité du futur président ; elles décident aussi quels réseaux conserveront l’accès aux ressources publiques et lesquels seront brutalement écartés. L’enjeu dépasse alors largement le simple choix démocratique.

Les armées jouent également un rôle central dans cette équation. Dans plusieurs États africains, elles demeurent les arbitres ultimes des crises politiques. Tant que les forces armées soutiennent le président, celui-ci reste généralement en place. Dès qu’elles changent de camp ou choisissent la neutralité, le régime s’effondre parfois en quelques heures. Cette réalité pousse de nombreux dirigeants à consacrer une part importante de leur énergie au contrôle des appareils sécuritaires plutôt qu’au renforcement des institutions civiles.

Les influences étrangères compliquent encore davantage ces transitions. Pendant la Guerre froide, les États-Unis, l’Union soviétique, la France et plusieurs puissances régionales soutenaient ou renversaient des dirigeants en fonction de leurs intérêts stratégiques. Aujourd’hui encore, les rivalités internationales continuent parfois d’influencer les équilibres politiques africains. Les soutiens diplomatiques, militaires ou financiers accordés à certains régimes peuvent prolonger leur survie ou, au contraire, accélérer leur chute lorsque ces appuis disparaissent.

Pourtant, l’Afrique offre aussi des exemples qui montrent qu’un autre chemin est possible. Au Ghana, Jerry Rawlings a quitté le pouvoir à l’issue de son second mandat constitutionnel en 2001. Depuis lors, plusieurs alternances démocratiques s’y sont déroulées sans violence majeure. Au Botswana, les transitions présidentielles sont devenues une pratique institutionnelle presque routinière. Au Cap-Vert, au Sénégal pendant plusieurs décennies, ou encore au Bénin, les changements de pouvoir ont longtemps démontré que la stabilité démocratique pouvait s’enraciner sur le continent lorsque les institutions priment sur les individus.

Ces expériences montrent que la véritable garantie d’une transition apaisée ne réside ni dans la personnalité du président ni dans les promesses de ses successeurs. Elle dépend avant tout de l’existence d’une justice indépendante, d’une armée républicaine, d’une administration professionnelle et de règles constitutionnelles respectées par tous.

L’avenir politique de l’Afrique dépendra largement de cette capacité à transformer la fonction présidentielle. Tant que le chef de l’État sera perçu comme l’unique garant de la sécurité de son entourage et de la survie d’un système politique, chaque succession continuera d’être vécue comme une bataille existentielle. À l’inverse, le jour où un ancien président pourra rentrer chez lui, circuler librement, répondre devant une justice impartiale si nécessaire et vivre comme un simple citoyen sans craindre la vengeance ou l’humiliation, le continent aura franchi une étape décisive dans sa maturation démocratique.

L’histoire montre que les nations les plus stables ne sont pas celles qui produisent des dirigeants éternels. Ce sont celles qui ont appris à organiser leur départ. C’est sans doute là que se joue désormais l’un des plus grands défis politiques de l’Afrique du XXIᵉ siècle.

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