Par la Rédaction – Panorama Papers
Entre rappels au devoir de réserve, procédures judiciaires visant des acteurs syndicaux et pressions exercées jusque sur des personnels retraités, la notion de « neutralité » s’est imposée comme un concept central, mais profondément ambigu.
C’est dans ce cadre que le quotidien Le Messager (N° 8702) a donné la parole à Maurice Djiongo, inspecteur pédagogique retraité et penseur de l’éducation, afin d’éclairer les enjeux juridiques, pédagogiques et civiques liés à l’engagement de l’enseignant dans la cité.
Loin d’un positionnement conjoncturel, son analyse invite à une relecture de la mission éducative à la lumière de l’Approche par les Compétences (Apc), qu’il considère non seulement comme une méthode pédagogique, mais comme une véritable philosophie de l’action éducative et sociale.
Un parcours entre rigueur technique et réflexion citoyenne
La légitimité de Maurice Djiongo repose sur une carrière bâtie au cœur du système éducatif camerounais. Issu de l’enseignement technique, titulaire d’un baccalauréat C, il a été formé en électrotechnique à l’Enset de Douala. Ce socle scientifique a structuré une rigueur d’analyse qu’il mettra au service de l’institution lorsqu’il accédera aux fonctions d’Inspecteur Pédagogique Régional.
Expert de terrain, il a été l’un des piliers du déploiement de l’Approche par les Compétences (Apc) au Cameroun. Pour lui, l’enseignement ne saurait se réduire à l’accumulation de contenus théoriques : il doit permettre la résolution de problèmes concrets. Cette vision irrigue son essai de 2017, Changer le Cameroun par la philosophie : du tribalisme à l’émergence, dans lequel il développe une « philosophie d’intégration » transformant des concepts abstraits en leviers d’action sociale.
L’Apc : le pont entre la salle de classe et la cité
Pour Maurice Djiongo, l’engagement citoyen de l’enseignant découle directement de l’Approche par les Compétences qu’il a contribué à implanter. Cette approche repose sur un principe cardinal : un savoir n’a de valeur que s’il est mobilisable dans des situations complexes de la vie réelle.
Ainsi, un enseignement philosophique sur le rapport à autrui ne peut rester purement spéculatif ; il doit devenir une compétence permettant de comprendre et de gérer les conflits identitaires au sein de la société. Dans cette logique, l’école prépare à l’action responsable et l’enseignant en devient le premier médiateur.
Encadré – Pour aller plus loin
Pourquoi l’Approche par les Compétences (Apc) redéfinit le rôle social de l’enseignant
L’Approche par les Compétences (Apc), telle que pensée par Maurice Djiongo, dépasse le cadre strictement pédagogique. Elle repose sur un postulat fondamental : un savoir n’a de valeur que s’il est mobilisable pour résoudre des situations-problèmes réelles.
Dans cette perspective, l’école ne se limite plus à la transmission disciplinaire. Elle devient un espace de formation à l’action, où se construisent des compétences cognitives, sociales et éthiques nécessaires à la vie citoyenne.
Cette logique impose une exigence de cohérence : si l’enseignant est chargé de former des citoyens capables d’analyse et de discernement, il ne peut être réduit à un simple exécutant silencieux face aux enjeux collectifs. Sa parole publique, lorsqu’elle est mesurée et conforme au droit, constitue une extension implicite de l’acte éducatif.
Ainsi comprise, l’Apc établit un lien organique entre la salle de classe et la cité et transforme l’enseignant en acteur social à part entière.
La neutralité : sortir du “silence protecteur”
L’ancien inspecteur rejette l’idée selon laquelle l’enseignant devrait se réfugier dans une prudence assimilable à un retrait total de l’espace public. Il rappelle que cette posture a longtemps été perçue comme une stratégie de survie, mais qu’elle n’est plus adaptée aux exigences contemporaines de formation citoyenne.
Pour lui, la neutralité pédagogique ne signifie pas l’effacement du citoyen. Elle encadre l’expression dans le cadre scolaire sans interdire, hors de la classe, une parole responsable et respectueuse des lois. La confusion persistante autour de ce concept révèle, selon son analyse, une vision réductrice du rôle de l’État et de l’école.
Ce que dit réellement la loi
S’appuyant sur les textes réglementaires, Maurice Djiongo souligne que les pressions observées ne constituent pas la preuve d’une faute pédagogique. Elles traduisent plutôt une interprétation restrictive de la neutralité, parfois mobilisée pour limiter une parole citoyenne pourtant exercée légalement.
Il invoque à cet égard la loi d’orientation de l’éducation de 1998, qui consacre l’école comme une responsabilité collective portée par l’ensemble de la communauté éducative : parents, enseignants, société civile et décideurs publics.
L’écriture comme prolongement de l’acte éducatif
Pour l’auteur de Changer le Cameroun par la philosophie, l’écriture et la prise de parole publique prolongent naturellement l’acte pédagogique. Former des citoyens capables de discernement suppose que l’enseignant incarne lui-même une parole mesurée, éthique et responsable dans la cité. La mission éducative, conclut-il, ne s’arrête pas aux murs de la salle de classe. L’engagement citoyen de l’enseignant n’est ni un choix idéologique ni une transgression, mais une exigence liée à l’avenir démocratique de la nation.
Source officielle Entretien de Maurice Djiongo, publié initialement dans le quotidien Le Messager, N° 8702, édition du mercredi 18 février 2026. Propos recueillis par BPD.
