Avec Cyrille Tchamba
Dans la blogosphère, la rumeur devient si vorace qu’elle finit par annoncer la mort d’un officier supérieur de l’armée, au point de contraindre sa propre famille à publier des clichés intimes pour prouver qu’il est encore vivant.
Quelle est donc cette frénésie qui hante désormais le pays ? Pourquoi la mort des uns devient-elle l’occasion de réjouissance pour les autres ? Qu’est-ce qui, profondément, n’a pas marché ?
Voilà les questions auxquelles nous devons répondre. Non seulement pour comprendre, mais surtout pour dénoncer cette dérive sociale qui dépasse largement le simple champ politique.
Car il faut bien le reconnaître : la mort est devenue une banalité dans notre espace public. Regardons autour de nous. Toute cette misère et tant de milliards volés. Cette petite fille violée puis assassinée. Ce Camerounais résidant en Suisse, venu passer ses vacances au pays, retrouvé mort le jour même de son retour. Et tant d’autres violences quotidiennes dont nous parlons quelques heures avant de passer à autre chose.

Le drame ne scandalise plus durablement. Il circule quelques heures sur WhatsApp, nourrit quelques débats hystériques sur les plateaux de télévision ou dans les groupes Facebook, avant d’être remplacé par une autre tragédie. Comme si nous étions devenus incapables de nous arrêter longtemps sur la douleur humaine. Comme si, à force d’être exposés à la brutalité, nous avions fini par nous y habituer.
Tout se passe désormais comme si chaque Camerounais portait en lui un compte à régler avec un autre. Comme si la souffrance familière devait nécessairement être partagée. Lorsque la voisine tombe malade, lorsque le frère perd son emploi, surgissent aussitôt les commentaires cyniques :
« Il croyait quoi ? » « Ils se croyaient arrivés… on va voir maintenant comment ils vont s’en sortir. »
Nous souhaitons tellement la chute des autres que certains ne se contentent plus d’être de simples commentateurs malsains : ils passent à l’action. Alors prospèrent les commérages nourris de mensonges, les manipulations, les campagnes de destruction morale, les accusations mystiques et les récits d’envoûtement. Dans une société où la défiance devient totale, même le repas partagé cesse d’être innocent.
Pourquoi cette propension à la haine de l’autre ?
Sommes-nous devenus méchants par nature ?
Comment expliquer qu’un pays traversé par tant de cultes, de sermons et de religions prêchant l’amour du prochain produise une société aussi dure, aussi brutalement indifférente ? Une société rongée par le chômage, l’injustice et la corruption ; une corruption que le pape Léon XIV, lors de son récent passage, a lui-même qualifiée d’idolâtrie. Le Saint-Père a été poli : c’est du satanisme.
Mais au fond, il faut peut-être regarder plus loin encore. Car derrière cette violence diffuse se cache aussi un immense épuisement collectif.
Des décennies de promesses non tenues, d’humiliations silencieuses et d’horizons bouchés ont fini par produire une fatigue morale profonde. Un peuple épuisé finit parfois par confondre justice et vengeance. Lorsqu’on ne croit plus aux institutions, certains commencent à attendre de la mort ce qu’ils n’attendent plus de la justice.
La vérité est peut-être là : la décadence de notre gouvernance a progressivement jeté les faibles entre les crocs des puissants. Nous avons consacré la loi du plus fort comme principe d’organisation sociale.
Que peut encore espérer comme justice une veuve à qui un puissant arrache un lopin de terre ? Que peut faire cette jeune stagiaire harcelée par son encadreur lorsqu’elle comprend que son avenir dépend précisément de celui qui l’humilie ? Ont-elles réellement les moyens de résister à cette forme de viol moral et social ?
Avons-nous conscience des zombies sociaux que nous fabriquons chaque jour par notre arrogance et notre sentiment d’impunité ?
Nous exploitons les fragilités des autres jusqu’à les transformer en loques humaines qui ne voient plus dans la mort une tragédie, mais une délivrance. Leur mort, certes. Mais désormais aussi la nôtre.
Alors oui, on prendra sans doute des mesures pour rappeler à chacun les limites de la décence. On arrêtera peut-être ceux qui se réjouissent publiquement de la disparition de certains responsables. On les exposera. On les embastillera même avec une célérité impressionnante.
Mais cette justice-là laissera toujours un goût amer.
Car ceux qui aujourd’hui applaudissent la mort sont souvent les mêmes qui, hier encore, ne trouvaient personne pour défendre leurs droits les plus élémentaires. Ils ne feront qu’être confortés dans l’idée d’un pays où le traitement dépend de si vous êtes puissant ou misérable. Ils diront : « Je laisse tout entre les mains de Dieu ». Forme de malédiction, d’appel à la vengeance divine ; et celle-ci, quand elle s’abat, est une faucheuse.
Et c’est peut-être cela, le plus grave : lorsque la justice devient un privilège, la haine finit toujours par devenir un langage populaire.
Or la mort ne nous sauvera pas. Ni de nos frustrations. Ni de nos lâchetés. Ni de ce pays que nous sommes en train d’abîmer ensemble.
Car les sociétés qui applaudissent la mort des hommes finissent souvent par enterrer aussi leurs propres valeurs. Et à force de souhaiter des morts, nous risquons de devenir un pays où plus personne ne sait encore défendre la vie.
Quelle vie même ?
