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Cameroun | 1955 recommence en 2025: Yaoundé piégé dans son histoire inachevée

Est-il possible de rapprocher ce qui s’est passé en 1955 au Cameroun de ce que nous vivons aujourd’hui ? Oui, on peut dire — avec toutes les précautions que requiert une telle comparaison historique — que le Cameroun de 2025 ressemble, par bien des aspects, à celui de 1955.

by Panorama papers
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Avec Jean-Pierre Bekolo

Si nous avons besoin de notre histoire, ce n’est pas pour nous plaindre, mais pour avancer. Or au Cameroun, l’histoire ne nous a pas libérés : elle nous a enchaînés. Les événements que nous vivons aujourd’hui, et que nous allons vivre jusqu’au 12 octobre prochain pourraient bien être la répétition presque exacte d’un drame déjà joué lors de l’époque coloniale— et jamais refermé.Sommes-nous dans un recommencement? Le Cameroun semble revenu au point de départ. Nous sommes en 1955. Deux camps s’affrontent. D’un côté, ceux qui veulent que le Cameroun appartienne à ses enfants. De l’autre, un pouvoir colonial qui ne cède rien sans répression.

Et entre les deux : les collaborateurs, opportunistes, affairistes, ceux qui savent où est la vérité mais espèrent des miettes. Ceux-là ne croient pas vraiment au système, mais ils y trouvent leur compte. Ils ne soutiennent pas le régime par conviction, mais par confort, lâcheté ou calcul. Ils savent exactement ce qu’il faudrait faire pour que ce pays change — mais ils préfèrent attendre leur nomination, leur per diem, leur poste de prestige. Ce sont les mêmes que Fanon décrivait : des élites locales qui servent la domination sans en porter le nom, des intellectuels rentiers de l’ordre établi, des journalistes du silence.

En 1955, le pouvoir colonial identifie deux cibles à abattre : les radicaux, qu’il faut tuer, et les modérés, qu’il faut acheter ou neutraliser. Toute voix en faveur d’un Cameroun indépendant est alors une menace. Il faut diviser, opposer, acheter, écraser… En 2025, cette stratégie est toujours en vigueur. Le régime en place — vieux, maintenu à bout de souffle par la peur et le silence — traque la jeunesse engagée, bâillonne les intellectuels critiques, ridiculise les artistes éveillés. Ceux qui dénoncent ouvertement sont poursuivis pour “insurrection”.

Ceux qui essaient de construire autrement sont marginalisés, étouffés par l’indifférence ou les manœuvres administratives. Le système ne supporte pas l’idée d’une conscience nationale autonome.En mai 1955, alors que le Cameroun est encore officiellement sous tutelle française, l’Union des Populations du Cameroun (UPC) incarne une volonté forte d’indépendance. Son projet est clair : construire une nation libre, souveraine, sans tutelle ni compromis coloniaux. Mais cette ambition est perçue comme subversive. Le 20 mai 1955, le gouvernement colonial interdit l’Upc. Les jours suivants, de nombreuses villes s’embrasent : Douala, Yaoundé, Ebolowa… La répression est brutale. Elle marque le début de ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre de libération, avec son cortège de violences, de clandestinité et de sacrifices.

Um Nyobè et ses camarades sont contraints à la fuite, puis à la lutte armée.En juillet 1955, l’interdiction officielle de l’Upc est confirmée. Le mouvement nationaliste est criminalisé, les élections de 1956 se déroulent sans lui, et le projet d’indépendance porté par le peuple camerounais est confisqué.Et aujourd’hui, en 2025, nous sommes exactement dans le même schéma. Soixante-dix ans plus tard, le contexte a changé, mais certaines dynamiques persistent. Le régime en place, bien qu’officiellement démocratique, semble reproduire une logique d’exclusion, en disqualifiant les opposants jugés trop radicaux ou populaires. L’élimination de Maurice Kamto de l’élection présidentielle de 2025 suscite un malaise profond. Pour beaucoup, cette décision rappelle l’exclusion de l’Upc en 1956, et réactive le sentiment que le peuple camerounais ne peut pas choisir librement ses dirigeants.Le même langage est utilisé.

Le même mot utilisé en 1955 revient aujourd’hui : “insurrection.” On voit aussi réapparaître aussi certains termes lourds de sens : “trouble à l’ordre public”, “atteinte à la sûreté de l’État”. Des mots qui servaient autrefois à justifier la répression coloniale, et qui sont aujourd’hui mobilisés contre des voix critiques.Et aujourd’hui en 2025 ? Va-t-on aussi emprisonner ceux qui appelleront à se lever contre la mascarade électorale? Va-t-on poursuivre pour “appel à l’insurrection” ceux qui réclament le droit de choisir librement son president? Et ceux qui vont dénoncer l’exclusion de Maurice Kamto? Une fois encore, ce n’est pas l’insurrection qui est le problème, c’est l’État qui fabrique les conditions de la révolte.Dans ce climat, dire la vérité devient subversif. Poser les bonnes questions, formuler un diagnostic lucide sur la situation nationale, peut suffire à être catalogué comme extrémiste. La liberté d’expression devient suspecte, et l’engagement sincère est assimilé à de l’insubordination.

En 1956, suite a l’interdiction du 13 juillet 1955, les nationalistes de l’UPC sont exclus des élections de la première Assemblée Territoriale du Cameroun – ATCAM instituée par la loi-cadre. La France fabrique des élites dociles, impose Ahidjo, enterre la véritable indépendance. En 2025, on reproduit le même scénario. Le régime de Paul Biya fabrique son “élection” du 12 octobre 2025, exclut Maurice Kamto, organise le vide politique, prépare une “victoire” sans légitimité. Rien n’a changé. Ou plutôt : tout recommence.Le système fonctionne par neutralisation des consciences. L’objectif n’est pas seulement d’éliminer les opposants véritables. C’est de rendre impossible tout élan collectif, tout imaginaire révolutionnaire, toute capacité de projection.

L’un des aspects les plus douloureux — et les plus honteux — de la tragédie de 1955 fut l’ethnicisation délibérée de la lutte de libération nationale. Pour mieux isoler les nationalistes, le pouvoir colonial a fabriqué l’idée selon laquelle l’UPC était une affaire de Bassa. Puis, après les assassinats, lorsque la résistance a migré vers l’Ouest, ce sont les Bamiléké qui ont été à leur tour associés au “désordre” et au “maquis”.Plutôt que d’assumer la profondeur historique et politique de la résistance camerounaise, on l’a réduite à une “affaire tribale”, facilitant ainsi la répression. Les villages rasés, les civils massacrés, les disparus par milliers…

Tout cela a été justifié au nom de la “paix”, contre une soi-disant minorité dangereuse.Ce poison a été injecté dans le cœur de la nation naissante. Et aujourd’hui, en 2025, le même mécanisme se répète. Lorsqu’une voix s’élève, on commence par scruter son origine ethnique, puis on la disqualifie en tant que “tribalisme déguisé”. Ce réflexe est savamment entretenu : dès qu’une communauté exprime une contestation, on agite le spectre du repli identitaire, du danger communautaire, de la division.Comme en 1955, le régime repose sur une armée de collaborateurs. Ils ne croient pas en Paul Biya. Ils ne croient plus à rien, d’ailleurs.

Mais ils savent où se trouvent les budgets, les nominations, les avantages. Ils se positionnent du côté du pouvoir par intérêt, par cynisme ou par peur. Ils ne sont pas dupes. Ils savent ce qui est juste. Mais ils espèrent que leur silence leur vaudra une place dans la chute.Le régime tient, non pas parce qu’il est fort, mais parce qu’il est entouré de ceux qui savent et ne disent rien. Ce sont les traîtres du quotidien, qui préfèrent le confort de la soumission à l’inconfort de la vérité. Et c’est cette trahison permanente qui empêche l’avènement du Cameroun véritable.Sommes-nous alors un pays de traitres? Cette expression choque. Elle est dure. Mais elle décrit une réalité sociale : le Cameroun n’a pas été trahi une fois.

Il est trahi en permanence. C’est devenu une culture politique : trahir pour survivre, trahir pour réussir, trahir pour ne pas mourir. Nous avons appris à récompenser la duplicité, à valoriser le mensonge, à punir la loyauté envers le peuple. Ceux qui aiment vraiment ce pays sont souvent contraints à l’exil intérieur ou extérieur. Le Cameroun est un pays bâti sur la trahison de ses héros. Il ne manque pas de héros, mais il détruit systématiquement ceux qui osent porter une vérité. Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Ernest Ouandié ont été physiquement éliminés. Mais leur assassinat s’est poursuivi symboliquement : en les effaçant de l’histoire nationale, en faisant comme si leur combat n’avait pas eu lieu.Le résultat?

Un pays sans mémoire, sans filiation politique, sans transmission. Un peuple orphelin de ses propres luttes. Un peuple qui ne sait même plus ce qu’il a été empêché de devenir.Le moment n’est-il pas venu de recommencer ce travail interrompu? Il ne s’agit-il pas de reprendre leur combat, là où il a été abandonné : pour une véritable indépendance, une justice sociale réelle, une parole nationale autonome. Nous découvrons aujourd’hui que depuis 1955 ce pays est arrêté!Nous sommes dans le même théatre. Le décor a changé, les acteurs ont changé, mais la pièce reste la même.

En 1955, c’était blanc, visible. En 2025, c’est noir, c’est invisible. La logique est restée identique : empêcher l’émergence d’un peuple debout, penser à sa place, parler en son nom, confisquer sa voix. Nous vivons un colonialisme maquillé, reproduit à l’intérieur de nous-mêmes. Ce sont des Camerounais qui répriment d’autres Camerounais, au nom d’une paix qui n’est que soumission. Ce sont des juges, des préfets, des ministres , des policiers, des gendarmes qui obéissent aux règles d’un jeu écrit depuis 1955 par d’autres contre-nous.

Si le Cameroun est encore en 1955, alors il faudrait au-delà de cette élection réouvrir le chemin bloqué de la souveraineté réelle. Nous ne devons plus avoir peur comme en 1955 de reconquérir notre dignité, de notre parole, de notre avenir.Car tant que le pays sera tenu par des traître, tant que les collaborateurs se feront passer pour des guides, et tant que la vérité sera considérée comme une menace, alors nous resterons prisonniers du piège colonial. Et il faudra bien, un jour ou l’autre, rompre cette boucle.

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