Par Julie Peh
Coup d’arrêt pour Ousmane Sonko. Au Sénégal, le Conseil constitutionnel a déclaré irrecevable, mardi 25 août, la proposition de loi sur l’encadrement des fonds spéciaux , les fameuses « caisses noires » que leurs détenteurs peuvent utiliser sans justification , votée par l’Assemblée nationale.
Saisi le 18 août par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lo, qui contestait l’empiètement des députés sur le pouvoir réglementaire, le Conseil a estimé que la gestion de ces crédits appartient exclusivement au pouvoir exécutif et que le législateur ne peut lui imposer un mécanisme de contrôle. Dans sa décision, il précise que plusieurs dispositions relevaient soit du domaine de la loi organique, soit du pouvoir réglementaire, et que les règles sur l’engagement, la liquidation et le contrôle de ces crédits ne relèvent pas du domaine de la loi ordinaire.
C’est le deuxième revers pour l’Assemblée en un mois, après la censure le 9 juillet d’une réforme sur l’équilibre des pouvoirs. La décision tombe à six jours de la Déclaration de politique générale du Premier ministre, le 1er septembre, devant une chambre acquise à Sonko.
Le dossier est explosif car il touche au cœur du pouvoir financier sénégalais. Les fonds politiques, spéciaux ou d’intervention de la Présidence sont évalués entre 7,9 milliards et 8 milliards fcfa par an. En 2024, cela représentait 3,5 milliards de fonds spéciaux, 2,3 milliards d’intervention sociale et 2,15 milliards de solidarité africaine. Ces caisses noires échappent par nature à tout contrôle et ont vu leur montant exploser de 620 millions en 2000 à 14 milliards sous Idrissa Seck.
Le texte était devenu le symbole de la guerre ouverte entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Élue sur la promesse de rupture, l’alliance s’est brisée le 22 mai 2026 quand Diomaye Faye a limogé Sonko de la Primature. Quatre jours plus tard, Sonko prenait sa revanche en se faisant élire président de l’Assemblée avec 132 voix sur 165, devenant de facto le chef de la majorité Pastef face à son ancien allié.
En portant la loi, Sonko voulait forcer Diomaye à la transparence sur les fonds logés à la Présidence.
Juridiquement, le Conseil a raison. Politiquement, le pouvoir a tout perdu. La maladresse du président de l’assemblée nationale était procédurale. Vouloir encadrer un domaine réglementaire par une loi ordinaire était voué à l’échec. Les Sages n’ont fait que rappeler le droit. Mais le symbole est dévastateur pour Diomaye Faye. Comment celui qui a fait campagne contre les 8 milliards de caisse noire de Macky Sall peut-il aujourd’hui saisir le Conseil pour défendre son droit à les dépenser sans justificatif? La promesse de rupture se heurte au confort de l’opacité.
Ousmane Sonko, lui, joue un coup de maître. En perdant devant le Conseil, il gagne devant l’opinion. Il apparaît comme le seul resté fidèle à l’idéal de transparence, tandis que le Président Bassirou Diomaye Faye devient le gardien du temple de l’ancien système.
Cette affaire révèle que le Pastef ne s’est pas séparé sur un projet, mais sur une rente. Les caisses noires sont le test de vérité de toute gouvernance au Sénégal. On ne peut pas prôner la reddition des comptes et sanctuariser 8 milliards d’argent non traçable. Le Conseil a déclaré la loi irrecevable. Les Sénégalais, eux, ont déclaré le débat plus que jamais recevable.
