Par Serge Aimé BIKOI
“Pourquoi est-ce un crime de tribaliser le débat politique et social?”, s’interrogent, d’emblée, Haman Mana, Séverin Tchounkeu, Guibaï Gatama, Christian Ngah, Georges Alain Boyomo et bien d’autres patrons de presse. Ils estiment que c’est évident. “Parce qu’en cultivant le rejet de l’autre et la méfiance vis-à-vis des non-membres du groupe, en les présentant comme des dangers imminents, en prêchant la haine de l’autre, que ce soit ouvertement ou à force de sous-entendus, ces discours menacent gravement la cohésion sociale de la nation encore fragile”.
Pourtant, comme l’indique la charte d’éthique mondiale des journalistes de la Fédération internationale des journalistes, “le/la journaliste veillera à ce que la diffusion d’une information ou d’une opinion ne contribue pas à nourrir la haine ou les préjugés et fera son possible pour éviter de faciliter la propagation de discriminations fondées sur l’origine géographique, raciale, sociale ou ethnique”. Des patrons de presse constatent manifestement que des journalistes camerounais piétinent allègrement les règles de base de leur métier. Parmi ces gladiateurs des claviers et des petits écrans, les directeurs de la publication relèvent que “les plus modérés appellent à la solidarité tribale en faveur des politiciens de leurs contrées (chose clairement interdite par la loi) alors que les plus radicaux appellent, purement et simplement, à l’extermination d’autres groupes ethniques (une dérive sévèrement punie par la loi)”. “Il est curieux, ajoutent-ils, de constater que le ton monte sans conséquence, les tribalistes invétérés en rajoutent à chaque fois, une couche assurée de leur impunité”.
Or, la loi prévoit des poursuites et des peines d’emprisonnement contre “celui qui, par quelque moyen que ce soit, tient des discours de haine ou procède aux incitations à la violence contre des personnes en raison de leur appartenance tribale ou ethnique”. “La liberté d’expression ne peut être la liberté de propager la haine”, clament les seize patrons de presse. Mais le plus écoeurant dans cette ethnicisation du débat politique et social est que “ces discours haineux émanent souvent d’intellectuels et de leaders d’opinion que l’on croyait au-dessus de ces basses considérations”. Les directeurs de la publication illustrent, par exemple, le cas d’un écrivain camerounais vivant à l’étranger qui appelait au meurtre d’une communauté. De manière collective, nous avons, tous, regrettent-ils, détourné le regard par pudeur et, peut-être, même par honte”. Des patrons de presse illustrent également “qu’on entend journalistes et universitaires aboyer ouvertement leur rage contre d’autres communautés toujours impunément”. Mais le plus glaçant, indiquent-ils, “c’est le flegme des pouvoirs publics face à cette dérive qui menace la cohésion sociale et, par extension, la paix et la stabilité du pays”.
Pourtant, l’État camerounais ne manque pas d’instruments pour endiguer cette vague délétère qui se propage à travers les médias et les réseaux sociaux. Outre les dispositions du code pénal révisé, il existe les lois en vigueur contre la cybercriminalité, l’Agence nationale des technologies de l’information et de la communication (Antic), la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme, ainsi que le Conseil national de la communication (Cnc). “Chacune de ces institutions, ajoutent les propriétaires de médias, a un rôle à jouer dans la lutte contre les discours haineux. Encore faut-il que ces médias soient mobilisés avec rigueur et efficacité et non laissés à l’état d’outils dormants face à un péril grandissant”.
À cause de cet état de choses, les Hommes de médias camerounais sont appelés à faire preuve de retenue et de responsabilité face à la tentation du sensationnalisme et de la quête d’audience.
