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Cameroun | Révision constitutionnelle du 2 avril: Légalité formelle, illégitimité démocratique substantielle et impasse d’une transition par le haut

Juriste, théoricien de la transition démocratique en Afrique centrale Secrétaire permanent de la Plate-Forme pour la démocratie au Cameroun

by Panorama papers
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Avec Dr. Hilaire KAMGA

Quatre jours pour réécrire la loi fondamentale
Le 2 avril 2026, le Parlement camerounais s’est réuni en congrès au Palais des Verres de Ngoa Ekellé à Yaoundé, sur initiative de Paul Biya. Le 5 avril, après trois jours de travaux en commission spéciale, le texte portant modification des articles 5, 6, 7, 10, 53 et 66 de la Constitution a été adopté par 200 voix pour, introduisant un poste de Vice-Président de la République. La loi fondamentale du Cameroun vient d’être réécrite.
La vitesse de cette procédure — quatre jours entre la convocation et l’adoption — est, à elle seule, un aveu politique. Elle révèle moins une urgence institutionnelle qu’une volonté de prévenir tout débat national organisé. C’est à cette procédure, à sa légitimité réelle, et à ses conséquences pour l’avenir du Cameroun que le présent article entend répondre.

I. Cadre juridique : entre légalité formelle et illégitimité démocratique substantielle
1.1 La procédure : régulière en droit, contestable en légitimité
L’article 63 de la Constitution fixe les règles : en cas de congrès, l’adoption requiert la majorité des deux tiers des membres des deux chambres réunies. Cette majorité était mathématiquement garantie par la domination écrasante du RDPC — et le vote du 5 avril 2026, acquis par 200 voix pour, en a été la confirmation mécanique.
Sur le plan formel, aucune disposition constitutionnelle explicite n’est violée. Le droit positif camerounais autorise la révision constitutionnelle par voie parlementaire. Cependant, la théorie constitutionnelle contemporaine, notamment dans ses développements post-1990, distingue rigoureusement entre la légalité formelle d’un acte constitutionnel — sa conformité aux procédures établies — et sa légitimité substantielle — la capacité de l’organe réviseur à incarner réellement la souveraineté populaire. Le constitutionnaliste français Georges Vedel l’avait formulé avec précision : le pouvoir constituant dérivé, s’il est borné par des limites procédurales, l’est également par des limites substantielles qui tiennent à la nature même de la démocratie. Or cette distinction est ici non seulement pertinente — elle est décisive, et ce à plusieurs titres qui se cumulent et se renforcent mutuellement.
Un parlement dont le mandat populaire originel a expiré
L’argument le plus radical — et le moins souvent formulé avec la rigueur qu’il mérite — est celui-ci : les parlementaires qui siègent au congrès du 2 avril 2026 ne détiennent plus, depuis longtemps, le mandat que le peuple camerounais leur a confié. En droit constitutionnel classique, le mandat parlementaire est un acte de délégation temporaire et limitée par lequel le corps électoral confie à des représentants élus le pouvoir d’exercer en son nom la fonction législative et constituante, pour une durée déterminée. À l’expiration de ce délai, le mandat s’éteint. Le représentant cesse d’être le mandataire du peuple. Il ne peut plus, sauf renouvellement de la délégation populaire, se prévaloir d’une quelconque légitimité représentative.
Or les mandats parlementaires camerounais initiaux, issus des législatives dont l’échéance normale remontait à 2014, ont fait l’objet de prorogations successives décidées non par le peuple souverain, mais par l’Exécutif lui-même. Ce faisant, c’est le mandant — l’Exécutif — qui a prolongé unilatéralement le mandat de ses propres mandataires. La circularité de cette configuration est juridiquement insoutenable : on ne peut tirer une légitimité constituante d’un mandat dont la durée a été définie non par le peuple, mais par le bénéficiaire premier du pouvoir à réviser. En d’autres termes, les députés qui votent cette révision constitutionnelle ne sont, au sens strict du droit démocratique, que les prolongations administratives d’eux-mêmes — non les représentants actuels et renouvelés du peuple camerounais.
Cette situation n’est pas sans précédent comparatif, mais elle est partout analysée comme une pathologie constitutionnelle majeure. En droit constitutionnel comparé africain, la prorogation executive des mandats parlementaires a systématiquement été qualifiée d’atteinte au principe de souveraineté populaire et de captation du pouvoir constituant par l’exécutif. Elle prive l’acte de révision de la base représentative qui seule pourrait lui conférer une légitimité incontestable. En l’espèce, on se retrouve donc dans la situation paradoxale où un organe dont la propre existence juridique est contestable procède à la modification de la loi qui fonde l’existence des autres organes de l’État.
Un parlement issu d’un système électoral structurellement biaisé
Au-delà de la question des mandats prorogés, la composition du Parlement camerounais reflète les distorsions profondes d’un système électoral dont j’ai, dès 2012, documenté les insuffisances systémiques dans l’ouvrage Cameroun : Raid sur la démocratie, les cent problèmes du Code électoral camerounais (AL, 2012)[1]. Les défaillances que j’y avais identifiées — absence d’indépendance réelle de l’organe électoral, déséquilibres du découpage des circonscriptions, opacité du fichier électoral, asymétrie des ressources entre le parti au pouvoir et l’opposition — n’ont pas été corrigées dans l’intervalle. Elles ont au contraire continué à produire leurs effets lors des scrutins successifs, aboutissant à une domination parlementaire du RDPC qui n’est pas le reflet fidèle de la pluralité politique réelle du pays.
La démocratie formelle est respectée — un congrès vote, des articles sont modifiés. Mais la substance du choix revient à un seul homme, face à un Parlement dont le mandat est lui-même contesté. C’est cette superposition de contestations — expiration des mandats populaires, système électoral défaillant, présidentielle de 2025 entachée d’irrégularités dénoncées — qui fait du congrès du 2 avril un acte constitutionnellement vulnérable dans sa légitimité, quand bien même il serait inattaquable dans sa forme.

Cette vulnérabilité de légitimité a d’ailleurs trouvé une illustration saisissante venue de l’intérieur même de la majorité. René Ze Nguele, doyen du Sénat, sénateur nommé à trois reprises par le Président Biya lui-même, membre du RDPC depuis des décennies, ancien ministre sous Ahidjo et sous Biya, a pris publiquement la parole durant les travaux du congrès pour interpeller ses collègues en des termes qui constituent, dans le contexte camerounais, un acte politique historique. Sa déclaration mérite d’être rapportée dans son intégralité de fond : « Si le Président veut un Vice-Président, qu’il nous dise ce qu’il va faire à ses côtés. Il ne peut pas nous dire : je le recrute aujourd’hui et demain je l’enlève. Cela veut dire qu’il y a quelque chose qu’on cache. Un Vice-Président appelé à remplacer le Président, c’est-à-dire à gouverner les Camerounais, ne peut pas être taillable et corvéable à merci. Ce texte est à reprendre. La précipitation avec laquelle vous conduisez cette réforme-là est suspecte. »
La portée de cette déclaration dépasse largement son auteur. Qu’un sénateur nommé — dont l’existence institutionnelle même dépend de la bienveillance présidentielle — ose qualifier publiquement de « suspecte » la précipitation de la réforme, souligner qu’« il y a quelque chose qu’on cache », et exiger que le texte soit repris, constitue un désaveu de l’intérieur que nul discours d’opposition externe ne pouvait produire avec la même force. Ze Nguele n’est pas un opposant. C’est un témoin organique du système qui, au soir de sa carrière politique, choisit de dire ce que la discipline de parti imposait de taire. Son intervention valide, mieux que toute démonstration juridique, le troisième titre d’illégitimité que nous avons identifié : même au sein du camp du réviseur, la légitimité substantielle de cette réforme n’est pas acquise.
La concentration du pouvoir révisant au profit du révisé
Il existe en théorie constitutionnelle un principe structurel selon lequel nul ne peut être juge de sa propre cause dans la définition des règles qui encadrent et transmettent son propre pouvoir. Or la révision du 2 avril 2026 est initiée par le Président de la République lui-même, présentée et défendue devant le Parlement par le ministre d’État Laurent Esso, adoptée par une chambre dont la majorité est organiquement liée à l’Exécutif, et elle porte précisément sur les règles de transmission du pouvoir présidentiel. Le réviseur, le bénéficiaire et le gardien de la révision sont, en l’espèce, une seule et même sphère de pouvoir. Cette configuration constitue ce que la doctrine qualifie de conflit d’intérêts constituant — une situation dans laquelle l’organe qui révise la Constitution est directement intéressé à l’issue de la révision.
1.2 Le référendum éludé : un choix politique révélateur
Le recours au congrès parlementaire n’est pas anodin. Il permet une adoption rapide, loin des procédures d’un scrutin populaire. Cette option n’est pas neutre. Une réforme qui modifie structurellement la ligne de succession présidentielle — c’est-à-dire la règle fondamentale de transmission du pouvoir souverain — touche à ce que la doctrine constitutionnelle qualifie de noyau dur de la Constitution. Dans les démocraties qui ont connu des transitions comparables — le Sénégal en 2016, le Ghana lors de diverses révisions, le Bénin en 2019 — des réformes d’une portée similaire ont été soumises à consultation populaire directe, précisément pour leur conférer une légitimité incontestable.
L’impasse référendaire révèle ici une conscience politique lucide de la part du régime : une consultation populaire ouverte, dans un contexte de forte fragmentation sociale, de crise armée persistante dans les régions anglophones, et de présidentielle récente contestée, constitue un risque que le régime ne peut se permettre. Ses détracteurs voient dans cette réforme un dispositif taillé sur mesure pour permettre à Paul Biya — en place depuis bientôt 44 ans — de contrôler sa propre succession, sans passer par le verdict des urnes. Cette lecture est juridiquement et politiquement fondée. Ce faisant, le régime choisit délibérément la sécurité procédurale au détriment de la légitimité démocratique — ce qui n’est pas une nuance : c’est le cœur du problème.
Il convient en outre de souligner la dimension temporelle de cette procédure : quatre jours ont séparé la convocation du congrès de l’adoption du texte le 5 avril. Ce délai n’a laissé aucun espace à la délibération publique, à la consultation de la société civile, à l’expression organisée de l’opposition, ni au droit d’information du peuple sur les modifications de sa propre loi fondamentale. Quatre jours pour réviser la Constitution d’une nation de vingt-huit millions d’habitants : cet empressement constitue, en lui-même, une indication sur la nature réelle de cet exercice — non un acte constituant, mais un acte de gouvernement déguisé en acte constituant.

II. Une architecture institutionnelle inadaptée à la réalité sociologique du Cameroun de 2026
2.1 Le fait de la fragmentation : un préalable analytique ignoré
Le Cameroun de 2026 n’est pas une société politiquement homogène. Il est traversé par des clivages profonds et superposés qui définissent sa réalité sociologique irréductible, et que toute architecture constitutionnelle sérieuse doit prendre pour point de départ.
La première dimension est la fracture linguistique et historique entre les régions francophones et anglophones, héritée de la colonisation bicéphale franco-britannique. Cette fracture n’est pas un résidu mémoriel : elle structure quotidiennement les rapports à l’État, à la justice, à l’éducation et à l’administration. La deuxième dimension est la pluralité ethnique d’une remarquable densité, avec plus de deux cents groupes distincts organisés en grandes familles régionales — Grand Nord, Bamiléké, Beti, Sawa, Grassfields — dont les équilibres conditionnent toute gouvernance stable. La troisième est une diversité religieuse structurée entre islam majoritaire dans les régions septentrionales et christianisme dans les régions méridionales, traversée par une multitude de pratiques traditionnelles qui demeurent des régulateurs sociaux de premier ordre. La quatrième est une différenciation régionale marquée entre un Centre-Sud surreprésenté dans les institutions de l’État et des périphéries — Nord, Est, Régions anglophones — qui se vivent comme politiquement marginalisées depuis des décennies.
Dans ce contexte de pluralisme structurel, la théorie constitutionnelle comparée enseigne — à travers les travaux d’Arend Lijphart sur les démocraties consociatives, ou de Donald Horowitz sur les sociétés divisées — qu’une architecture institutionnelle viable doit intégrer des mécanismes de partage du pouvoir (power-sharing), de représentation garantie des composantes, et de décentralisation effective. C’est précisément ce que la révision du 2 avril 2026 ne fait pas. Elle traite une question de succession biologique là où l’urgence est une question de refondation constitutionnelle.
2.2 Le Vice-Président nommé : un double emploi qui concentre sans partager
Ferdinand Ngoh Ngoh, Secrétaire Général de la Présidence de la République depuis de nombreuses années, exerçait déjà, dans les faits, des prérogatives assimilables à celles d’un vice-président. La constitutionnalisation du poste ne fait que formaliser une pratique déjà établie. De même, le Premier Ministre partage une partie des fonctions que l’on entend désormais attribuer à ce nouveau Vice-Président. L’architecture institutionnelle révèle ainsi un double emploi manifeste, créé non pour améliorer la gouvernance, mais pour gérer une succession biologique.
L’article 5 nouveau dispose que le Président « peut nommer un Vice-Président » et « peut aussi mettre fin à ses fonctions à tout moment ». Cette rédaction est révélatrice : elle n’institue pas une fonction d’État à part entière dotée d’une légitimité propre. Elle crée un auxiliaire révocable, entièrement subordonné à la volonté présidentielle, sans mandat électoral, sans programme autonome, sans base populaire. Contrairement aux systèmes de ticket présidentiel pratiqués aux États-Unis, au Kenya, au Ghana ou au Liberia, où le Vice-Président tire sa légitimité directement du suffrage universel, le modèle retenu désubstantialise la fonction dès sa création.
Dans une société fragmentée comme le Cameroun, un Vice-Président élu en ticket avec le Président aurait pu constituer un mécanisme de représentation croisée des équilibres régionaux et linguistiques — une réponse institutionnelle, même partielle, à la pluralité du pays. Un Vice-Président nommé ne constitue qu’un instrument de gestion palatiale de la succession : il incarne la volonté d’un homme, non la souveraineté d’un peuple.

III. La crise du NOSO : une guerre enkystée délibérément absente de la réforme
3.1 Dix ans de refus du dialogue : une responsabilité documentée
La révision constitutionnelle adoptée le 5 avril 2026 par 200 voix pour s’est déroulée dans un contexte que ses promoteurs se sont efforcés d’ignorer mais que l’analyse ne peut éluder : celui d’une guerre civile de basse intensité qui ravage les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis 2016. Cette guerre, qui a fait plus de six mille morts, plus de 638 000 déplacés internes et contraint au moins 86 000 personnes à l’exil au Nigeria voisin, n’est mentionnée nulle part dans l’exposé des motifs du texte adopté.
Entre 2019 et 2022, la Suisse a tenté de faciliter les pourparlers de paix entre l’État camerounais et divers groupes séparatistes. Ce processus a échoué, en grande partie à cause de la froideur et du manque d’engagement du gouvernement camerounais. Lorsque cette initiative a été discrètement abandonnée, il n’y a eu que peu de réactions au niveau international. En janvier 2024, les autorités camerounaises ont publiquement désavoué une initiative canadienne de médiation, affirmant qu’elles n’avaient mandaté aucune tierce partie — alors même qu’elles avaient initialement pris part aux négociations. Ce déni public a réduit un peu plus les espoirs d’une résolution pacifique.
Les séparatistes ont pourtant exprimé à plusieurs reprises leur volonté de participer à des pourparlers dans le cadre d’une médiation internationale, en posant des conditions — libération des prisonniers politiques, démilitarisation partielle, amnistie pour les exilés — qui relèvent du droit international des conflits armés et non d’exigences extravagantes. La théorie des conflits armés non internationaux, telle que développée par le droit humanitaire international — notamment les Protocoles additionnels aux Conventions de Genève — impose précisément aux parties à un conflit interne l’obligation de négocier lorsque les conditions d’un règlement pacifique peuvent être créées. L’intransigeance gouvernementale documentée depuis 2016 constitue dès lors non seulement un échec politique, mais une violation de l’esprit du droit humanitaire applicable. Cette symétrie de l’intransigeance n’est pas une fatalité : elle est un choix politique délibéré du régime, qui a systématiquement préféré la voie militaire à la voie diplomatique, avec les conséquences humaines considérables que l’on connaît.
Il importe ici de rappeler un fait précis, trop souvent occulté dans le débat public : dès 2017, soit au tout début de la militarisation du conflit, la Plate-Forme de la Société Civile pour la Démocratie avait formellement préconisé le dialogue comme seule voie de sortie de crise. Dans le cadre d’une audience officielle accordée au Premier Ministre Joseph Dion Ngute, j’avais personnellement porté cette exigence au nom de la Plate-Forme, en plaidant pour l’ouverture immédiate de négociations inclusives avec les représentants des communautés anglophones. Cette démarche — qui précédait de deux ans le « Grand dialogue national » de 2019, lui-même boycotté par les principaux acteurs de la crise et dépourvu de tout effet durable — établit une responsabilité historique claire : la société civile camerounaise avait identifié la solution et l’avait portée aux portes du pouvoir. C’est le pouvoir qui a choisi de ne pas l’entendre. Neuf ans plus tard, alors que le bilan humain s’alourdit chaque semaine, cette révision constitutionnelle continue d’ignorer superbement la question du NOSO, comme si la nomination d’un Vice-Président pouvait tenir lieu de politique de paix.
3.2 La Vice-Présidence nommée comme facteur potentiel d’aggravation
Philémon Yang, ancien Premier ministre et anglophone, s’impose parmi les favoris pressentis pour le poste de Vice-Président. Cette perspective mérite une analyse rigoureuse qui dépasse la lecture superficiellement positive d’une représentation anglophone au sommet de l’État.
La désignation d’un Vice-Président anglophone nommé — révocable à tout moment, sans mandat propre, sans programme autonome — constitue moins une reconnaissance de la question anglophone qu’une instrumentalisation de celle-ci. Elle risque d’être perçue par les populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest non comme une réponse à leurs revendications structurelles — qui portent sur le fédéralisme, l’autonomie constitutionnelle, la représentation institutionnelle effective — mais comme un substitut cosmétique à un dialogue sincère refusé depuis dix ans.
Il n’existe actuellement aucun dialogue entre Yaoundé et les acteurs de la crise. Le gouvernement mise sur une victoire militaire et refuse toute discussion sur la forme de l’État ; les séparatistes exigent l’indépendance. Dans ce contexte de blocage total, proposer une vice-présidence nommée à titre de réponse institutionnelle constitue, aux yeux de nombreux acteurs de la crise du NOSO, non pas un geste d’ouverture, mais un acte de provocation — car il prétend résoudre par voie de nomination présidentielle ce qui exige une négociation politique fondamentale sur la forme même de l’État camerounais. Il y a une logique perverse dans cette démarche : nommer un anglophone au poste de Vice-Président permet au régime de se prévaloir d’un geste symbolique de représentation tout en continuant à nier les revendications de fond. C’est le simulacre de l’inclusion substitué au travail de la réconciliation.
À moyen terme, si le conflit perdure sans dialogue, le risque le plus grave n’est pas la continuation du statu quo militaire — c’est la constitution d’une génération entière ayant grandi dans la haine du Cameroun, qui pourrait former l’ossature de groupes armés structurés pour les décennies à venir. Des enfants sont rééduqués à l’histoire de l’Ambazonie dans des sites d’accueil de déplacés. Des réfugiés au Nigeria enseignent à leurs enfants l’hymne et l’histoire d’un État qui n’existe pas encore. C’est ce risque générationnel que la révision constitutionnelle du 2 avril 2026 ignore avec une insouciance que l’histoire jugera sévèrement.

IV. L’impasse de la transition par le haut : de la succession palatiale aux Assises nationales
4.1 Contrôler sa propre succession : une configuration historiquement fragile
Cette révision constitutionnelle répond à une question que personne n’osait poser officiellement : que se passe-t-il après Biya ? Elle y répond en donnant à Biya seul le droit de désigner son successeur, sans élection, sans débat, dans le cadre d’une nomination présidentielle. L’histoire politique africaine des cinquante dernières années offre suffisamment d’exemples pour que l’on mesure les risques de cette configuration. Des successions par désignation unilatérale — au Gabon, au Togo, en Syrie — ont systématiquement généré des crises de légitimité dont les effets se sont mesurés sur des décennies. La stabilité n’est pas le produit d’une succession bien organisée par le prince sortant : elle est le produit d’institutions perçues comme légitimes par l’ensemble des composantes du corps social.
4.2 La masse critique électorale nationale : une condition structurelle non remplie
Depuis une quinzaine d’années, j’ai développé le concept de masse critique électorale nationale pour analyser les conditions de l’alternance démocratique en contexte de pluralisme fragmenté. Cette notion désigne le seuil de mobilisation électorale coalitionnelle à partir duquel une opposition peut, dans un scrutin uninominal à un tour, dépasser le camp sortant. Elle suppose une discipline de coalition que l’opposition camerounaise n’a pas encore été en mesure de construire — permettant ainsi au régime RDPC de se maintenir par division de l’adversaire, et non par adhésion majoritaire.
Ce travail conceptuel s’inscrit dans une trajectoire intellectuelle et militante de long terme. Dès 2008, en co-direction avec le Cardinal Christian Tumi, le collectif que j’animais avait produit l’Offre Orange pour l’Alternance[2] — un document précurseur qui posait les bases d’une convergence des forces du changement autour d’un candidat de consensus, distinct d’un candidat unique, et d’une architecture de transition endogène. Ce document avait été reçu avec faveur par les citoyens, mais sans l’adhésion suffisante des acteurs politiques de l’époque, dont les calculs individuels ont prévalu sur l’impératif collectif. En 2025, actualisant cette démarche dans le contexte de la présidentielle d’octobre, j’ai proposé la Solution 25 / Pacte Citoyen[3] — une offre transactionnelle structurée autour d’une gouvernance bicéphale de transition associant un Président de Transition et un Conseil Supérieur des Citoyens — afin de prendre en compte les légitimes ambitions des composantes plurielles de la nation camerounaise et de sécuriser institutionnellement la période de transition.
L’élection d’octobre 2025 a hélas confirmé l’analyse : en l’absence de cette masse critique coalitionnelle, aucune alternance électorale n’est possible dans les conditions actuelles du système électoral camerounais. Ce constat ne discrédite pas l’élection comme instrument démocratique — il désigne les conditions préalables à sa compétitivité effective, conditions qui doivent être créées institutionnellement et non laissées à la seule initiative des acteurs politiques.
4.3 Pour une IIIème République : les Assises nationales et la Commission Vérité-Réconciliation comme piliers de la refondation
La transition politique indispensable au Cameroun ne saurait se limiter à la réorganisation technico-juridique du mécanisme de gestion de l’empêchement présidentiel. Elle doit être pensée à la hauteur des fractures qui traversent la société camerounaise. Je plaide, dans ce cadre, pour la convocation d’Assises nationales inclusives — réunissant l’ensemble des forces politiques, les organisations de la société civile, les représentants des communautés en conflit, les acteurs religieux, les représentants de la diaspora — comme seul cadre légitime pour définir collectivement les contours d’une IIIème République camerounaise.
Cette IIIème République devrait reposer sur cinq piliers fondamentaux.
Premièrement, une architecture constitutionnelle consociative adaptée à la réalité plurale du Cameroun, intégrant des garanties de représentation des composantes linguistiques, régionales et ethniques dans toutes les institutions de souveraineté — non comme quota symbolique, mais comme principe structurant de la gouvernance. Une Constitution endogène, élaborée par une Constituante issue du peuple, et non imposée par voie de congrès parlementaire à majorité captive.
Deuxièmement, une réforme électorale substantielle garantissant l’indépendance de la commission électorale nationale indépendante (CENI), la transparence du scrutin, et des conditions permettant à l’opposition de constituer la masse critique nécessaire à la compétitivité électorale. Sans cette réforme, l’élection restera un rituel de légitimation du pouvoir en place plutôt qu’un mécanisme effectif d’alternance.
Troisièmement, et c’est ici l’apport le plus original et le plus nécessaire : la mise en place d’une Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVR) dotée d’un mandat réel, de ressources adéquates et d’une indépendance garantie. Depuis l’Offre Orange pour l’Alternance de 2008, je défends l’idée que le Cameroun ne peut pas construire un avenir commun sur le silence de ses blessures. Les violences politiques de l’ère post-indépendance, les massacres des populations Bassa et Bamiléké, la répression des mouvements démocratiques, les exactions commises dans la crise du NOSO depuis 2016, la corruption systémique qui a appauvri des générations entières — tout cela constitue un passif moral et politique que nulle révision constitutionnelle ne peut effacer par omission. La CVR doit permettre à la fois la reconnaissance des victimes, la responsabilisation des auteurs qui signent un Contrat de Tolérance et admettent leurs forfaits, et la mise en œuvre d’un Programme de Rectification Citoyenne garantissant une réparation effective. C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que la réconciliation nationale pourra être autre chose qu’un slogan.
Quatrièmement, un dialogue inclusif sur la crise du NOSO reconnaissant explicitement la nature politique — et non seulement sécuritaire — du conflit, et explorant les solutions médianes entre le statu quo centralisateur et la sécession, notamment les modèles de fédéralisme asymétrique ou de régionalisme avancé qui ont permis à d’autres nations plurielles de préserver leur unité dans la diversité.
Cinquièmement, un Vice-Président élu, dans le cadre d’un ticket présidentiel, offrant une représentation croisée des équilibres du pays et tirant sa légitimité du suffrage universel direct — non de la bienveillance d’un chef d’État vieillissant.

En guise de conclusion : La loi fondamentale d’une nation ne se réécrit pas en quatre jours
La vraie question que pose cette séquence n’est pas constitutionnelle. Elle est démocratique : un peuple de vingt-huit millions de personnes peut-il être placé devant le fait accompli d’une succession organisée sans son consentement, au nom de la stabilité ?
La réponse de la théorie démocratique est univoque : non. La stabilité qui repose sur l’exclusion du peuple souverain de ses propres choix fondamentaux n’est pas de la stabilité — c’est du report à crédit. Elle accumule les frustrations, elle disqualifie les institutions aux yeux de ceux qu’elles prétendent gouverner, et elle prive le successeur désigné de la légitimité sans laquelle aucun pouvoir ne peut durablement s’exercer dans une société moderne et fragmentée.
La révision constitutionnelle du 2 avril 2026 est légale dans sa forme. Elle est insuffisante dans sa conception. Elle est dangereuse dans son contexte — celui d’une crise armée non résolue dans les régions anglophones, d’une opposition dont la division structurelle n’a pas été surmontée, et d’une société dont les fractures profondes — ethniques, linguistiques, religieuses, régionales — exigent une architecture de gouvernance nouvelle, non pas imposée en quatre jours, mais co-construite dans le cadre d’un processus inclusif et transparent.
Chaque modification constitutionnelle adoptée par un Parlement à majorité mécanique et aux mandats expirés renforce la position de l’exécutif et réduit l’espace de contestation légale de l’opposition. En ce sens, cette réforme n’est pas neutre : elle constitue un recul démocratique mesurable, qui fragilise davantage la cohésion nationale dans un pays déjà meurtri par une crise sécuritaire multifocale. L’heure n’est pas à la succession. L’heure est à la refondation.

Notes de référence
[1] Hilaire KAMGA, Cameroun : Raid sur la démocratie, les cent problèmes du Code électoral camerounais, AL, 2012.
[2] Hilaire KAMGA et Cardinal Christian TUMI, L’Offre Orange pour l’Alternance, 2008. Ce document fondateur posait déjà les bases de la convergence des forces du changement et d’une architecture transitionnelle endogène.
[3] Hilaire KAMGA, Solution 25 / Pacte Citoyen — Pour une transition crédible et sécurisée, Plate-Forme pour la démocratie au Cameroun, 2025.

Dr Hilaire KAMGA
Juriste, théoricien de la transition démocratique en Afrique centrale
Secrétaire permanent de la Plate-Forme pour la démocratie au Cameroun
Avril 2026

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