Par Julie Peh
La scène observée à Tradex Ndokoti la semaine dernière rapportée à la rédaction de panorama papers , résume à elle seule la colère qui monte chez certains consommateurs. Des riverains se présentent pour acheter du pétrole lampant. Mais plusieurs affirment être repartis sans avoir pu être servis. Parmi eux, une mère de famille témoigne de son incompréhension. Selon son récit, une employée de la station lui aurait expliqué que le pétrole disponible était déjà destiné à des clients contactés par téléphone. Des clients bien identifiés. Des clients qui, selon les témoignages recueillis par panorama papers, achèteraient le litre autour de 450 à 500 fcfa, avant de le revendre beaucoup plus cher dans les quartiers.
La conséquence est immédiate et le consommateur ordinaire, celui qui vient acheter quelques litres pour son foyer, se retrouve écarté. C’est précisément ce qui provoque l’indignation. Comment un produit dont le prix officiel est fixé à 350 fcfa peut-il être proposé à certains acheteurs à 450 ou 500 fcfa dans le circuit de distribution, alors que la ménagère qui se présente à la pompe ne peut même pas l’acheter ?
Les accusations formulées par les consommateurs vont plus loin. Ils soupçonnent l’existence d’un système dans lequel certains employés et responsables de stations-services notamment tradex Ndokoti et total logbaba privilégieraient des revendeurs connus, au détriment des particuliers. La question est de savoir à qui est réellement destiné le pétrole lampant vendu dans les stations-service camerounaises ?
Le prix de 350 fcfa le litre n’est pas un simple prix indicatif.
Le pétrole lampant vendu dans les stations-service est fortement subventionné par l’État et est destiné à la consommation domestique des ménages. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie rappelle que les entreprises et autres utilisateurs professionnels doivent s’approvisionner directement auprès des dépôts de la SCDP, à un tarif différent de celui appliqué aux ménages. Pour empêcher les achats massifs et la revente, le gouvernement a ramené la quantité maximale pouvant être achetée en station à 10 litres par usager. Le MINEE reconnaît lui-même que certains revendeurs s’alignent devant les stations pour acheter le produit subventionné et le revendre, une pratique qualifiée de contraire à la réglementation. Le problème n’est donc pas nouveau.
En septembre 2025, la Conac avait déjà lancé une opération coup de poing contre la commercialisation illicite du pétrole lampant. Sept stations-service avaient été scellées et sept suspects arrêtés, après avoir été pris en flagrant délit de vente de grandes quantités de pétrole lampant et de gasoil à des entreprises en violation de la réglementation. L’opération avait permis à l’État de récupérer 59 951 400 fcfa. Autrement dit, les autorités connaissent depuis longtemps les risques de détournement du pétrole subventionné.

Et pourtant, à Douala, les mêmes soupçons refont surface. Plus préoccupant encore, une publication de juillet 2025 faisait déjà état de files d’attente dans les stations de Douala et Yaoundé et d’une revente du litre à 500 fcfa ou davantage sur le marché parallèle, alors que le tarif officiel était de 350 fcfa.
Le pétrole manque-t-il vraiment ?
C’est peut-être la question la plus dérangeante. Car lorsque les consommateurs voient des files interminables, des stations qui disent ne plus avoir de produit et, parallèlement, des circuits informels qui continuent de vendre du pétrole à 500, 600 ou 750 fcfa, la suspicion devient inévitable. Le gouvernement doit donc publier des données claires sur les volumes disponibles à Douala. Les marketeurs doivent pouvoir expliquer les quantités livrées aux stations. Les stations doivent pouvoir justifier leurs ventes. Et les contrôleurs doivent pouvoir vérifier que le pétrole subventionné arrive effectivement aux ménages. Parce que la pénurie ne doit pas devenir une opportunité de spéculation. Et surtout, elle ne doit pas devenir un système où celui qui a les bons contacts passe avant celui qui a simplement besoin de quelques litres pour faire vivre sa famille.
À la station de service de tradex Ndokoti, ces mamans qui demandent simplement du pétrole n’ont pas demandé un privilège. Elles demandent simplement à acheter au prix fixé par l’État. C’est leurs droits. Et si demain, pour obtenir du pétrole à Douala, il faut connaître le nom d’un employé, être recommandé par un revendeur ou accepter de payer 500 fcfa au lieu de 350, alors le problème ne sera plus seulement celui d’une pénurie. Ce sera celui d’un système de distribution qui aura cessé de servir les ménages auxquels le produit est destiné.
