Par Francis Annagu
Je m’appelle Jean. Je suis un jeune footballeur qui a choisi de rêver de jouer au football. J’ai fait confiance à quelqu’un qui a utilisé mon rêve contre moi. Et pour cette raison, j’ai été détenu, exploité, et laissé sans rien. Mais ma voix est maintenant libre de dire ce que je pense. Je parle pour moi-même, pour mes collègues footballeurs, et pour chaque jeune Africain dont le rêve est arraché par des personnes comme Saleh Amisi. Moi et d’autres joueurs qui ont été exploités par lui, l’appelons toujours Coach Saleh.
Mon histoire a commencé du Cap à OR Tambo, puis dans un centre de détention pour mineurs, aux bagages perdus, et de l’espoir au désespoir, et finalement à la dépression. Je raconte cette histoire pour que d’autres ne fassent pas les mêmes erreurs que moi, pour que d’autres puissent voir la vérité derrière le voile des promesses, la cacophonie des mensonges, et l’exploitation qui recouvre le beau jeu du football.
LES NOTES VOCALES
Les notes vocales commencent de manière décontractée, presque familière, comme la façon dont un entraîneur parle à un joueur en l’appelant « mon petit » ou « mon garçon ». La voix de Saleh Amisi remplit l’espace, remplissant constamment mon téléphone de rassurances, d’instructions fermes, d’encouragements et d’avertissements. Parfois il sonnait calme comme une colombe au repos, et parfois il était irrité comme un lion territorial. Parfois il venait à moi spirituellement, parfois je ressentais son rugissement autoritaire. Une chose qui demeure dans chaque enregistrement vocal est Coach Saleh, qui se positionne comme le centre de mon avenir footballistique.
Je veux que vous entendiez tout ce qui m’est arrivé. Maintenant je passe le relais de mon histoire à un journaliste à qui j’ai confié chaque détail de ma rencontre avec Coach Saleh. Il vous dira comment tout cela s’est passé :
Dans les premières conversations de notes vocales entre Saleh Amisi et Jean Nsole Bosenge, le premier parle de contacts, de numéros de téléphone et d’introductions qu’il pourrait organiser avec des personnes qui peuvent aider Jean à tenter sa chance pour des essais de football en Türkiye. Il explique que Jean doit attendre pendant qu’il termine ses discussions avec eux. Que la confirmation arrivera bientôt. Il promet d’envoyer des numéros, de connecter Jean avec des entraîneurs, et de faire des arrangements pour les lieux d’entraînement. Saleh attire l’attention de Jean sur le fait que les rapports viendront directement à lui de ces prétendus entraîneurs. Il est dit à Jean de ne pas s’expliquer, de ne pas se justifier, et de ne pas trop parler. Saleh dit qu’il entendra tout de ces personnes qui superviseraient Jean.
Au fur et à mesure que leur conversation continue, le couvert d’autorité de Saleh s’étend au-delà du football. Il conseille Jean sur la prière, sur la pratique, et sur la façonner son état d’esprit. Puis il a fait quelques références à Dieu, disant que Jean sait que ce qui se passe n’est pas accidentel, et que les retards font partie d’un plan divin. Il a même présenté les obstacles de Jean, ceux qu’il devait franchir dans le football, comme des épreuves divines. Puis il décourage le jeune homme de prendre des médicaments et l’encourage à se reposer, et à prier davantage. Il dit à Jean que le paludisme est une chose sérieuse, mais insiste aussi sur le fait qu’il ne doit mettre de pression sur personne ni remettre le processus en question.
Puis les instructions pour l’entraînement apparaissent constamment. Saleh exige des vidéos de Jean. Pas des matchs, mais des vidéos le montrant à l’entraînement. Pas des exercices de passes, mais de petits jeux sur les côtés. Quatre contre quatre. Cinq contre cinq. Six contre six. Une ou deux minutes de vidéos, montrant les compétences tactiques et la condition physique de Jean. Saleh dit que les vidéos sont pour des managers en Türkiye, et pour les agents qui veulent voir le niveau actuel de jeu de Jean. Il répète cela encore et encore, exprimant sa frustration que Jean lui ait envoyé le mauvais matériel. Que les exercices de passes ne suffisent pas. Et que les exercices individuels ne suffisent pas. Saleh veut des preuves de l’intelligence de jeu de Jean, de ses mouvements, de son positionnement, et de sa force. Il rappelle à Jean qu’il est à des milliers de jets de pierre de lui, qu’il ne peut pas le voir en personne, et que la seule façon de juger de sa préparation est à travers ces vidéos.
Discussions WhatsApp de Jean avec Saleh Amisi

En même temps, Saleh explique d’une voix tendue que l’entraînement lui-même est instable. Il dit qu’au Cap, la pluie et le froid interrompent les séances d’entraînement pendant des semaines. Et à cause de cela, les académies de football ferment lorsque les écoles rouvrent. Comme les entraîneurs aussi ne sont pas disponibles à plein temps, Jean est invité à être flexible, à s’adapter à la situation, et à s’entraîner seul si nécessaire. Saleh le rassure en disant qu’il parlera à d’autres entraîneurs pour s’assurer que Jean est entraîné de la bonne manière. Alors que sa voix propulse le rythme de la conversation, il insiste sur le fait qu’il sait ce que Jean et les autres doivent faire pour suivre ses instructions jusqu’au bout.
Les notes vocales révèlent aussi une tension dans leur conversation. À certains moments, Saleh semble sur la défensive. Il dit à Jean qu’il n’a pas besoin de s’expliquer de manière exhaustive. Que Jean sait déjà comment il travaille. Que la pression vient de mauvais endroits, de la famille, d’autres joueurs, et de l’impatience de Jean. Il accuse Jean d’essayer de le manipuler quand il lui dit quoi faire. Puis il rappelle à Jean qu’il n’est pas indépendant, qu’il représente son académie, la Unit Africa Cape Stars Soccer Academy (UACSSA), et il poursuit en disant que les décisions ne sont pas prises par lui seul. Saleh parle d’autres joueurs et des expériences passées qu’ils ont eues à l’UACSSA. Il a fait savoir à Jean qu’ils ont fini par échouer parce qu’ils n’ont pas écouté ses conseils. Ainsi, il présente l’obéissance comme le chemin sûr vers le succès.
Soudainement, Saleh oriente la conversation vers la Türkiye. Il s’avère que la Türkiye est toujours présente dans leurs discussions.
« Tu dois suivre mon commandement », dit Saleh. « Jusque-là, tu iras en Türkiye. Tu le sais très bien. Sois patient. »
Il dit que des invitations sont en préparation pour lui. Omar est sous pression (celui que Saleh Amisi dit être le représentant de l’UACSSA en Türkiye). Les documents sont mis à jour parce que les lois ont changé. Les ambassades sont lentes. De nouvelles lettres sont requises. Le timing n’est pas encore le bon. Jean est invité à attendre, à s’entraîner, à récupérer, à prier, à rester positif pendant qu’il attend ses essais. Même après des incidents graves, je veux dire après la détention de Jean, même après qu’il ait été courbé sous le poids d’une maladie, la promesse reste vivante à travers les mots de Saleh.

Lettre de soutien de l’UACSSA pour Jean, signée par Saleh, demandant son visa (expurgée pour la vie privée)
Tout au long de leur conversation, Saleh a parlé de sacrifice. Il rappelle à Jean l’effort qu’il a fait pour lui, le travail acharné et les chemins difficiles qu’il a parcourus pour assurer son succès (comme s’il y en avait eu). Il dit à Jean de se souvenir de l’histoire et de la partager avec sa famille, de comprendre qu’un jour elle deviendra une biographie. Il se présente comme faisant partie de cette histoire, comme quelqu’un qui a guidé Jean à travers de nombreux dangers, pièges, et les difficultés du jeu. Sur cette base, il demande en retour la patience, la loyauté, et la confiance de Jean.
Pourtant, dans la pulsation des mots de Saleh, se trouvent les contrôles qu’il a soigneusement orchestrés. Saleh décide même quand Jean s’entraîne, ce qu’il enregistre, ce qu’il dit, à qui il parle, et quand il passe à l’action suivante. Les notes vocales sont des directives sévères. Jean est toujours informé qu’il doit attendre des instructions, qu’il ne doit pas agir lorsqu’il n’en a pas reçu l’ordre, et que tout arrivera quand Saleh dira que cela arrivera.
LE VOYAGE DE JEAN POUR DES ESSAIS EN TÜRKİYE
Quand Jean parle avec ses propres mots, le ton change. Alors l’histoire devient plus concrète. Le sujet de l’argent apparaît tôt et clairement. Jean m’explique que lui, ainsi que d’autres joueurs tels que Daniel, Madimaka, et Marcelo, qui ont été formés sous Coach Saleh pendant des mois, ont été invités par lui à payer 1 500 dollars américains à Omar. Ils faisaient partie d’une académie qui leur promettait de belles opportunités à l’étranger. Leurs familles étaient censées contribuer à des fonds supplémentaires pour les vols, l’entraînement, les lettres d’invitation, et l’entretien quotidien en Türkiye.
Jean a plus tard décrit l’UACSSA comme une entité truquée. Il dit cela parce qu’il n’a jamais goûté à leurs promesses édulcorées. Par exemple, les essais n’ont jamais été confirmés, même pour les autres. Malgré cela, l’argent ne lui a pas été rendu. Même après l’incident en Afrique du Sud, et après son arrestation et sa détention, les grandes questions liées aux finances n’ont jamais été traitées par Saleh. Jean a demandé que son argent lui soit remboursé mais il n’y a eu aucune réponse.
Jean m’a aussi dit que Saleh n’a pas cessé de promettre des essais au Yeni Sincan Spor Kulübü, un club à Ankara, Türkiye, même après tout ce qui lui est arrivé. Saleh a utilisé le nom et les détails de ce club, dont certains étaient inventés, pour envoyer Marcelo dans un voyage douloureux en Türkiye. Malgré le traumatisme que Jean subit, la perte de biens, et la perturbation de sa carrière, le message de Saleh n’a pas changé : attendre l’invitation.
Jean m’a confirmé que pendant qu’il s’entraînait à l’UACSSA, Saleh lui a donné un document avec lequel voyager. Ce document est la lettre d’invitation montrant le club turc, signée, indiquant son nom et son numéro de passeport.
Lorsqu’il a été arrêté à l’aéroport OR Tambo, Jean a été choqué que le papier que Saleh lui avait donné était faux, comme les autorités aéroportuaires le lui ont dit.

Lettre d’invitation de Jean pour les essais en Türkiye, fournie par Saleh Amisi (expurgée pour la vie privée)

Contrat de location turc (I)

Contrat de location turc (II)
Non seulement cela, Jean a été abandonné par Saleh après avoir été arrêté alors que Saleh, l’entraîneur assistant Osman, et le responsable des relations publiques du club étaient tous là avec lui. La souffrance que Saleh lui a infligée continue de le troubler jusqu’à ce jour. En réalité, Saleh n’a pas essayé de contacter sa famille pour leur parler de sa situation.
LA DÉTENTION DE JEAN, ET LE RETOUR À KINSHASA
Parce que Jean l’a cru, sa famille a envoyé de l’argent pour qu’il puisse acheter un billet pour rentrer chez lui. Jean voulait voyager du Cap via Addis-Abeba directement à Kinshasa, sur un vol réservé sur AirLink. Mais Saleh l’a vite arrêté, et a insisté pour que Jean voyage plutôt par Johannesburg. Ainsi, Saleh a géré l’arrangement et a pris l’argent qui était destiné au billet.
Le 27 décembre 2024 était le jour où Jean est arrivé à l’aéroport international OR Tambo. Au poste de contrôle de l’immigration, les agents ont demandé ses documents et Jean leur a remis le papier que Saleh lui avait donné. Les agents l’ont examiné et vérifié, puis lui ont dit qu’il était faux, qu’il n’était pas un document original et valide. Le document en question était la lettre d’invitation pour des essais au Yeni Sincan Spor Kulübü.
Au fur et à mesure que l’histoire de Jean se déroule, elle a été façonnée par la confiance et l’espoir. S’exprimant dans son adorable anglais pidgin, Jean dit :
« Et puis Saleh Amisi le parle pour moi, j’ai le, cette sœur est en train de faire le papier, le papier pour, pour les gens oui qui retournent à la maison. »
« Le papier il va ça tu donnes, tu donnes l’argent, tu es donner tu ce papier va euh, mais l’aéroport va lever, va lever ça pour toi, tu passes. Ce papier est le, tu donnes, tu le passage pour l’aéroport. Ce papier est le nom pour tena leave, c’est le tena leave. »
Jean a essayé d’expliquer à la police que le papier lui avait été donné par Coach Saleh. Il leur a dit encore et encore qu’il ne connaissait pas l’authenticité de la lettre d’invitation. Il a mentionné Saleh par son nom. Mais les agents n’ont pas accepté cette explication. Ensuite, Jean a été emmené hors de l’aéroport et conduit dans un commissariat de police. Il a dû y passer sept jours sans représentation juridique.
Après cela, Jean a été conduit devant le tribunal. Bien qu’il ait appelé Saleh via un service téléphonique et lui ait dit ce qui se passait à ce moment-là. Saleh lui a conseillé que, si on lui demandait, il devait dire aux autorités qu’il n’avait pas d’avocat. Jean a suivi ce conseil, et après les procédures judiciaires, il a été envoyé aux services correctionnels de Boksburg, la seule prison pour mineurs à sécurité maximale du Gauteng, où il est resté quatre mois. Et il a été transféré dans une prison à Pretoria, où il a passé un mois.
Ordre d’expulsion du Département des affaires intérieures
En se souvenant des paroles de Saleh, il dit que tout ce qu’il lui disait n’était qu’un outil de manipulation. « Même lorsque j’étais là en prison, je sentais le poids de son contrôle m’écraser », note Jean.
Pendant sa détention à OR Tambo, les deux sacs Echolac de Jean ont également été confisqués. Le jour de sa libération après avoir passé un mois en prison, Jean a demandé des nouvelles de ses sacs. Mais on lui a dit qu’il devait aller à OR Tambo pour les chercher.
Les autorités lui ont demandé s’il connaissait quelqu’un dans la ville de Johannesburg qui pourrait l’aider à sortir de son épreuve. Jean a dit qu’il connaissait un pasteur. Il a alors contacté le pasteur et lui a tout expliqué. Le pasteur, qui vit à Johannesburg, est venu à la prison et ensemble, ils ont pris un bus pour l’aéroport afin de récupérer les sacs de Jean. Mais les agents de l’aéroport n’ont pas pu les trouver. Ainsi, Jean et le pasteur sont partis sans récupérer ses bagages. À ce moment-là, il a dû planifier son voyage vers la République démocratique du Congo, son pays d’origine.
Jean dit :
« Et puis moi et ma famille oh vont m’envoyer le, l’argent pour que je puisse acheter mon, mon billet pour venir, pour rentrer à la maison. Ma famille ah m’a envoyé l’argent, je veux acheter mon billet pour rentrer à la maison. »
« J’achète mon billet parce que depuis l’aéroport du Cap je me suis seulement reposé, les, les gens, je laisse les gens aller directement à la maison. »
« Moi j’ai dit à Saleh que moi je veux acheter mon billet pour, eh depuis Le Cap. Eh Éthiopie je vais, mais Addis-Abeba, Addis-Abeba je raccourcis, je raccourcis mon vol et je rentre à la maison à Kinshasa. Saleh Amisi prend l’argent, toi tu vas, tu achètes pour moi mon billet pour Johannesburg, Johannesburg veut raccourcir mon vol, je veux rentrer à la maison à Kinshasa. »
« Mais eh 27, 27 en décembre 2024 je veux, je prends mon billet. Je veux aller prendre mon vol, je veux aller et prendre eh le vol pour Le Cap, Le Cap depuis Johannesburg ; mais Johannesburg. J’attends, je veux prendre mon vol à eh 2028, 2028 à eh 4 heures je veux prendre mon vol parce que je veux rentrer à la maison à Kinshasa. Mais je passe par le checking, par le checking, à 3 heures. Je finis mon checking mais le dernier checking va être fait par l’Immigration. L’Immigration me dit eh donne-moi le, ma le, il me dit donne-moi le papier. Je donne ce papier que Saleh Amisi m’a donné. Son nom Tenali. Je donne, ils me disent que ce papier est faux, il n’est pas eh original. Moi je dis, moi je ne sais pas ah, je ne sais pas. Ce papier on me l’a donné. Je dis, quelle personne t’a donné le papier ? Je dis tu sais que mon coach c’est Saleh. »
Et Saleh Amisi a été dûment informé par courriels de cette enquête et des résultats jusqu’à présent. Il n’a pas répondu à ces histoires documentées, non seulement celles de Jean, mais aussi celles de Marcelo, Madimaka, et Rusuombeka. Même ainsi, Saleh n’a pas cessé d’essayer de recruter Jean pour un essai en Türkiye, et d’autres jeunes joueurs qui s’entraînent actuellement dans son académie, car il reste toujours en contact avec leurs parents.
À ce moment précis, Jean m’a demandé de lui céder la place car il aimerait donner sa conclusion, alors qu’il attend l’issue de l’instance dirigeante mondiale du football.
JEAN : SUR UN FIL
Maintenant que je suis de retour au Congo, je suis libre mais pas libre. J’ai perdu des mois de ma vie simplement parce que j’ai fait confiance à Coach Saleh. Sans parler de mes sacs, de l’argent, et du temps précieux dans le développement de ma carrière de football. Je me sens en colère, frustré, et très déçu par Saleh parce qu’il continue de me promettre la Türkiye, et me demande même des vidéos, et continue de manipuler de jeunes joueurs.
Maintenant, retour au reporter :
Néanmoins, après avoir fait de grands efforts pour amener Saleh à dire un mot ou deux à ce sujet, cela est resté une porte fermée. Il a ouvert ses courriels plusieurs fois, comme on peut le voir sur mon traceur d’e-mails, mais rien n’est venu de lui. Lorsque la première enquête a été publiée par Panorama Papers le 7 janvier 2026, la Fédération turque de football a été contactée par e-mail ; jusqu’à présent, aucune réponse après qu’ils l’ont ouvert à de nombreuses reprises. Dans le même esprit, la Fédération sud-africaine de football a également été contactée via ses e-mails médiatiques et juridiques, mais aucune réponse depuis lors.
Francis Annagu est un journaliste d’investigation du sud de Kaduna
