Par Félix C. Ebolé Bola
Le Cameroun ne souffre pas d’un déficit de mégawatts (MW), ni même d’un problème d’opérateur, mais d’un système mal conçu, selon, l’expert en développement durable Patrick C. Sandji.
«On paie pour une électricité qui n’existe pas physiquement, on produit une électricité sans marché économique, et on compense par une électricité chère. Il ne s’agit donc pas d’une crise de capacité, ni seulement d’une crise de gestion, mais d’une crise de conception», affirme-t-il.
A propos des grandes centrales hydroélectriques du pays que sont Edéa, Nachtigal, Song Loulou ou encore Memve’ele, le spécialiste rappelle qu’elles sont toutes construites au fil de l’eau et dépendent, directement, du débit naturel des fleuves qui, par nature est variable.
Le fleuve Sanaga, à lui seul, abrite trois des plus grandes centrales et 65% de la production hydroélectrique nationale, contractualisée comme si elle était physiquement garantie.
«Multiplier les barrages sur la Sanaga ne multiplie pas l’eau. On multiplie simplement les droits financiers sur une ressource incertaine. Une année de sécheresse ne devient plus un incident technique, mais un choc budgétaire national.»
Il se trouve que, détaille M. Sandji, dans les contrats actuels, on a introduit un mécanisme redoutable appelé capacity payment, qui veut que l’Etat paie une capacité «garantie», indépendamment de l’eau réellement disponible.
La conséquence de cette pratique, selon Patrick C. Sandji, est que lorsque le débit devient insuffisant et que la centrale ne peut pas produire, le pays, lui, paie comme si l’électricité avait existé.
«Nous ne payons donc pas seulement pour une électricité non-consommée. Le climat devient une dette, et la pluie une ligne budgétaire.»
Dans cette production d’électricité sans marché, une grande partie de l’énergie est produite la nuit. Or, le marché local est centré sur l’électrification domestique, c’est-à-dire que les ménages consomment peu la nuit, ‘l’industrie électro-intensive est faible et il n’y a ni stockage massif, ni charges pilotables, détaille l’expert en développement durable.
Le Cameroun produit ainsi une électricité virtuelle, d’un côté, et de l’autre une électricité réelle, mais sans valeur et dont le coût est engagé sans création de richesse.
Et, lorsque l’hydroélectricité s’avère insuffisante, on fait appel au thermique qui est réel, mais cher : le pays paye alors une capacité hydro-théorique qui n’a pas produit, et pour une énergie thermique réelle pour compenser.
On se retrouve alors avec le même manque payé deux fois : la première pour une électricité virtuelle, et ensuite pour une énergie chère.
Pour l’expert, la vraie réforme du secteur serait de revoir les contrats des barrages au fil de l’eau, partager réellement le risque hydrologique, créer des usages productifs nocturnes, intégrer le stockage, diversifier hydrologiquement et territorialement le système et transformer le kilowatt en valeur économique.
«La souveraineté énergétique ne consiste pas à produire plus. Elle consiste à produire réellement, utilement et productivement», ajoute Patrick C. Sandji.
Le Cameroun, rappelle-t-on, est secoué depuis plus d’un quart de siècle par une crise énergétique sans précédent et qui, selon le patronat, lui fait perdre annuellement au moins un point de croissance économique.
