Avec Jeune Afrique
Au Cameroun, le capitaine Romuald Effoudou défraie la chronique. L’ancien chef du bureau de renseignement de l’état-major du président de la République a déserté les forces de défense de son pays depuis près de trois ans. Il demeure poursuivi par le tribunal militaire de Yaoundé à la suite d’une plainte du contre-amiral Joseph Fouda, conseiller du chef de l’État Paul Biya, dans une affaire d’escroquerie, et il est ciblé par un mandat d’arrêt émis le 10 mars 2024. Mais, si cet officier de gendarmerie est sorti de son mutisme, ce n’est pas pour répondre à ces accusations mais bien pour livrer des déclarations fracassantes ciblant des responsables de son ancien corps et surtout le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh.
L’ancien chef du bureau de renseignement assure avoir fui car sa « vie était mise en péril au Cameroun par Ferdinand Ngoh Ngoh » dont il aurait « exposé un plan contre la République et le président ». « Le pays est entre les mains de personnes qui passent le temps à opprimer les Camerounais, à briser des carrières, des vies […] », affirme-t-il ainsi dans un podcast diffusé sur les réseaux sociaux le 25 juillet. Il enchaîne ensuite les critiques acerbes contre la gendarmerie, « un centre de torture », ou revient sur l’assassinat du journaliste Martinez Zogo, dont le commanditaire ne serait autre que Ferdinand Ngoh Ngoh et au sujet duquel il y aurait une « volonté de ne pas permettre que la lumière soit sue [sic] ».
Visé par une plainte de Joseph Fouda
Les déclarations auraient pu ne pas sortir des réseaux sociaux. Mais l’ancienne fonction du capitaine Effoudou a poussé de nombreuses personnes à s’en saisir, pour les critiquer ou les relayer. « Il est évident qu’il fait l’objet de manipulation de la part de certaines personnes », croit savoir le colonel Didier Badjeck, ancien responsable de la communication de l’armée camerounaise. La chambre nationale des experts criminels, dans un communiqué, évoque quant à elle « une tentative malheureuse visant à obtenir l’asile politique ou à préparer une procédure d’immigration ». Plusieurs voix de l’opposition y ont en revanche vu un symbole d’une « dérive que connaît le pays avec son leadership actuel ».
Fils d’un colonel de la gendarmerie, Kenneth Romuald Effoudou Awussi, 36 ans, était jusqu’à ses récentes sorties un inconnu du grand public. Cependant, pour les habitués des milieux sécuritaires, sa fulgurante carrière au sein des forces de défense faisait de lui un personnage à suivre. Diplômé de l’École militaire interarmes (Emia) en 2017, cet ancien de la faculté de droit de l’université de Yaoundé II n’a mis que deux ans pour être nommé, à 29 ans, à la tête du stratégique bureau de renseignement de l’état-major particulier du président de la République, que dirige le général de division aérienne Emmanuel Amougou. Un record de précocité qu’il doit notamment au patron de la gendarmerie, Galax Yves Landry Etoga, auprès duquel il a servi avant son entrée à la présidence.
Ce discret officier aurait aussi été un habitué de certaines soirées branchées de la capitale, Yaoundé. Au point de se rapprocher de personnalités controversées du monde de la nuit ? Le 21 août 2023, Patrice Tchoumamo, dit Pat Diamant, célèbre jet-setteur du Cameroun, est arrêté pour des soupçons de blanchiment de fonds et de financement du terrorisme. Les mouvements du suspect et de ses proches sont surveillés par les officiers chargés de l’enquête, et des échanges entre sa sœur aînée et le capitaine Effoudou auraient été découverts. Ce dernier aurait réclamé au jet-setteur la somme de 50 millions de francs CFA pour le compte du vice-amiral Joseph Fouda, afin que le conseiller du président intercède pour faire libérer Pat Diamant.
Romuald Effoudou conteste les faits. « J’étais en service à l’état-major et mon supérieur hiérarchique était le général Amougou. Comment pouvais-je demander de l’argent pour le compte de quelqu’un qui n’était même pas de mon service ? » interroge-t-il. Joseph Fouda assure, lui, que son nom a été utilisé par un réseau d’escrocs et que, une fois informé, il a immédiatement saisi Emmanuel Amougou, lequel a dans la foulée écarté le capitaine Effoudou, reversé dans son administration d’origine, la gendarmerie. Fouda a ensuite saisi la justice. « C’était un vaste réseau avec plusieurs gradés, soutient un des avocats du vice-amiral. Effoudou n’est pas le seul à avoir fui, on en compte plusieurs autres à l’instar du colonel Gabriel Metogo. »
La note à Paul Biya qui aurait tout déclenché
Pourquoi Romuald Effoudou fait-il dès lors de Ferdinand Ngoh Ngoh l’une de ses cibles ? Selon nos informations, le différend qui oppose le capitaine au secrétaire général de la présidence remonte à une note confidentielle que le premier a adressée à Paul Biya au sujet d’un certain Mohamadou Sani, ex-légionnaire français devenu conseiller en sécurité, proche du ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, et de Ngoh Ngoh. Effoudou en est convaincu, ce personnage préparait un coup d’État, avec des armes inconnues des forces de défense camerounaises mais dont l’importation avait été approuvée par Atanga Nji.
Toujours selon sa version, Ferdinand Ngoh Ngoh, désigné comme le cerveau de cette tentative de putsch, aurait manœuvré pour faire libérer le suspect. L’intéressé n’a jamais répondu aux accusations. Effoudou a été révoqué de l’armée en mars 2024 pour « désertion en temps de paix » et affirme être depuis lors installé dans un pays d’Europe.
