Par Cynthia Konan Tawa
Monrovia — Ils viennent d’Amérique latine, ont vécu aux États-Unis et pensaient, pour certains, être renvoyés dans leur pays d’origine. Ils se retrouvent finalement à plusieurs milliers de kilomètres, sur la côte ouest-africaine.
Une enquête publiée lundi 15 septembre par CBS News raconte le quotidien de migrants expulsés par les autorités américaines vers le Liberia. Parmi eux figurent des ressortissants du Brésil, de Colombie, du Guatemala, du Honduras et du Venezuela, mais également des ressortissants de pays africains comme le Cameroun et l’Érythrée. Aucun des migrants rencontrés par CBS dans leur lieu d’hébergement n’est Libérien.
Le premier groupe d’environ 20 personnes est arrivé le 20 août à l’aéroport international Roberts, près de Monrovia. Le vol constituait la première opération réalisée dans le cadre d’un accord conclu entre Washington et le gouvernement libérien. Le Liberia a accepté d’accueillir jusqu’à 1 200 personnes expulsées des États-Unis au cours d’une période d’un an, même lorsqu’elles ne possèdent pas la nationalité libérienne.
« Je n’avais jamais entendu parler du Liberia »
Les témoignages recueillis donnent une dimension humaine à cette nouvelle politique migratoire américaine.
Carlos Tellez Sanchez, un Vénézuélien de 35 ans qui vivait au Texas, a ainsi été envoyé au Liberia, à près de 6 000 miles de son épouse et de leur bébé américain de cinq mois. Selon son récit à CBS News, il n’a appris sa destination que quelques heures avant le départ et affirme avoir effectué la traversée de l’Atlantique menotté.
Un ressortissant colombien interrogé par le correspondant de CBS News Camilo Montoya-Galvez affirme, lui, n’avoir jamais entendu parler du Liberia avant d’y être envoyé.
Les migrants rencontrés par la chaîne américaine sont hébergés dans un hôtel de trois étages situé dans une zone côtière reculée du pays. Leur situation illustre l’une des méthodes utilisées par l’administration Trump pour accélérer les expulsions : le recours à des « third-country deportations », ou expulsions vers des pays tiers.
Pourquoi les États-Unis les envoient-ils en Afrique ?
Le principe consiste à expulser certains étrangers vers un État autre que leur pays d’origine lorsque leur retour direct est impossible ou se heurte à différents obstacles. Plusieurs pays africains participent désormais à ces dispositifs.
Des documents gouvernementaux américains obtenus par CBS News montrent qu’en seulement dix jours, plus de 100 personnes avaient été envoyées vers huit pays africains : le Burundi, le Cameroun, la République centrafricaine, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Liberia, le Rwanda et la Sierra Leone. Elles provenaient notamment d’Afghanistan, de Cuba, du Nicaragua et d’autres pays.
Cette politique suscite des critiques d’avocats spécialisés dans l’immigration et de défenseurs des migrants. Certains expulsés disposent en effet de protections judiciaires empêchant leur renvoi direct vers leur pays d’origine en raison des risques qu’ils pourraient y courir. Les critiques redoutent notamment qu’un transfert vers un pays tiers ne conduise ensuite indirectement ces personnes à retourner dans le pays qu’elles avaient fui.
Le Liberia invoque une démarche humanitaire
Monrovia présente toutefois son accord avec Washington sous un autre angle. Le gouvernement libérien affirme que son engagement est de nature humanitaire et que les personnes transférées pourront demander l’asile au Liberia ou quitter volontairement le territoire pour une autre destination. Les États-Unis doivent également apporter un soutien au pays afin de gérer les arrivées et de renforcer son système migratoire.
L’arrivée de ces migrants place ainsi le Liberia au cœur d’une nouvelle dimension de la politique migratoire américaine : des personnes expulsées des États-Unis ne retournent plus nécessairement dans leur pays d’origine, mais peuvent désormais être envoyées à des milliers de kilomètres, dans des États où elles n’avaient parfois jamais vécu — ni même, pour certaines, imaginé se retrouver un jour.
