Par Léopold DASSI NDJIDJOU
Le séisme qu’il y a eu au Parlement camerounais est en réalité de grande ampleur sur l’échelle de Richter politique national. C’est un bouleversement géopolitique interne inédit, qui doit avoir des conséquences irréfragables au sommet de l’Etat. Paul Biya traîne les deux déchus depuis des décades à la cabine de pilotage du pays, comme un boulet en dépit des cris et des huées de l’opinion.
Le président national de l’Assemblée nationale, au perchoir depuis 1992, bat tous les records de longévité. Niat Njifenji Marcel, le patron du Sénat depuis 2013, a défrayé la chronique d’indisponibilité à maintes reprises sans que Paul Biya daigne l’envoyer se reposer. Ce qui s’est passé au Parlement ce jour est un tremblement de terre maîtrisé mais dont l’onde de choc secoue les meubles au palais de l’Unité. Or c’est Paul Biya himself l’instigateur, ce qui signifie en clair que l’enjeu ou les enjeux sont réels. Pour commencer, la décision du Rdpc de mettre en scelle au perchoir de l’Assemblée nationale Théodore Datouo, du département des Hauts-plateaux comme Maurice Kamto et Aboubakary Abdoulaye, le nouveau président par intérim en cas de couac à la présidence, de la même région que Issa Tchiroma Bakary, n’est pas gratuite ou fortuite. D’emblée, Paul Biya veut marquer à la culotte ses deux opposants à savoir Maurice Kamto à l’Ouest et Issa Tchiroma Bakary dans le Nord. Il y a subséquemment un basculement de la région de la personnalité qui pourra conduire une nouvelle élection présidentielle en cas d’une vacance constatée par le Conseil constitutionnel.
C’est le Nord qui est désormais appelé à jouer ce rôle au détriment de l’Ouest. Il s’agit en réalité d’un jeu de chaise musicale avec toutes les implications que l’on voudrait y voir. Aboubakary Abdoulaye, est un lamido, donc du commandement traditionnel, nommé par Paul Biya comme sénateur de par ses prérogatives constitutionnelles. Si celui qui l’a nommé n’est pas là aujourd’hui ou est définitivement empêché, tout ceci peut peser lourd en faveur des dernières volontés du président de la République. On sait la proximité qui existe entre lui et la famille présidentielle. Le fils du président de la République, Franck Biya, lui a d’ailleurs rendu visite sous l’œil des caméras en novembre 2022. Ce n’était pas rien, c’était aussi les prémices de la bonne entente entre les deux familles.
Qui donc de mieux placé que le Lamido de Rey Bouba pour défendre efficacement le pigeon blanc que le chef de l’Etat voudra bien sortir de son chapeau en toute dernière minute? Qui dans cette région du pays, est aussi animé d’une détermination et d’un. zèle sans faille à l’heure de défendre les idéaux et les volontés de l’homme du 6 novembre 1982?
Par ailleurs, sur le terrain de jeu de la concurrence politique, le nouveau patron du Sénat a-t-il tous les leviers pour endiguer la bourrasque politique née du principal challenger de Paul Biya en octobre 2025? Pour l’instant, rien n’est certain avec le phénomène Tchiroma Bakary d’octobre dernier, aujourd’hui en exil en Gambie, affichant toujours sa prétention de s’installer au pouvoir à Yaoundé. On le sait aussi, le président du Fsnc est un homme soumis au pouvoir traditionnel et particulièrement au Lamidat de Garoua. Les Lamibe du septentrion avec le lamido de Rey Bouba en tête, pourraient-ils le convaincre de diluer ses prétentions pour ne pas dire les inhumer ? C’est le jeu des couloirs et du commandement traditionnel avec ses aléas et ses incertitudes.
En ce qui concerne l’Assemblée nationale, en quoi l’arrivée de Théodore Datouo aux affaires pourrait-il être un frein ou un obstacle à la projection de l’opposition contre le régime Biya à l’Ouest ? La première grille est certainement les moyens politiques conséquents pour essayer de ratisser large à commencer par les Hauts plateaux, le même département que Maurice Kamto, le leader du Mrc. C’est un gros défi, dans un landerneau où le Rdpc tient toujours les manettes en dépit d’une présence farouche de l’opposition sur le terrain. Les hommes de poigne tels que Luc Sindjoun, le Conseiller spécial du président de la République, Dieudonné Kamdem, l’actuel maire de la commune de Baham; Max Pokam II, sénateur et chef supérieur Baham, sont de ce fait la première toile tissée directement autour de Maurice Kamto pour le marquer à la culotte en dépit de l’invalidation décriée de sa candidature à la dernière élection présidentielle. Que va faire Datouo dans une région remplie de “grosses têtes politiques”? Déjà, le secrétaire général du Comité central du Rdpc, Jean Nkuété, est du cru; on sait les difficultés de Hamidou Komidor Njimoluh, le nouveau chef de la délégation permanente régionale du Comité central du Rdpc pour la région de l’Ouest. Si Cavaye Yeguie Djibril, en sa qualité de président de l’Assemblée nationale était le patron politique incontesté du Rdpc dans sa région, il en va autrement de Théodore Datouo qui n’aura pas visiblement les coudées franches dans la configuration actuelle.
En fin de compte, avec la chute de Niat et de Cavaye, c’est en perspective la fin du régime Biya qui se dessine, le visage de son remplaçant bien enfoui dans la brume, seuls les esprits célestes détenant le code pour le voir clairement.
