Par Ilyass Chirac Poumié
François Essomba de Chine Afrique, Igor Gwet Bibey d’Inform Plus, Solange Djuikam d’Univers Info.net et Pierre Mouchili du Procès international ont été interpellés mercredi 16 septembre 2026 au Palais des Congrès de Yaoundé, selon un communiqué du Syndicat national des professionnels de l’information et de la communication (SPIC).
Les quatre journalistes couvraient la clôture d’une cérémonie de la Banque islamique de développement, présidée par le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey.
Ils auraient d’abord été conduits au commissariat du 10ᵉ arrondissement de Bastos, avant d’être transférés dans les cellules du Commissariat central n°1 de Yaoundé. Le SPIC affirme que leur interpellation repose sur des soupçons concernant la disparition des lunettes du ministre au cours des activités organisées du 14 au 16 septembre.
Le syndicat dénonce la violence présumée de l’intervention policière et s’interroge sur le maintien en détention des journalistes alors qu’aucune preuve n’aurait été présentée contre eux. Il estime qu’une audition suivie d’une remise en liberté aurait dû être privilégiée.
Qualifiant leur détention d’« arbitraire », le SPIC annonce le déploiement, dès le 21 septembre, de moyens juridiques et d’actions de lobbying pour obtenir leur libération et dénoncer ce qu’il présente comme des abus de la police camerounaise.
Une presse nombreuse, mais fragilisée
Le Cameroun compte plus de 600 journaux, environ 200 stations de radio et plus de 60 chaînes de télévision. Cette diversité apparente ne garantit toutefois pas l’indépendance éditoriale. Reporters sans frontières estime que les journalistes critiques travaillent dans un environnement hostile, marqué par les pressions politiques, les difficultés économiques, les arrestations arbitraires, les agressions et l’autocensure.
Dans son classement mondial 2026, RSF place le Cameroun au 133ᵉ rang sur 180 pays, contre la 131ᵉ place en 2025. Le pays est particulièrement mal classé sur la sécurité des journalistes, où il occupe la 157ᵉ position. L’organisation souligne également que les délits de presse ne sont toujours pas dépénalisés et que la confidentialité des sources n’est pas effectivement garantie. Reporters sans frontières
Des affaires devenues emblématiques
La situation reste profondément marquée par l’assassinat de Martinez Zogo. Le directeur général d’Amplitude FM avait été enlevé en janvier 2023 avant que son corps mutilé ne soit découvert quelques jours plus tard près de Yaoundé. Le journaliste dénonçait régulièrement des soupçons de détournement de fonds publics impliquant des personnalités influentes.
Dix-sept personnes ont ensuite été inculpées devant le tribunal militaire, parmi lesquelles l’ancien directeur général de la recherche extérieure, Léopold Maxime Eko Eko, son ancien directeur des opérations, Justin Danwe, ainsi que l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. L’affaire demeure un symbole des risques encourus par les journalistes d’investigation. Le Monde
Dans les régions anglophones, la couverture du conflit expose également les professionnels des médias aux accusations de sécession ou de complicité avec des groupes armés. L’assassinat, en mai 2023, d’Anye Nde Nsoh, chef de bureau de l’hebdomadaire The Advocate, avait illustré l’insécurité particulière à laquelle les journalistes sont confrontés dans ces zones.
RSF cite aussi le cas de l’ancien directeur général de la CRTV, Amadou Vamoulké, condamné à un total de 32 ans de prison pour détournement de fonds publics, au terme de procédures marquées par 178 renvois successifs. L’organisation considère les accusations portées contre lui comme infondées.
L’interpellation des quatre journalistes au Palais des Congrès s’ajoute ainsi à une longue série d’affaires qui nourrissent la crainte de voir une intervention policière, même fondée au départ sur une enquête de droit commun, se transformer en mesure d’intimidation contre les professionnels de l’information. Le SPIC réclame leur libération et demande que les règles de procédure, la présomption d’innocence et la protection des journalistes soient pleinement respectées.
