Avec NJOYA Moussa, Politologue
Le phénomène Boko Haram n’a pas échappé à cette fameuse règle. Ainsi, même au Nigeria où il est né, et qui est sa terre de prédilection, le mouvement de Mohamed Yusuf, fait l’objet, quant à ses origines et ses ambitions réelles de diverses théories « conspirationistes ». Passage en revue de quelques unes d’entre elles.
Le mythe de la Kaduna Maffia
Pendant les dictatures militaires, les Haoussa-Peuls du Nigeria ont été accusés d’accaparer le pouvoir grâce à une mystérieuse « mafia de Kaduna », qui au fond est un concept pour le moins ambigu, tant sur le plan de sa localisation géographique que de sa composition religieuse. La guerre du Biafra (1967-1970), notamment, a été présentée par les sécessionnistes ibo comme un génocide commis par des musulmans soutenus par les pays arabes. En réalité, le chef d’État nigérian de l’époque, le général Yakubu Gowon, était chrétien, avec un père évangéliste, une femme Ibo et une éducation très religieuse.
Malgré la transition démocratique de 1999 qui vu l’arrivée au pouvoir d’un chrétien du Sud, Olusegun Obasanjo, cette mythologie continuera à avoir la peau dure, étant nourrie par le discours des hommes politiques du Sud, qui face à leurs incapacités à tenir leurs promesses électorales, et aux revendications des mouvements tels que le Mend ou le Massob, vont exhiber la « menace » du pouvoir nordiste comme « mythe unificateur » avec leurs « frères ».
Le mythe du zoning
Un autre mythe qui a la peau dure est celui du Zoning. De nombreux observateurs et mêmes experts prétendent qu’une règle non écrite au sein du Pdp, le parti au pouvoir voudrait que le sud exerce le pouvoir pour une durée de 2 mandats, soit 8 ans, et que celui-ci revienne par la suite au nord pour la même durée. Pour les tenants de cette « théorie », la menace Boko Haram serait alors due au fait que Gooluck Jonathan, aurait escamoté le tour des nordistes à la suite du décès de Yar’Adua en 2011.
Mais à l’analyse des faits cette « théorie » ne tient tout simplement pas, car lorsque Boko Haram monte en puissance dans ses attaques en 2009-2010, le président de la République au Nigeria est un Nordiste, à savoir Umaru Yar’Adua qui accède au pouvoir en 2007. La montée en puissance de Boko Haram est juste une riposte face aux effets des opérations Flush et Restore de order qui auront été ordonnées par Yar’Adua lui-même originaire du nord du Nigeria. Goodluck Jonathan n’en subira que la continuité.
Cette réalité n’empêche pas que pour les certains Sudistes du Nigeria, Boko Haram serait surtout un complot de l’opposition nordiste en vue de miner l’assise d’un gouvernement présidé par un chrétien. Cette perception est renforcée par la démission de nombreux responsables nordistes du PDP, parmi lesquels de dizaines de parlementaires et 8 gouverneurs, qui sont allés rejoindre la plateforme Apc ou encore l’Anpp.
Autre élément de « preuve », les partisans de la thèse du complot nordiste mettent en évidence les complicités locales dont a pu bénéficier Boko Haram. Ils évoquent notamment le cas de l’ancien gouverneur du Borno, Ali Modu Sheriff, dont un ministre des Affaires religieuses, Bugi Foi, a été tué aux côtés de Mohammed Yusuf lors de l’insurrection de 2009. Très controversé, ce pilier de la politique locale a en l’occurrence été suspecté de chercher à recruter des almajirai de Boko Haram pour liquider l’opposition régionale et imposer son poulain à l’approche du suffrage de 2011. En vain d’ailleurs, puisque le candidat d’Ali Modu Sheriff a précisément été tué par des membres de la secte, visiblement dans un esprit de revanche suite à la sanglante répression de 2009. L’idée que Boko Haram pouvait servir à déstabiliser le gouvernement de Goodluck Jonathan n’en a pas moins gagné du terrain au vu des suspicions qui ont pesé sur d’autres éminents Nordistes comme le général Ibrahim Babangida au moment de l’attentat d’Abuja pour les cérémonies du 50e anniversaire de l’indépendance en 2010.
Cette « théorie » a tellement de succès que des mouvements rebelles tel que le MEND ont décidé de déposé les armes et faire allégeance au pouvoir central pour soutenir leur « frère » Ijaw, Goodluck Jonathan.
La volonté de laïciser le nord
Les nordistes ont toujours soupçonnés à leur tour leurs concitoyens du sud de vouloir laïciser le septentrion du Nigeria voire de le christianiser tout simplement. Ainsi, ils ont souvent accusé des migrants et des médecins chrétiens de chercher à empoisonner ou stériliser les musulmans à l’occasion de campagnes de vaccination. Dans ce contexte, les protestations des Occidentaux contre l’extension du domaine pénal de la charia ont alors été comprises comme une tentative de laïciser le Nigeria et d’y étendre la guerre contre le terrorisme. Sous prétexte de sauver deux femmes dont les peines de mort par lapidation n’ont jamais été appliquées, le tapage médiatique des organisations de défense des droits de l’homme devait, selon la rumeur, servir à faire d’une pierre deux coups : justifier l’installation de bases militaires américaines, d’une part, et détourner l’attention des atrocités autrement plus massives commises par Israël en Palestine ou par les États-Unis en Irak et en Afghanistan.
D’après Sanusi Lamido Sanusi, le résultat paradoxal de l’activisme des Occidentaux à propos de la charia a finalement été de conduire une partie des musulmans du Nord du Nigeria à se réfugier dans un Islam parfois radical.
La volonté du sud de faire sécession avec le pétrole
De façon significative, la théorie du complot est tout aussi prégnante dans le Nord. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos « Vu de Kano, de Kaduna ou de Maiduguri, Boko Haram serait en réalité une machination destinée à discréditer l’Islam pour justifier une division de facto et, partant, la sécession des chrétiens du Sud… et des réserves pétrolières du delta. Une telle partition confessionnelle viserait notamment à se débarrasser de la charge financière des régions pauvres et sahéliennes du Nord ».
À meilleure preuve, la secte de Mohammed Yusuf s’en prend essentiellement à des musulmans. De plus, elle dessert la cause du Nord car elle aggrave son retard en matière de développement en interdisant aux croyants de voter, d’aller à l’école et de postuler à des emplois dans la fonction publique. À en croire certains, le nom Boko Haram (« L’école est un péché ») serait même une fabrication de la presse et des chrétiens pour dénigrer le mouvement, qui préfère se faire appeler Jama’atu Ahlis-Sunnah Lidda’awati Wal Jihad.
La volonté d’islamiser le Nigeria
Dans le sud du Nigeria on estime que Boko Haram serait le cheval de Troie pour une dynamique d’islamisation de l’entièreté de la société nigériane. Cette suspicion qui tire ses origines de la campagne d’Ousmane Dan Fodio au 19ème siècle fait tellement d’émules qu’il est souvent à la base des conflits interconfessionnels de très grande ampleur dans des localités, telle que Jos.
En réaction des hommes d’affaires nigérians et des pasteurs pentecôtistes montent des milices réactionnaires. Apparemment composé de ressortissants de la Middle Belt, de Hausa convertis et d’anciens militants du MEND ou du MASSOB, un groupe chrétien extrémiste, Akhwat Akwop, a par exemple fait son apparition dans les grandes villes du Nord Nigeria en septembre 2011. Structuré en réponse aux attentats de Boko Haram, dont il a repris le nom dans une langue vernaculaire, il a distribué des tracts promettant d’étendre les actes de terrorisme aux pays accusés (sans preuve) de soutenir le mouvement de Mohammed Yusuf : Iran, Syrie, Arabie saoudite, Mauritanie et Soudan. Il a également menacé de mettre le Nigeria à feu et à sang si un musulman du Nord était élu à la place d’un chrétien Ibo du Sud-Est en 2015.
Une instigation du pouvoir central
Certains nordistes voient également en Boko Haram plutôt une instigation et une instrumentalisation du pouvoir central. Ainsi, d’aucuns voient d’ailleurs dans les attentats de la secte la main des services secrets nigérians plus que de l’étranger. Pour certains experts, le mouvement était très infiltré par les State Security Services (SSS) : chargé d’espionner Mohamed Yusuf, Aliyu Tishau (ou Teshako, selon les orthographes) a ainsi défrayé la chronique parce qu’il s’est converti à l’Islam et a rejoint Boko Haram avant d’être arrêté par les autorités puis relâché dans des circonstances encore mal éclaircies en septembre 2011.
Sur place, des observateurs remarquent également que la secte a parfois bénéficié de la complicité de la police et de l’armée, ce qui a permis à ses militants les plus aguerris de revêtir des uniformes militaires pour se livrer à des exactions et des viols en vue de discréditer les forces de l’ordre… à moins que ce ne soit le contraire, quand des soldats ont signé leurs méfaits en prétendant qu’il s’agissait de Boko Haram ! À dire vrai, il est difficile de savoir si les islamistes ont vraiment réussi à infiltrer l’appareil sécuritaire de l’État comme le prétend le président Goodluck Jonathan. La thèse d’une connivence avec les anciens escadrons de la mort de la dictature du général Sani Abacha, qui ont partiellement réintégré la police, paraît surtout répondre à la stratégie de communication de l’actuel gouvernement, qui se présente comme démocratique. Pour Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « les compromis passés avec les militants de Boko Haram témoignent plutôt de la faiblesse, de la corruption et des dysfonctionnements habituels de policiers mal équipés et démotivés, notamment en milieu rural. Mohammed Yusuf interdisait formellement à ses fidèles de travailler pour la police ou l’armée. On voit donc mal par quel tour de passe-passe doctrinaire les militants de Boko Haram auraient pu justifier une stratégie de pénétration et d’endoctrinement délibérés des forces de sécurité ».
Dans tous les cas, les Nordistes ne manquent pas de souligner que le mouvement de Mohammed Yusuf a aussi pu servir les intérêts d’Abuja afin de gêner un gouvernement régional aux mains de l’opposition dans le Borno. À en croire ses détracteurs, le président Olusegun Obasanjo aurait par exemple dépêché un émissaire spécial, Jerry Gana, pour payer la caution de Mohammed Yusuf et le faire libérer des geôles où l’avait enfermé le gouverneur Ali Modu Sheriff en 2008. À la même époque, le chef de l’État aurait également envoyé un avion pour ramener le leader de la secte à Abuja et négocier un compromis avec lui, un peu comme il l’avait fait avec Asari Dokubo dans le delta fin 2004. Lors des présidentielles de 2007 et 2011, les troubles du Borno ont ensuite servi de prétexte pour empêcher le principal candidat de l’opposition, Mohamed Buhari, de poursuivre sa campagne jusqu’à Maiduguri.
Après l’élection de Goodluck Jonathan, encore, la menace islamiste du Nord a dissuadé les rebelles du delta pétrolifère de reprendre le combat en les ressoudant autour de « leur » président, qui était lui-même un Ijaw. Aujourd’hui, enfin, la possibilité d’une connexion avec Al-Qaïda et la présence de Tchadiens ou de Nigériens parmi les insurgés permettent aux politiciens d’Abuja de solliciter l’aide des Occidentaux, de trouver des boucs émissaires à l’étranger et d’occulter leurs propres responsabilités dans l’origine profonde de cette révolte sociale. C’est au nom de la lutte contre le terrorisme que le gouvernement a prévu d’allouer un quart du budget de l’année 2012 aux forces de sécurité : un record depuis la fin de la dictature militaire en 1999, et la promesse de fructueux contrats.
Une volonté occidentale de partition du Nord
Dans un tel contexte, la dérive terroriste de Boko Haram a également donné un nouvel élan aux théories de la conspiration. Dernier hebdomadaire de langue anglaise encore diffusé dans le Nord depuis la disparition du journal gouvernemental New Nigerian, en l’occurrence à Kaduna, le Desert Herald regorge ainsi d’histoires truculentes sur le grand complot américain contre les musulmans africains. À en croire une certaine coalition « verte-blanche » qui porte haut les couleurs du drapeau nigérian, Boko Haram serait en fait une couverture de la Central Intelligence Agency (CIA) en vue de démanteler le pays le plus peuplé du continent !
IPrétendument annoncé dans les rapports de stratèges américains qui évoquent l’éventualité d’une implosion du Nigeria d’ici une dizaine d’années, l’objectif de Washington serait de provoquer des troubles en vue de justifier une intervention « humanitaire » et de négocier un mandat onusien pour envoyer des troupes occuper le territoire et obtenir in fine un accès illimité aux ressources naturelles de la région.
Donc, le Cameroun n’a pas le monopole de la fertilité des esprits en matière de « théories du complot » face à Boko Haram !
