Par Léopold DASSI NDJIDJOU
1) Deux présidents pour un fauteuil?
Le Cameroun va mal après l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 et très mal encore à l’issue de la proclamation des résultats le 27 octobre dernier. Pour ne rien arranger, Issa Tchiroma Bakary, le challenger de Paul Biya a rejeté les résultats, les qualifiant de < mascarade >, se déclarant vainqueur.
A quelques heures de la prestation de serment de Paul Biya, les observateurs et analystes se demandent si l’enfant terrible de Garoua ne va pas lui aussi dire le serment dans la mesure où en dépit de la proclamation officielle des résultats,, il n’a jamais lâché du leste. Le pays vit du reste douloureusement le mot d’ordre de 3 jours de villes mortes qu’il a lancés depuis lundi dernier.
Curieusement, dans une grande partie du triangle national, son message est passé. En sus de cette surprise car le pouvoir semblait pris de court par la dimension de l’obéissance populaire, on a constaté que les édifices publics et privés ont été vandalisés, les sièges du Rdpc, parti au pouvoir, étaient particulièrement visés. L’autre fait qui amplifie le mystère autour des jours à venir au Cameroun, vient de la déclaration de Issa Tchiroma Bakary himself, annonçant une frange de l’armée désormais acquise à sa cause. Un bluff ou une réalité ? Des interrogations fusent. Pourquoi le pouvoir après plusieurs menaces de l’interpeller et de le présenter à la justice n’est-il pas toujours passé aux actes? Certaines sources annoncent une tentative d’arrestation qui a tourné au fiasco. Il y aurait-il déjà une force armée autour de lui? D’autres affirment qu’il est aujourd’hui sur le territoire nigérian. Mais comment est-il sorti du territoire national dans un contexte politique électrique ? On se souvient que le même Tchiroma Bakary mettait le régime en garde contre l’occurrence du model ivoirien de 2010 entre Laurent Gbagbo le président sortant et Allassane Dramane Ouattara son challenger qui réclamait la victoire des urnes.
La suite on la connaît, plus de 3000 morts, la déportation de Gbagbo à la Cpi et la prise du pouvoir par Ouattara. Désormais au Cameroun, les avocats de Tchiroma Bakary menacent de traîner les dirigeants camerounais devant le Cpi s’il y a des morts liés à cette crise postélectorale. A l’heure où le président Biya va prêter serment, des voix s’élèvent de toutes parts pour appeler au dialogue, à des négociations pour éviter un bain de sang à travers le pays. Aussi, parce que certains lieutenants de Tchiroma sont au bagne, la piste du dialogue semble compromise. C’est pourquoi, le discours de Paul Biya sera particulièrement scruté ce 6 novembre pour y déceler les matériaux pour édifier des ponts et non des forteresses. La parole de Paul Biya était attendue depuis le déclenchement des protestations. Son message sera donc de l’eau ou de l’huile sur le feu.
Cela suppose un discours de décisions allant dans le sens de l’apaisement immédiat. Une main tendue vers son challenger Issa Tchiroma Bakary. Le durcissement du ton, la radicalité des propos comme on l’a suivis des tenanciers du pouvoir ces derniers jours, peuvent donner des ailes ou un zèle nouveau au camp d’en face de perpétuer dans sa logique d’entrer coûte que coûte à Étoudi. Le ministre Tchiroma Bakary l’a du reste dit dans une de ses vidéogrammes en s’adressant aux Camerounais.Ce 6 novembre, la balle est dans le camp du président Paul Biya, dans les gradins, les communautés nationale et surtout internationale observent et comptent les points. Tout dépend de la manière de jouer. Et tout ce qui se fait commence par la parole..
2) un pays profondément divisé
Affirmer que le Cameroun est un pays divisé sur tous les bords est un euphémisme. Ce triangle logé au cœur de l’Afrique centrale est travaillé par des antagonismes politiques les plus difficiles à remédier. >, pour ainsi dire la diversité de ce pays, est en proie à des menaces politiques à même d’entamer son existence. Des observateurs craignent à court terme la résurgence des lignes de fractures à travers ses différentes composantes. Il se dessine de ce fait une nouvelle géopolitique nationale qui se nourrit de ces antagonismes. La fracture la plus emblématique, enclenchée depuis 2016 et volcanique depuis 2017 a déjà ôté la vie à plus de 6000 Camerounais et poussé plus d’un million au déplacement à l’intérieur du pays ou de se réfugier à l’extérieur, principalement au Nigeria. C’est connu, le Cameroun anglophone se bat tant bien que mal pour sa séparation du Cameroun francophone.
Avec l’élection présidentielle d’octobre dernier, une nouvelle faille béante est en train de naître entre l’ensemble grand-nord et grand-ouest, opposé au grand Sud , dont le Centre et le Sud et dans une mesure limitée, l’Est du pays. Le mot d’ordre des villes mortes lancé par Issa Tchiroma Bakary est venu étaler dans toute sa vigueur cette nouvelle donne. A ceci, les clivages ethniques ou communautaires qui vont avec, viennent complexifier les grilles de lecture. En dépit de toutes les stratégies déployées par les autorités administratives pour mettre en échec le mot d’ordre de villes mortes dans ces régions du pays, on constate que le septentrion, l’Ouest, le Littoral et une partie de l’Est se radicalisent. Cette cartographie est importante à l’échelle nationale et appelle à la mise sur pied d’un nouveau logiciel de gestion du pouvoir. L’autre schisme et non des moindres, est entre les jeunes et les vieux. Les octogénaires et les nonanégenaires tiennent l’essentiel des postes de décision alors que les jeunes sont à la traîne.
Paul Biya dans un de ses discours dont lui seul tient le secret, a caressé les jeunes dans le sens du poil en affirmant que la transition générationnelle était en marche. Depuis lors, rien! A côté des jeunes, il y a les femmes qui sont des laissez pour compte, des bouche-trous qu’on met en évidence pour contenter la communauté internationale. C’est dur de l’affirmer ainsi de manière péremptoire mais la réalité est bien cela. Tenez. Aucune femme au Cameroun n’est générale dans l’armée ; aucune n’a été Premier ministre ou occuper des ministères de souveraineté; aucune n’a occupé la tête d’une Institution politique; aucune n’a été gouverneur ou présidente de Conseil régional; aucune n’a été Maire de ville, entre autres. On comprend dès lors avec force pourquoi Paul Biya a dédié son septennat à la cause de la jeunesse et des femmes. Dans son discours de ce jour, il est particulièrement attendu sur ces aspects.
3) les institutions électorales plus que j’aimais fragilisées
L’élection présidentielle du 12 octobre 2025 a étalé toute la fragilité des institutions électorales au Cameroun. Dans ce sens, Elecam et le Conseil constitutionnel sont sur le grill. Elecam, l’institution chargée de l’organisation matérielle des élections au Cameroun, a traversé des moments très difficiles avant l’élection, son indépendance, sa neutralité et son impartialité questionnées, au point où elle a été attraite devant les tribunaux. Le point le plus difficile qui ruine la réputation d’Elecam est venu de son incapacité à publier la liste électorale nationale comme l’exige l’article 80 du Code électoral. Ce manquement a poussé beaucoup d’acteurs du processus électoral, dont les partis politiques et autres, a accabler l’institution que dirige Enow Abrams Egbe de collusion avec le Rdpc.
L’autre point qui a jeté le doute dans l’esprit de l’opinion est venu du fait qu’Elecam s’est comporté comme une institution qui ignorait l’identité des différents partis politiques avec qui ils travaillent tous les jours pour un processus électoral apaisé, donc accepté par tous les acteurs. De ce fait le fait d’avoir agi comme si Ekane Anicet n’était pas le président de Manidem alors que précisément, il a présidé pour le compte du Manidem, la réunion des partis politiques convoquée à Mbankomo par Elecam est une incompréhension quand il est récusé de cette qualité à l’heure du dépôt des candidatures au Conseil électoral. Pire encore, après le dépouillement dans les bureaux de vote, plusieurs agents et cadres d’Elecam sont accusés d’avoir manipulé les Pv obtenus dans les bureaux avant la transmission à la commission départementale de vote. Cette accusation a été récurrente lors du contentieux post électoral devant le Conseil constitutionnel.
A son tour, le Conseil a été accusé par plusieurs requérants devant lui, de déni de justice. On l’accuse de se réfugier derrière l’écran de fumée procédurale pour s’empêcher de connaître au fond les affaires portées à sa connaissance. C’est une constance pour l’auguste institution qui siège au Palais des congrès de Yaoundé. A côté de ceci, des voix s’élèvent pour condamner l’iniquité du Conseil. Ainsi, le cas Zipang Hilaire Macaire, dont la candidature a été retenue par le Conseil électoral, sera plus tard rejetée par le Conseil constitutionnel au motif qu’il n’était pas le président du parti Mp. Pourtant dans le cas Manidem, le Conseil s’est interdit de se prononcer sur l’identité du président de ce parti. Curieux. Tout ceci pousse l’opinion plus que jamais à douter, à avoir confiance en ces institutions électorales. C’est là aussi une piste que la démocratie camerounaise est à la croisée des chemins, et il faut une volonté politique averée pour sortir de cette situation difficile..
