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Suisse | Disparition de Paul Biya depuis plus de 60 jours: L’automne du patriarche camerounais

À 93 ans, après près de 44 années au pouvoir, Paul Biya est le plus vieux chef d’État en exercice au monde. Mais depuis plus de deux mois, le Cameroun vit une situation politique singulière : son président est absent du pays et invisible du public, tandis que des décrets continuent d’être publiés en son nom. Cinquante et un ans après sa publication, L’Automne du patriarche de Gabriel García Márquez offre un troublant miroir littéraire à cette fin de règne qui semble ne jamais vouloir dire son nom.

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Par Ilyass Chirac Poumie

Il faut relire Gabriel García Márquez. Pas pour chercher Paul Biya entre les pages de L’Automne du patriarche. Le roman, publié en 1975, n’a évidemment rien à voir directement avec le Cameroun. Mais parce que García Márquez avait compris quelque chose d’universel : lorsqu’un homme reste trop longtemps au pouvoir, la question n’est plus seulement de savoir comment il gouverne. La question devient : comment le pays peut-il encore exister politiquement sans lui ?

Et c’est précisément la question que le Cameroun semble aujourd’hui incapable d’éviter.

Un président invisible, un pouvoir omniprésent

Paul Biya a quitté le Cameroun le 7 juin 2026. Le déplacement avait été présenté comme un bref séjour privé en Europe. Deux mois plus tard, le « bref séjour » s’est transformé en une absence présidentielle exceptionnelle. Reuters rapportait le 4 août que Paul Biya n’avait plus été vu publiquement depuis 58 jours.

Mais pendant que l’homme disparaît de l’image, sa signature, elle, continue de gouverner. Des décrets sont publiés, des généraux sont promus, le commandement militaire est remanié et le chef de la Garde présidentielle est élevé au grade de général de brigade. Paul Biya est donc absent, mais Paul Biya gouverne ; invisible, mais institutionnellement omniprésent.

C’est précisément à cet endroit que la littérature de García Márquez rencontre brutalement l’actualité camerounaise.

Quand le décret remplace le président

Dans L’Automne du patriarche, le pouvoir dépasse progressivement la présence physique de celui qui l’exerce. Le patriarche devient une abstraction, une rumeur, une signature, une volonté supposée, une présence que les autres entretiennent même lorsqu’on ne le voit plus.

Au Cameroun de 2026, quelque chose de politiquement comparable se produit sous nos yeux. Faute d’apparitions publiques régulières, le décret est devenu une preuve d’activité présidentielle. Chaque texte portant la signature de Paul Biya semble répondre implicitement à la même interrogation : le président gouverne-t-il toujours ?

Voilà où nous en sommes. Dans une démocratie institutionnellement solide, la signature d’un décret constitue un acte administratif normal. Au Cameroun, après plus de deux mois d’absence du chef de l’État, elle devient presque un bulletin de présence. Le décret ne sert plus seulement à administrer ; il rassure, il communique, il signifie : le patriarche est toujours là.

Le silence d’Etoudi

Mais un décret ne parle pas. Il ne répond pas aux Camerounais. Il n’explique pas où se trouve exactement le président, pourquoi son séjour annoncé comme bref s’est prolongé pendant plus de deux mois, ni quand il entend regagner son pays.

Pendant que la communication officielle laisse ces questions sans réponses précises, les médias sociaux occupent naturellement l’espace abandonné. Rumeurs sur sa santé, interrogations sur son lieu de résidence, spéculations sur son retour, débats sur la vacance du pouvoir, photos anciennes ressorties des archives, vidéos recyclées : chaque camp produit ses preuves de vie, ses certitudes et ses récits.

L’absence présidentielle devient alors plus qu’une absence physique. Elle devient une atmosphère politique. Et García Márquez avait justement construit son roman autour de cette atmosphère : lorsque les institutions ne produisent plus suffisamment de certitude, la rumeur devient elle-même une institution.

Le plus vieux président du monde

Paul Biya a 93 ans. Il dirige le Cameroun depuis le 6 novembre 1982, soit près de quarante-quatre années. Une durée si considérable qu’une immense majorité des Camerounais n’a connu aucun autre président. Plus de 70 % de la population camerounaise a aujourd’hui moins de 35 ans.

Cela signifie que des millions de Camerounais sont nés sous Biya, ont été scolarisés sous Biya, ont cherché leur premier emploi sous Biya, se sont mariés sous Biya, ont eu des enfants sous Biya et, pour certains, ont vu ces enfants devenir adultes sous Biya.

À ce stade, la longévité politique cesse d’être seulement une statistique. Elle transforme psychologiquement le rapport d’une société à l’État. Le président n’apparaît plus comme le détenteur temporaire d’une fonction : il finit par sembler faire partie du décor national.

Et après Biya ?

C’est probablement la question la plus importante. Pas seulement : où est Paul Biya ? Mais surtout : où va le Cameroun après Paul Biya ?

Car Paul Biya peut revenir demain à Yaoundé. Il peut apparaître devant les caméras, signer dix autres décrets, recevoir des ambassadeurs ou présider un Conseil des ministres. Cela ne changera rien à la question fondamentale : il a 93 ans. Aucun décret présidentiel ne peut abolir la biologie et aucune communication politique ne peut suspendre définitivement le temps.

Le drame des systèmes excessivement personnalisés apparaît précisément lorsque le temps biologique du dirigeant commence à entrer en collision avec le temps institutionnel de la nation. Plus le système dépend d’un homme, plus la disparition de cet homme devient dangereuse pour le système.

C’est le paradoxe du pouvoir personnel : il prétend apporter la stabilité pendant des décennies, mais peut finir par fabriquer une immense incertitude sur le jour d’après.

Le palais et les courtisans

García Márquez décrit aussi merveilleusement le monde qui se forme autour d’un pouvoir vieillissant : les courtisans, les militaires, les conseillers, les hommes qui interprètent la volonté du chef, ceux qui parlent en son nom, ceux qui jurent qu’il contrôle tout et ceux qui préparent déjà l’après tout en proclamant publiquement que l’après n’existe pas.

Plus le patriarche vieillit, plus son entourage devient important. Parce que lorsque le chef parle moins, ceux qui prétendent savoir ce qu’il pense deviennent puissants. Lorsque le chef apparaît moins, ceux qui contrôlent son accès deviennent puissants. Lorsque le chef gouverne à distance, ceux qui transmettent les documents deviennent puissants. Et lorsque personne ne sait exactement quand le patriarche partira, chacun commence silencieusement à calculer sa place dans le monde qui viendra après lui.

Voilà pourquoi les fins de règne sont dangereuses. Pas uniquement à cause du vieil homme, mais à cause de tous ceux qui vivent politiquement autour de lui.

L’État ne devrait jamais avoir besoin d’une preuve de vie

C’est peut-être ici que se trouve le véritable problème camerounais. Un État moderne ne devrait jamais dépendre de la visibilité quotidienne de son président pour rassurer ses citoyens sur son fonctionnement. Les institutions devraient suffire. La Constitution devrait suffire. Les procédures de suppléance devraient suffire. La transparence et la communication officielle devraient suffire.

Lorsqu’un pays commence à chercher dans chaque décret la preuve que son président gouverne encore, le problème dépasse largement la santé ou l’absence d’un homme. C’est l’architecture institutionnelle elle-même qui est interrogée.

Et c’est probablement le rapprochement le plus profond avec L’Automne du patriarche. García Márquez ne raconte pas seulement comment un homme s’accroche au pouvoir. Il raconte comment, à force de durer, le pouvoir finit par organiser tout un pays autour de l’existence d’un seul homme.

Le patriarche n’est jamais éternel

Dans le roman de García Márquez, le patriarche semble avoir vaincu le temps. Il survit aux complots, aux trahisons, aux générations et même aux rumeurs de sa propre mort. Il finit presque par croire à son éternité.

Mais García Márquez lui réserve la seule défaite qu’aucun dictateur, aucun monarque et aucun président ne peut éviter : le temps.

C’est ici que le rapprochement avec Paul Biya devient le plus puissant. Le problème n’est pas que Paul Biya soit vieux. Vieillir n’est évidemment ni une faute ni un programme politique. Le problème est qu’un pays de près de 30 millions d’habitants ne peut pas organiser indéfiniment son avenir autour de l’espérance de vie d’un seul homme.

Paul Biya est aujourd’hui le plus vieux chef d’État en exercice au monde. Il est également l’un des dirigeants ayant passé le plus de temps au pouvoir. Et depuis plus de deux mois, son absence oblige brutalement le Cameroun à regarder une réalité qu’il repousse depuis des années : Paul Biya aura un après.

La seule question est de savoir si le Cameroun, lui, l’a véritablement préparé.

Car la grande leçon de L’Automne du patriarche n’est finalement pas que les vieux dirigeants meurent. Tout le monde meurt. La leçon est beaucoup plus politique : lorsqu’un homme devient une institution, sa disparition menace toutes les institutions qu’il a fini par remplacer.

Et peut-être que l’automne du patriarche camerounais n’est pas le jour où Paul Biya quittera le pouvoir. Peut-être a-t-il déjà commencé.

Il commence lorsque les citoyens ne demandent plus seulement : « Que décide le président ? », mais : « Où est le président ? »

Et surtout :

« Que devient le pays s’il n’est plus là ? »
Ce qui est très sûre, Paul Biya n’a pas lu ce livre.

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