Par Arlette Akoumou Nga
En banlieue de Kiev, la ville de Boutcha a payé un lourd tribut. Occupée dans les premières semaines de l’invasion, elle a été le théâtre de massacres de masse par les forces russes : exécutions sommaires, viols, tortures. La ville a aussi connu des destructions importantes. Près de trois ans plus tard, la vie reprend le dessus sur fond d’attaques de missiles et de drones russes. Entretien avec Anatoly Fedoruk, maire de Boutcha.
Aujourd’hui, la plupart des bâtiments endommagés ont été reconstruits. Tous les habitants sont-ils rentrés ?
Anatoly Fedoruk : Avant de début de l’invasion massive russe, Boutcha comptait 53 000 habitants. Pendant l’occupation, environ 2 500 à 3 000 personnes sont restées dans la ville. Aujourd’hui, nous pouvons dire que 90 % des habitants sont rentrés chez eux à Boutcha. Quel que soit le confort sécuritaire qu’ils ont pu trouver dans les pays d’Europe et du monde, on est toujours mieux chez soi.
Pour de nombreuses personnes, plus de 12 000 Ukrainiens des régions de l’est, du sud et du nord de l’Ukraine où les combats se poursuivent, Boutcha et les alentours sont devenus une seconde maison. En près de trois ans, après ce qui s’est passé ici, nous avons réussi à restaurer les infrastructures de la ville et à donner une seconde vie à tous ses habitants. Nous sommes parvenus à rénover les bâtiments résidentiels et les infrastructures essentielles telles qu’elles étaient avant l’invasion massive.
Dans quel état d’esprit est la population ?
Tant que la guerre continue, on ne peut pas parler de retour à une vie normale, à laquelle on aspire tous. Les bombardements russes se poursuivent 24h sur 24, 7 jours sur 7, surtout la nuit. Aucune région de l’Ukraine n’est à l’abri, qu’il s’agisse de la région occidentale la plus reculée, de l’Ukraine méridionale ou de l’Ukraine centrale. Nous ne retrouverons notre rythme normal que lorsqu’une paix juste, équitable pour l’Ukraine, sera assurée. C’est ce que souhaite notre président, nos dirigeants militaires et politiques, et les forces armées ukrainiennes font tout ce qui est en leur pouvoir pour y parvenir.
Que signifie pour vous une paix juste ?
Nous comprenons que la Russie a envahi l’Ukraine et violé tous les accords internationaux. Une paix juste, c’est lorsque la guerre s’arrêtera et que l’ensemble de la communauté internationale, ou du moins le monde démocratique, condamnera l’agresseur et le traduira en justice. Car sans jugement, quels que soient les accords signés, il est inutile de parler de justice. Si nous ne parvenons pas à une paix juste pour l’Ukraine et les Ukrainiens, nous pourrons supprimer le mot justice du vocabulaire ukrainien, français et d’autres langues.
Que vous inspirent les déclarations de Donald Trump, qui reprend à son compte des arguments du Kremlin et s’en prend violemment au président ukrainien, le traitant de « dictateur » sans élection ?
Bien sûr, nous sommes scandalisés et indignés. Mais je m’intéresse plus aux actes qu’aux mots. Ces mots sont offensants, désagréables. Lorsqu’il les adresse à notre président, il ne pense pas au fait que nous sommes unis, que nous sommes liés les uns aux autres, du citoyen au président. Et il insulte l’ensemble de l’Ukraine, tous les Ukrainiens, et même les victimes qui ont été déposées sur l’autel de la démocratie, de la liberté d’expression, du droit à l’existence en général.
Pour une raison ou une autre, je veux croire qu’au moins le monde civilisé, et en particulier les électeurs des États-Unis d’Amérique, réfléchissent à ce qui se passe réellement. Mais nous verrons ce qui suivra ces paroles dans les faits. Comme l’a montré le premier cycle de négociations entre les États-Unis et la Russie, les Ukrainiens ne sont pas les seuls à être indignés, les pays d’Europe et le monde civilisé démocratique le sont également.
