Avec Georges Dougueli
Le conflit qui oppose la première dame du Cameroun au fils du président est d’une telle intensité qu’il a fini par déchirer un pan du voile qui, jusque-là, recouvrait la vie du patriarche et celle de ses proches. Franck Biya, vice-président ? L’idée fait son chemin. Dans la perspective, incertaine, de la succession et dans une ambiance crépusculaire, un débat agite les cercles du pouvoir : deux Biya à la tête de l’État vaudraient mieux qu’un, estiment certains, tandis que d’autres excluent catégoriquement toute succession dynastique.
Chez les partisans de la première hypothèse, le nom de ce dirigeant d’entreprise de 54 ans revient avec insistance. Des officines mystérieuses multiplient portraits flatteurs et vidéos hagiographiques pour tenter de lui forger une stature de vice-présidentiable. La famille est-elle prête à se ranger derrière la « candidature » de l’aîné du patriarche ? Non, car ce serait oublier un peu vite que Franck n’a jamais entretenu de rapports cordiaux avec sa belle-mère, Chantal Biya.
Le fantôme de Jeanne Irène Biya
Ce n’est un mystère pour personne : la première dame n’est pas proche de Franck, issu du mariage entre la défunte Jeanne Irène et Paul Biya. Elle soutient Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence et figure centrale du clan qu’elle a constitué au cœur du pouvoir. Mue par un profond sentiment d’insécurité, elle s’est entourée d’une garde rapprochée censée la protéger du « village », autre nom donné au « clan Bulu » qui gravite autour de son époux.
Ses membres goûtent peu l’influence que l’on prête à Chantal. C’est à elle que beaucoup attribuent le maintien du controversé Ngoh Ngoh – quatorze ans : une longévité inhabituelle – au secrétariat général de la présidence. L’intéressé se verrait naturellement passer à la vice-présidence, ce strapontin destiné, depuis la dernière révision constitutionnelle, à conduire son occupant à hériter de la magistrature suprême en cas d’indisponibilité du chef de l’État.
Pour Chantal comme pour Franck, le contrôle de la vice-présidence est un gage de survie politique, un enjeu de taille qu’ils partagent. Pour le reste, tout les oppose. Elle, exubérante, flamboyante, bonne vivante. Lui, austère, secret, parfois timide, toujours prudent. Franck Biya n’avait que 4 ans lorsque son père fut nommé Premier ministre, avant d’accéder à la présidence sept ans plus tard. Chantal, elle, a grandi à Dimako, une localité enclavée de l’Est-Cameroun, région pauvre marquée par l’exploitation forestière et l’orpaillage alluvionnaire.
Franck, trop introverti ?
Leurs relations acrimonieuses ne datent pas d’hier. Elles remontent à 1994, lorsque le chef de l’État, veuf depuis deux ans, rencontre celle qu’il épousera quelques mois plus tard. « Franck avait tenté de dissuader son père, non pas de se remarier mais d’épouser cette jeune femme d’extraction modeste », explique un journaliste. Peine perdue : le choix est fait. L’accueil glacial réservé par l’entourage familial et professionnel du président à la jeune mariée laissera des traces durables.
Le président soutient alors sa dulcinée envers et contre tous. Il lui transmet les notes rédigées par ses collaborateurs. Certains, purement et simplement écartés de la présidence, le paieront au prix fort. D’autres, issus, comme Franck, de la famille biologique du chef de l’État, seront un temps éloignés de l’orbite présidentielle. Les tensions s’expriment jusque dans les détails : on se dispute pour décrocher ou raccrocher d’anciennes photos de famille. Un bâtiment abritant la Fondation Jeanne-Irène-Biya a été rebaptisé Fondation Chantal-Biya, au grand dam des proches de l’ancienne première dame.
Beaucoup soupçonnent alors la nouvelle épouse de vouloir effacer jusqu’au moindre souvenir de sa rivale posthume. Père et fils se brouillent d’ailleurs longuement à ce sujet, après que la commémoration du dixième anniversaire du décès de Jeanne Irène eut été empêchée. C’est le classique conflit des familles recomposées : lui la détesterait parce qu’il croit qu’elle le hait. Et l’inverse semble tout aussi vrai. Comme à son habitude, Paul Biya refuse d’arbitrer. Il laisse les tensions s’accumuler avant d’intervenir a minima pour limiter les dégâts.
Sensible au sentiment d’insécurité manifesté par son épouse, il la conforte dans son besoin de s’entourer de fidèles prêts à la défendre. Mais il veille également à ne pas marginaliser son fils, allant jusqu’à promouvoir certains de ses proches au gouvernement ou à la tête d’entreprises publiques. Pourquoi, alors, ne pas avoir propulsé Franck lui-même ? « Peut-être parce qu’il n’a jamais eu l’intention d’en faire son successeur. Franck est desservi par son tempérament trop introverti, souligne un ancien camarade de collège. En 5e, il était assis à l’avant-dernier rang et ne sortait pas de la classe, à la récréation. C’est difficile de faire de la politique quand on a du mal à aller vers les autres. »
L’absence de testament de Paul Biya
Les détracteurs de Franck rappellent également son adhésion tardive (novembre 2023) au parti fondé par son père, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais. Comment pourrait-il accéder à la vice-présidence sans être membre de son comité central, encore moins de son bureau politique ? Cela dit, le protégé de Chantal Biya, Ferdinand Ngoh Ngoh, aussi puissant soit-il, n’en fait pas davantage partie.
Il n’empêche, c’est bien de Franck dont on parle dans les dîners mondains. Ferait-il un bon président ? Les anecdotes fusent. Celle de cet homme l’ayant croisé sur le pas de porte d’un célèbre couturier de l’avenue Rapp, à Paris. Il venait, à la tombée de la nuit, pour des essayages. « Ah bon ? Il s’est enfin mis aux costumes à plus de 2 000 euros ? » Et revient alors l’inévitable refrain sur la supposée radinerie du rejeton présidentiel, travers qu’il tiendrait de son père.
Rien à voir avec la première dame qui, elle, dépense sans compter et a fait la fortune de plusieurs stylistes, accumulant toilettes de luxe et maroquinerie de marque. Ce conflit larvé pourrait n’être que la préfiguration des affrontements que beaucoup redoutent et qui pourraient éclater à la disparition du patriarche, lequel n’a jamais dévoilé les contours de son testament politique.
