Avec Jean Charles Biyo’o Ella
La prière de midi vient de s’achever. Les fidèles se dispersent lentement. À l’ombre d’un arbre à proximité d’un camp de déplacés au centre de Kolofata, Ousmane et d’autres rescapés de Boko Haram se parlent à voix basse, comme pour ne pas réveiller les soupçons. « Ici tout le monde se méfie de l’autre. On ne sait pas qui est sympathisant de ces gens », chuchote-t-il. Pour lui, ces hommes armés ne sont jamais loin. Ils vivent au milieu de la population et bénéficient d’un bon réseau d’informateurs.
Le technicien en hydraulique villageoise formé par l’Unicef nous raconte comment il s’est retrouvé dans le camp de déplacés. « En 2014, mon village a été attaqué. Mon cousin a été tué. Les Boko Haram sont arrivés au village dans la nuit. Après avoir tiré sur mon cousin, ils m’ont demandé ce que je fais dans la vie. Je leur ai présenté mon attestation de technicien de dépannage de forages. Ils m’ont intimé l’ordre de quitter le village et de ne plus jamais revenir. » Cette nuit-là, dix maisons ont été brulées et du bétail volé.
« Mes frères ont été dans les Boko Haram »
Deux semaines plus tard, après la première attaque, Boko Haram refait surface avec un effectif plus renforcé. Le scénario sera le même : des hommes enlevés ou tués, des maisons incendiées et du bétail emporté. Ado se souvient lui aussi de cette fameuse nuit où le destin du village a tourné au cauchemar. « Nous avons entendu des bruits, on pensait que c’était une simple attaque. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’ils voulaient nous enrôler dans leurs effectifs. Certains frères ont accepté adhérer. Ils sont partis avec eux. Je ne sais pas ce qu’ils deviennent aujourd’hui. Mais nous autres qui avions refusé de les rejoindre, on a fui le village pour venir nous réfugier ici à Kolofata ».
Et depuis 2014, il n’y est plus jamais retourné. « D’ailleurs, le village n’existe plus », confie-t-il, le regard fixé au sol. Tout à coup, il se tait !
Aujourd’hui, le village Waouly, pourtant situé à trois kilomètres du centre de Kolofata, est totalement rayé de la carte. Au loin, l’on aperçoit quelques carcasses de cases noircies, malgré le temps et la violence. Au pied d’un arbre en bordure de route, un groupe de trois membres d’un comité de vigilance est assis. Face à eux, des militaires du Bataillon d’Intervention Rapide (BIR) patrouillent à pied à notre passage. La zone est casée en rouge-vif.
La peur comme quotidien
Avec les séries d’attaques meurtrières enregistrées depuis 2014 et les enlèvements contre rançons devenus monnaie courante, Kolofata abrite aujourd’hui plus de 3 000 déplacés internes. Ils sont entassés dans des abris de fortune où la misère s’ajoute à la pauvreté. La vie s’organise, mais chaque bruit, chaque déplacement rappelle la menace.
« Les militaires sont là. Mais Boko Haram n’est jamais loin. Ils enlèvent, demandent des rançons. Comment survivre ? »
s’interroge Ali, un habitant.
La frontière avec le Nigeria est officiellement contrôlée. Les autorités assurent que le trafic et les attaques ont diminué. Mais sur le terrain, la peur se lit dans les yeux des enfants qui ne peuvent plus jouer dehors. Le couvre-feu reste effectif à partir de 20 h, et les familles continuent de fuir, ces villages où tout est à reconstruire.
Un peu partout sur le corridor Mora-Kolofata-Kerawa, frontière avec l’État du Borno, des postes militaires sont visibles. Des patrouilles de l’armée camerounaise et de la Force multinationale mixte se relèvent sur le terrain. De quoi rassurer l’autorité administrative de la ville. Guy Pascal Bamyo, le sous-préfet de Kolofata, affirme que la situation sécuritaire est « maîtrisée ». « Les activités économiques reprennent, certes à un rythme un peu lent. Mais les populations regagnent de plus en plus confiance. Elles ne s’étaient jamais arrêtées, d’ailleurs, malgré la situation décriée, renchérie l’autorité.
« L’activité économique avait juste baissé en intensité avec le voisin nigérian »
complète-t-il.
« Mais aujourd’hui, les frontières sont ouvertes. L’armée et les comités de vigilance font un sacré travail sur le terrain »
assure le représentant de l’Etat, assis dans son bureau nouvellement aménagé à proximité d’une base militaire.
« Des traumatismes invisibles »
Pour beaucoup de déplacés rencontrés, cette normalité apparente masque une précarité profonde. La menace n’a pas disparu. Elle a changé de forme. Moins de territoires occupés, mais toujours des enlèvements et toujours la peur qui s’infiltre dans le quotidien. « La guerre n’est plus faite de combats spectaculaires, mais de silences, d’absences et de traumatismes invisibles », explique une défenseure des droits humains basée à Maroua.
Dans ce contexte, comment se reconstruire ? À ces difficultés sécuritaires s’ajoutent des besoins énergétiques. Kolofata broie du noir. Le réseau électrique, détruit par les groupes armés depuis plusieurs années, n’a plus été réhabilité. Kerawa, de son côté, n’a jamais été connecté au réseau électrique. Seules alternatives précaires, quelques plaques solaires observées ici et là. C’est avec ces moyens du bord que les communautés luttent contre l’insécurité pour survivre.
Une survie suspendue à la main des organisations humanitaires : Plan Cameroon, Ocha, Cicr et bien d’autres, qui distribuent des denrées alimentaires et des biens de première nécessité aux milliers de déplacés. Avec la fermeture de Usaid, les budgets des organisations ont drastiquement diminué, impactant leurs actions sur le terrain.
