Par Hajer Elina
Fidèle à un style de gouvernance marqué par la discrétion et la rareté de la parole publique, Paul Biya observe, depuis plusieurs semaines, un silence remarqué, malgré la multiplication des foyers de tension au Cameroun. Crises sociales larvées, crispations politiques en amont des prochaines échéances électorales, et surtout conflit ouvert au sommet de l’État autour de la gestion du port autonome de Douala : le contexte national apparaît plus que jamais inflammable.
L’affrontement entre la direction générale du port de Douala et le ministère des Finances, dirigé par Louis-Paul Motaze, cristallise ces tensions. Au-delà d’un simple désaccord administratif, ce bras de fer révèle des rivalités profondes au sein de l’appareil étatique, sur fond de contrôle des ressources stratégiques et de recomposition des équilibres de pouvoir. Jusqu’ici, le chef de l’État s’est abstenu de toute prise de position publique, laissant prospérer interprétations et spéculations.
Mais ce mutisme pourrait être mis à l’épreuve. En ce début de mois de février, l’agenda présidentiel est jalonné de rendez-vous institutionnels incontournables. La convocation du corps électoral pour les élections locales, attendue dans les prochaines semaines, constitue un premier test. Dans un climat politique polarisé et marqué par la défiance d’une partie de l’opposition, cette décision est scrutée comme un indicateur de la stratégie du pouvoir.
Autre moment clé : l’adresse traditionnelle à la jeunesse, prévue le 10 février, à la veille de la fête nationale de la jeunesse. Ce discours, souvent très attendu, offre au président une tribune privilégiée pour fixer le cap, apaiser les tensions ou, au contraire, réaffirmer l’autorité de l’État face aux critiques. Un silence prolongé ou un message trop lisse risquerait d’accentuer le sentiment de déconnexion entre le sommet de l’État et une jeunesse confrontée au chômage, à la précarité et au manque de perspectives.
Enfin, la question d’un éventuel remaniement ministériel revient avec insistance dans les cercles politiques. Les frictions internes au gouvernement, la longévité de certaines figures clés et les ambitions présidentielles en filigrane nourrissent l’hypothèse d’un réajustement de l’équipe gouvernementale. Là encore, seule une décision ou une parole du chef de l’État pourrait mettre fin aux conjectures.
Ainsi, sans rompre officiellement avec sa culture du silence, Paul Biya se retrouve face à une séquence politique qui pourrait le contraindre à parler, agir ou arbitrer. Dans un Cameroun en quête de signaux forts, chaque mot, chaque geste, voire chaque absence de geste, prend désormais une portée stratégique.
Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya a fait de la rareté de sa communication un élément central de son style de gouvernance. Cette posture, longtemps perçue comme un gage de maîtrise et de hauteur, est de plus en plus critiquée dans un contexte marqué par la montée des tensions sociales, les défis sécuritaires et les interrogations sur l’avenir politique du pays. À l’approche de nouvelles échéances électorales, son silence est désormais analysé comme un indicateur clé de la trajectoire politique du Cameroun.
