Par Léopold DASSI NDJIDJOU
La perception est saisissante! Un jour ouvrable de préférence, les citoyens sont dehors pour rallier leur lieu de travail ou pour regagner leur domicile. Entre 6 et 8 heures ou entre 16 et 18 heures, dans un sens comme dans l’autre. Dans les grands carrefours où la concentration humaine est plus importante, on assiste à un scénario des plus improbables qui défie toutes les logiques et les espérances.
On se bouscule, on se marche dessus et on s’invective et par-dessus tout, chaque usager donne sa destination et propose un tarif comme on le ferait dans une vente aux enchères. Ainsi, le tarif normal de 350 Fcfa grimpe vertigineusement, les usagers se comportant exactement comme s’il y avait une rivalité ou une concurrence entre eux. Oui, on peut le dire dans une certaine mesure car chacun veut se retrouver au plus tôt parmi les siens, dans sa famille. On entend dès lors çà et là, “Poste centrale, 400 Fcfa” et moins d’un pas à côté, un autre lance la même destination en proposant 500 Fcfa. L’usager de 400 et celui de 500 Fcfa refusent systématiquement de se mettre ensemble, de s’accorder pour imposer leur offre et surtout de faciliter la tâche aux taximen. Et le carrefour devient un gros brouhaha, un tohu-bohu à ciel ouvert où on peine à entendre l’autre, au milieu d’une multiplicité de coups de klaxons rageurs, des usagers au bord des nerfs et qui crient leur destination à tue-tête.
A la sortie du travail comme à l’aller, c’est la même diablerie. Au fur et à mesure que le temps passe, les usagers désabusés et impatients se déportent du trottoir sur la chaussée. Ce n’est pas une image, c’est bien une réalité visible au niveau des grands carrefour de nos cités. Dans cette ambiance malsaine et surchauffée, l’ambiance électrique s’embrase le plus souvent lorsque les nerfs à fleur de peau craquent pour un rien. Ce n’est pas seulement l’apanage des passagers car les chauffeurs de taxi et les conducteurs de moto, eux aussi, ont la la langue fourchue et répliquent à brûle pourpoint en dardant des propos des plus vénéneux sans état d’âme.
Un univers de dépression
Dans cet univers de dépression nerveuse, les motos taximen tirent les marrons du feu en imposant des prix exorbitants. Non seulement ils font grimper les tarifs, mais aussi et surtout, ils insultent à tout-va sans aucune considération. Eux, c’est connu, sont mus par l’argent et rien que cela.
Il ne manque pas aussi des moments où on les voit en télescopage avec les taximen, ces derniers ayant la rancune tenace de voir “ ces hors-la-loi”, “ ces pestiférés”, venir opérer en toute impunité sur leurs plates-bandes. Il n’échappe à personne à ce niveau du descriptif, que les forces de maintien de l’ordre ou la police tout simplement, sont aux abonnés absents.
En réalité, c’est une exagération. A la sortie du travail dans les grands carrefours du centre-ville, la police est là pour veiller à ce que l’usage du bien commun qu’est la route, soit parcimonieuse, harmonieuse. Une tâche herculéenne, un véritable mythe de Sisyphe car la police est confrontée à une masse populaire particulièrement incivique, jamais repentie. Certains policiers procèdent par embuscade, par guet-apens et frappent à l’improviste les chauffeurs récalcitrants, répréhensibles. C’est dire que le respect dû au Code Rousseau est une arlésienne. Une sorte de toile de Pénélope.
Par ailleurs, sur nos routes, la matérialisation tant à la verticale qu’à l’horizontale, aussi bien en agglomération qu’en rase campagne, est comme un morceau d’os devant une poule, pour beaucoup de nos conducteurs. Pour ceux-là, les feux tricolores sont des sortes de jeux de lumières pour égayer le paysage et rien de plus. A l’heure où Yaoundé par exemple se dote progressivement des feux de signalisation, c’est ahurissant de constater avec quelles allégresse et fréquence les feux sont violés. Ignorance ou incivisme? Possiblement les deux.
En ce qui concerne les passages cloutés ou passages réservés aux piétons, n’allez pas croire que ceci confère une quelconque priorité à l’usager qui va à pied. C’est déjà un acquis ici qu’il faut traverser la chaussée en toute vigilance, même si le feu est vert pour le piéton. On ne sait jamais, ils sont nombreux qui n’y comprennent que dalle! Comme on le constate régulièrement, l’automobiliste qui klaxonne rageusement lorsque le piéton traverse la chaussée sur ce passage, expose à suffisance combien le Code Rousseau est méconnu par certains chauffeurs. Ils sont formés sur le tas et refusent de se mettre à niveau dans les autos-écoles.
Une autre étape pénible dans cet univers d’inconfort, est la qualité du service réservé à l’usager. Une fois qu’il a réussi à trouver un moyen de locomotion, le plus grand défi est désormais de s’asseoir confortablement car la surcharge est la pratique la mieux partagée. C’est la règle dans les taxis, deux usagers s’installent par exemple sur le siège à la cabine près du chauffeur. Même les policiers laissent faire comme si c’était normal. En période de classe, un taximan peut entasser jusqu’à huit élèves dans un véhicule censé transporter quatre clients. On passe là du simple au double. Le comique dans l’affaire est l’état d’esprit des usagers de la route vis-à-vis de ce pénible phénomène de surcharge tous azimuts dans les taxis.
Dès qu’un passager veut s’opposer à cette pratique déloyale, ce sont précisément les autres clients aussi victimes que lui, qui volent au secours du chauffeur bourreau, en apostrophant le plaignant sur sa réclamation, qu’on qualifie au passage de prétentieux et de lui clouer définitivement le bec on lui suggérant de descendre à défaut d’acheter une voiture personnelle.
A moto, la situation n’est guère reluisante. Le conducteur décide souverainement du nombre d’usagers sur son engin. Il n’est pas rare de rencontrer une moto sur laquelle sont embarquées 3 à 5 personnes. Comble du risque, personne ne porte de casque alors que le moto taximan roule à tombeau ouvert, slalomant entre les voitures. Il en est ainsi à l’aller comme au retour du travail.
Le transport commun par bus, ou par métro n’existe pas véritablement. C’est ce qui explique cette masse citoyenne dans les carrefours aux heures de pointe.
Les “clandos”, en réalité des voitures personnelles qui s’investissent illégalement dans le transport, ont le vent en poupe pour faciliter la mobilité urbaine aux heures de grande circulation.
Pour terminer, la pensée de Nelson Mandela interpelle toute la conscience collective. De manière pratique, en scrutant le comportement des Camerounais dans l’espace public qu’est la rue, on peut facilement se faire une idée sur le type de Peuple que nous sommes. Un Peuple discipliné, solidaire, organisé et travailleur ou pas? Le chef de l’Etat camerounais, Paul Biya, a dit un jour que les Camerounais sont un Peuple d’individualistes.
Dans la rue, cela se vérifie bien car la devise semble être “chacun pour soi et Dieu pour tous!” Quand les usagers envahissent la chaussée parce qu’ils sont impatients de rentrer chez eux, ce n’est que la résultante du manque de solidarité, du respect de la chose publique , d’entente et de dialogue. Le langage le plus courant , le plus usité est la dépréciation de l’autre, le refus de l’écouter et donc son rejet. C’est un Peuple qui ne sait pas faire foule, un Peuple éparpillé, chacun à la recherche de son bonheur personnel même si cela va à l’encontre du bonheur de tous. Et que dire de cette appétence morbide pour la violation des lois et des principes établis? C’est là un autre long cheminement à investiguer.
