Par Arlette Akoumou Nga
La première pierre du futur aéroport international de Bishoftu a été posée à une quarantaine de kilomètres au sud-est d’Addis-Abeba, dans l’État régional d’Oromia. Le site, d’une superficie d’environ 35 kilomètres carrés, accueillera une infrastructure à quatre pistes, conçue pour traiter jusqu’à 110 millions de passagers par an à pleine capacité, soit plus de quatre fois le volume actuel de l’aéroport international de Bole.
À l’issue de la première phase des travaux, prévue d’ici quatre à cinq ans, l’aéroport devrait déjà pouvoir accueillir environ 60 millions de passagers par an. L’achèvement total du projet est annoncé à l’horizon 2030. Les installations comprendront également des zones de stationnement pouvant accueillir jusqu’à 270 avions, positionnant Bishoftu parmi les plus grands hubs aériens mondiaux.
Les autorités éthiopiennes présentent ce projet comme « le plus grand projet d’infrastructure aéronautique de l’histoire de l’Afrique », destiné à répondre à la saturation imminente de l’actuel aéroport de Bole, qui traite aujourd’hui entre 17 et 25 millions de voyageurs par an et devrait atteindre ses limites d’ici deux à trois ans.
Un investissement colossal porté par Ethiopian Airlines
Le coût global du projet est estimé entre 12,5 et 13 milliards de dollars, une enveloppe révisée à la hausse par rapport aux projections initiales établies autour de 10 milliards de dollars. Ethiopian Airlines, compagnie nationale 100 % publique et première d’Afrique en nombre de passagers et de flotte, joue un rôle central dans le financement et la mise en œuvre du chantier. La compagnie financera environ 30 % du projet et a déjà engagé 610 millions de dollars pour les travaux de terrassement et de nivellement du site, prévus pour s’achever dans un délai d’un an. Les principaux entrepreneurs internationaux devraient entrer en phase opérationnelle à partir d’août 2026.
Le reste du financement repose sur un montage international impliquant des bailleurs multilatéraux et des prêteurs privés. La Banque africaine de développement a déjà accordé un prêt de 500 millions de dollars et s’est engagée à piloter une levée de fonds globale estimée à 8,7 milliards de dollars. Des institutions financières du Moyen-Orient, d’Europe, de Chine et des États-Unis ont également manifesté leur intérêt.
Un levier stratégique pour l’aviation et le commerce africain
Pour Abiy Ahmed, le projet de Bishoftu s’inscrit dans une « stratégie multi-aéroports » visant à consolider la position de l’Éthiopie comme principale porte d’entrée du transport aérien en Afrique. À terme, le nouvel aéroport remplacera Bole pour les liaisons internationales, tout en renforçant la compétitivité mondiale d’Ethiopian Airlines. Les autorités mettent également en avant l’impact du futur hub sur la connectivité continentale, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). L’objectif affiché est d’élargir les corridors commerciaux et touristiques, de faciliter les échanges intra-africains et de positionner Addis-Abeba comme un carrefour incontournable entre l’Afrique, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie.
Pour accompagner l’aéroport, le projet prévoit la construction d’une autoroute moderne à plusieurs voies reliant Bishoftu à Addis-Abeba, ainsi qu’une ligne ferroviaire à grande vitesse de 38 kilomètres, capable d’atteindre des vitesses comprises entre 120 et 200 km/h. Ces infrastructures doivent garantir une liaison rapide entre le hub aérien et la capitale. Des enjeux sociaux et territoriaux sensibles.
Derrière l’ampleur du projet, les enjeux sociaux et territoriaux restent importants. La construction de l’aéroport a déjà entraîné le déplacement d’environ 2 500 fermiers, relogés dans le cadre d’un programme gouvernemental évalué à 350 millions de dollars. Si les autorités assurent que des compensations ont été mises en place, plusieurs habitants relogés dénoncent des conditions de réinstallation jugées insuffisantes, notamment pour les jeunes et les ménages sans activité stable.
Ces critiques interviennent dans un contexte plus large de transformation rapide du territoire éthiopien, marqué par une urbanisation accélérée et de vastes projets d’infrastructures. Les régions d’Oromia et d’Amhara, où subsistent des tensions sécuritaires, constituent également un défi pour l’attractivité touristique que le gouvernement souhaite renforcer grâce à ce nouveau hub aérien. Le lancement de l’aéroport de Bishoftu s’inscrit dans une séquence plus large de grands travaux initiée ces dernières années par les autorités éthiopiennes. Après le Grand barrage de la Renaissance, destiné à améliorer l’accès à l’électricité et à accroître les exportations d’énergie, Addis-Abeba multiplie les projets structurants dans les domaines de l’énergie, du transport et de l’urbanisme.
Deuxième pays le plus peuplé d’Afrique avec environ 130 millions d’habitants, l’Éthiopie affiche ainsi une ambition claire : s’imposer comme un pôle économique, logistique et énergétique majeur du continent. Le futur aéroport de Bishoftu apparaît comme l’un des piliers de cette stratégie, à la croisée des enjeux de croissance, de libéralisation économique et de rayonnement régional.
