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Cameroun | Peuple, légalité et déficit de légitimité après la présidentielle de 2025 : Comment sortir de l’imbroglio

Le Cameroun n'est pas maudit. Il faut savoir tourner la page.

by world top news
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Avec Hilaire KAMGA

La présidentielle de 2025 au Cameroun a été marquée par une abstention massive, une contestation de la sincérité du processus et une inflation de la référence au « Peuple » dans les discours politiques. Alors que moins de la moitié des électeurs inscrits se sont déplacés aux urnes, plusieurs acteurs affirment pourtant parler au nom du peuple et prétendent détenir sa volonté. Cette situation oblige à distinguer la légalité constitutionnelle, formellement acquise à travers les institutions habilitées, et la légitimité démocratique, qui suppose la participation et le consentement éclairé des citoyens. En mobilisant la pensée politique africaine et africaniste (Mbembe, Bayart, Eboussi Boulaga, Sindjoun, Kadhafi) et la théorie politique classique (Rousseau, Weber, Dahl, Schumpeter,), cet article montre que le Cameroun se trouve aujourd’hui dans une configuration où la légalité subsiste sans légitimité pleine. Cette communication propose enfin des pistes de sortie de crise et de reconstruction démocratique.

En guise d’Introduction
Jamais, dans l’histoire politique récente du Cameroun, la référence au « peuple » n’a été aussi fréquemment mobilisée qu’au lendemain de l’élection présidentielle de 2025. Les acteurs politiques, qu’ils appartiennent au clan au pouvoir ou à l’opposition (communément appelée au Cameroun forces de changement), revendiquent massivement le droit de parler et d’agir au nom du peuple camerounais. Pourtant, l’analyse des données électorales révèle une participation limitée, une part importante des citoyens inscrits s’étant abstenue de voter.
Ce décalage entre l’invocation rhétorique du peuple et la réalité sociologique de la participation électorale soulève une interrogation centrale : dans quelle mesure peut-on se prévaloir d’une représentation légitime du peuple lorsque l’adhésion électorale repose sur une fraction minoritaire du corps électoral ? Cette question renvoie au cœur de la théorie démocratique et à la distinction fondamentale entre légalité institutionnelle et légitimité démocratique. Elle interroge également la capacité des mécanismes électoraux à traduire fidèlement la souveraineté populaire dans des contextes marqués par une abstention de masse et une offre politique perçue comme limitée. Dans un tel contexte, un leader non participant à une élection peut-il tirer profit de l’abstention pour asseoir ou renforcer sa légitimité ?

I. Le peuple et la souveraineté : théorie politique classique et pensée africaine

Dans la tradition rousseauiste, le peuple est le détenteur de la souveraineté. La volonté générale n’est pas la somme des volontés particulières mais l’expression d’un intérêt commun. Rousseau insiste sur le fait que la souveraineté ne peut être représentée sans être altérée . La démocratie représentative contemporaine tente de résoudre cette tension par l’élection.
Il faut préciser que l’élection est un transfert de pouvoir, par le biais d’un choix, d’un citoyen vers autre citoyen, ou d’un citoyen vers un groupe de citoyens pour une période donnée appelée ‘le mandat’ (H, Kamga. 2013) . L’élection n’a pas pour seules fonctions la pacification des rapports sociaux, le choix des dirigeants ou la sanction de ceux-ci. Elle permet surtout dans le contexte démocratique, de construire la rencontre entre la Légitimité et la Légalité. Il en découle que la crédibilité des dirigeants issus d’une élection est fortement tributaire du niveau d’équilibre entre la légitimité et la légalité ; dès lors, la dimension « légalité » apparait comme la certification légale d’une légitimité consacrée par des résultats électoraux.

Cependant, lorsque la participation électorale est faible, la prétention à exprimer la volonté générale, la volonté du peuple, devient fragile.
Max Weber distingue la légitimité de la simple légalité . Un pouvoir peut être juridiquement valide mais politiquement contesté. La domination rationnelle-légale repose sur la croyance dans la validité des procédures et des règles. Lorsque cette croyance disparaît, le système politique entre en crise, même si les formes légales demeurent. Robert Dahl insiste sur la participation effective comme critère empirique de la démocratie . Pour lui, une démocratie ne se résume pas à l’existence d’élections, mais suppose que celles-ci soient inclusives, compétitives et significatives. Au demeurant, les élections démocratiques restent celles qui sont à la fois justes, libres, transparentes et régulières.
La pensée africaine contemporaine apporte un éclairage décisif. Achille Mbembe montre que, dans la postcolonie, le pouvoir fabrique un peuple officiel, célébré dans les rituels politiques, qui ne correspond pas au peuple réel5. Jean-François Bayart analyse la « politique du ventre » comme dynamique d’appropriation des ressources publiques par les élites, qui parlent au nom du peuple tout en le marginalisant. Fabien Eboussi Boulaga décrit la «démocratie de transit » comme un moment où les formes démocratiques sont adoptées sans que la souveraineté populaire soit réellement effective.

II. Les chiffres du scrutin de 2025 et le déficit de légitimité représentative

Il convient d’emblée d’indiquer que la population camerounaise, qu’il s’agisse des projections de l’Institut National de Statistiques (INS) ou celles de la Banque mondiale, représente aujourd’hui environ 30 millions d’habitants . La structure de cette population permet d’évaluer le potentiel électoral à environ quinze (15) millions en supposant, ou alors, en considérant que « est potentiel électeur » tout citoyen âgé d’au moins 20 ans ou celui qui aura 20 ans à la date de la prochaine élection envisagée. Sur cette base, le potentiel électoral camerounais est d’environ quinze million cinq cent mille (15 500 000) électeurs.
Les chiffres de l’élection présidentielle 2025 sont particulièrement éloquents. Les chiffres publiés par ELECAM montrent que le Cameroun comptait un peu plus de huit millions d’électeurs inscrits. Environ quatre millions deux cent mille (4,2 millions) seulement se sont rendus aux urnes. Cela signifie que près de la moitié des inscrits n’a pas voté. Si l’on prend en considération le potentiel électoral réel, estimé à plus de quinze millions de citoyens en âge de voter, le taux de participation devient encore plus faible.

Or, cette élection présidentielle a permis de constater des contestations contradictoires portant sur les chiffres. Dans le cadre de cette communication, je n’entrerai pas dans ce débat et je me contenterai des chiffres présentés par le Conseil Constitutionnel d’une part et les partisans de Monsieur Issa Tchiroma Bakary d’autre part. Au regard de ces chiffres, une constante apparaît. Les deux principaux candidats (MM Biya Paul et Tchiroma Bakary) qui s’accaparent le plus de l’expression « le peuple » et qui revendiquent son usage exclusif ont un cumul (quel que soit la source des chiffres liés aux résultats) de 4 096 513 suffrages valablement exprimés (SVE). En considérant le nombre d’inscrits publié par Elections Cameroun qui est de 8 082 692 électeurs, aucun des candidats n’a pu avoir le quart du corps électoral potentiel.

Pourtant, chacun des deux prétend parler au nom du peuple tout entier. Cette situation fait apparaître une contradiction majeure : le peuple est invoqué par ceux qui ne sont parvenus à mobiliser qu’une minorité de citoyens électeurs. La légitimité proclamée ne repose pas sur une adhésion massive, mais sur un mécanisme institutionnel.
La légalité électorale, telle que consacrée par le Conseil constitutionnel, confère un mandat. Mais ce mandat ne coïncide pas nécessairement avec la volonté populaire dans son ensemble, la démocratie électorale pouvant, comme l’a montré Joseph Schumpeter, se réduire à une procédure de sélection des gouvernants sans garantir une adhésion populaire substantielle.

Pourtant, c’est cette volonté populaire affichée qui aurait pu conférer la Légitimité et, in fine, l’appropriation de l’expression « le Peuple ». Il existe une dissociation entre la légalité institutionnelle et la légitimité démocratique. Cette dissociation constitue l’un des traits majeurs de la vie politique camerounaise contemporaine qui elle-même est jalonnée par des séquences abstentionnistes.

III. Abstention massive et exclusion du candidat Maurice Kamto : une légitimité empêchée.

L’un des faits marquants de l’élection a été, une fois de plus, l’abstention massive qui a surpris la plupart des observateurs au regard de l’engouement observé pour les inscriptions lors des deux dernières années. On aurait tort de l’interpréter comme simple désintérêt ou ignorance politique. De nombreux travaux scientifiques montrent que l’abstention peut être un acte politique à part entière. Elle peut exprimer un refus de participer à un jeu perçu comme verrouillé , une protestation contre le manque d’alternance ou un moyen de délégitimer le pouvoir issu des urnes.

Il faut ici préciser d’emblée que pendant les dernières années, en même temps que la société civile, le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (Mrc) du professeur Maurice Kamto s’est particulièrement illustré à travers des campagnes intensives d’inscription sur les listes électorales . Cette campagne plurielle a permis de faire évoluer le fichier électoral de manière considérable. Aussi, il serait illusoire de faire une analyse crédible des résultats électoraux de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 au Cameroun en occultant l’importance de l’abstention massive qui apparaît étroitement corrélée à la nonparticipation du candidat Maurice Kamto, parmi d’autres facteurs explicatifs. En effet, il faut le rappeler, les citoyens camerounais dans une proportion importante ne voulaient plus du régime de Yaoundé qui l’a asservi pendant des décennies et qui continue de le faire. Ces citoyens camerounais avaient besoin d’exprimer leur amertume par un vote sanction, et plusieurs indicateurs sociopolitiques permettent d’émettre l’hypothèse selon laquelle une partie significative de cet électorat percevait Monsieur Kamto comme une alternative politique crédible, sans que cette hypothèse puisse être mesurée avec certitude.

L’exclusion de ce candidat du processus électoral a donc joué un rôle déterminant dans la démobilisation d’une partie importante de l’électorat. Son exclusion a été perçue comme un signe supplémentaire que le résultat de l’élection était en grande partie prévisible. Dans ces conditions, de nombreux citoyens ont choisi de ne pas participer dès l’instant où leur leader n’a pas cru devoir donner un mot d’ordre.
L’abstention devient, dans ce contexte un langage politique. Elle signifie : « je ne reconnais pas la crédibilité du jeu électoral », ou pire « ce qui va être organisé n’est pas une élection, mais tout simplement une mascarade électorale ». Elle traduit une perte de confiance dans les institutions en charge des élections. Elle constitue une forme de ce que Amartya Sen appelle légitimité empêchée : des citoyens disposent d’une volonté politique, mais celleci ne parvient pas à se traduire juridiquement en représentation.

Par ailleurs, cette élection a permis de noter que la volatilité de son électorat n’était pas tout à fait acquise. En effet, plus de 4 000 000 de citoyens ont refusé d’aller à cette élection, et pour ceux qui sont allés, seulement 4 668 446 ont voté. Ceci peut donner plus de crédit à l’hypothèse selon laquelle le candidat recalé, professeur Kamto avait le contrôle d’une partie importante de citoyens inscrits sur la liste électorale, en considérant le fait que les campagnes de mobilisation des électeurs ont fait évoluer le nombre d’inscrits de plus de 1 500 000 électeurs entre 2018 et 2025, alors qu’entre 2011 et 2018 ce corps électoral avait connu plutôt une baisse de plus de 600 000 électeurs après la refonte du fichier électoral.

Il est tout de même important de signaler qu’après une très forte progression de l’abstention entre 2011 et 2018, celle-ci baisse légèrement en 2025 mais reste élevée par rapport à 2011 (31,80%) et encore plus par rapport à 2004(20%) et 1992 (28%)
Au regard de ce qui précède, aucune analyse sérieuse ne peut occulter le fait que près de la moitié des électeurs inscrits ont refusé d’aller à cette élection présidentielle, et cela, pour beaucoup, en guise de dénonciation de l’exclusion juridiquement contestée du candidat Maurice Kamto.
Au demeurant, quels que soient les chiffres convoqués (résultats du Conseil Constitutionnel, Equipe Issa Tchiroma,) aucun des deux principaux candidats, Biya Paul et Issa Tchiroma, n’a pu avoir 2 500 000 suffrages valablement exprimés (SVE) en sa faveur . Même en considérant 2500 000 SVE, sur les 8 082 692 d’inscrits, cela fait à peine 30 %.

Il apparaît difficilement soutenable, d’un point de vue démocratique, qu’un candidat ayant recueilli environ 20 % des suffrages se prévale d’un droit exclusif à parler au nom du peuple, et qu’il aurait donc la légitimité suffisante pour parler et agir au nom de ce peuple.
Plus grave, lorsque les résultats obtenus par chacun des deux prétendants sont analysés sous le prisme de l’électorat potentiel estimé à 15 800 000 électeurs, on remarquera que le chiffre de 2 500 000 SVE , pour l’un comme pour l’autre, est totalement insignifiant pour autoriser qui que ce soit des deux candidats de faire usage l’expression « peuple », en invoquant une éventuelle légitimité que ce peuple lui aurait donnée. Car sur la base des 15 millions citoyens potentiels électeurs, lorsque vous avez 2 millions et demi, vous n’avez pas 17% des citoyens avec vous et donc vous ne pouvez pas prétendre avoir la légitimité nécessaire pour parler au nom du peuple camerounais.
ON NE PEUT PAS AVOIR MOINS DE 17% DE l’ELECTORAT ET PRETENDRE AVOIR LA LEGITIMITE POUR PARLER AU NOM DU PEUPLE.

IV. Légalité et légitimité : le cas de Paul Biya

M. Biya Paul dispose incontestablement de la légalité constitutionnelle. Il a été proclamé élu par l’institution habilitée à cet effet. Sur le plan purement juridique, son élection bien que logiquement contestée est valable et il a donc la légalité avec lui. Cependant, la question de la légitimité est plus complexe. Elle renvoie à l’adhésion réelle des gouvernés. Elle suppose que ceux-ci aient participé librement et massivement au choix de leurs dirigeants.
Lorsque la moitié des inscrits ne vote pas, lorsque l’offre politique apparaît limitée, lorsque la compétition n’est pas perçue comme équitable, la légitimité démocratique s’affaiblit. Le pouvoir devient légal mais particulièrement illégitime. Cette situation produit un rapport de défiance entre l’État et les citoyens. Elle accroît le risque de contestation, de retrait du consentement et de tensions politiques durables.
Dans cette perspective, la distinction entre légalité et légitimité est essentielle. La légalité est un fait institutionnel. La légitimité est un fait social et politique . On peut être légalement élu sans bénéficier de l’adhésion large et consentie du peuple. Le Cameroun de l’après-2025 illustre parfaitement ce décalage. M. Biya Paul souffre donc d’un déficit de légitimité indiscutable. Pour autant, son principal challenger ne peut pas non plus, au regard de ce qui a été démontré plus haut, prétendre avoir bénéficié de ce transfert de légitimité.

V. L’épisode Issa Tchiroma Bakary et la captation discursive du peuple : entre légitimation fictive et dictature des minorités.

Dans le contexte post-électoral, la figure d’Issa Tchiroma Bakary illustre la tendance à s’ériger en porte-parole exclusif du peuple. En se présentant comme celui qui exprime la volonté populaire, il participe à une captation discursive du peuple. Le peuple devient un mot fétiche, un capital politique utilisé pour légitimer des positions individuelles ou celles de groupes d’acteurs liés par des alliances personnelles ou opportunistes, mais non porteurs d’un projet national inclusif clairement négocié.

La référence au « peuple » est devenue, dans le contexte post-électoral camerounais, un véritable enjeu de pouvoir symbolique. Elle ne constitue pas seulement une formule rhétorique, mais un instrument de légitimation. La théorie politique montre que le « peuple » peut être construit comme une entité discursive mobilisée par des acteurs cherchant à conférer à leurs positions une autorité supérieure. Ernst-Wolfgang Böckenförde , Ernesto Laclau ou Jan-Werner Müller ont souligné comment, dans les régimes pluralistes fragiles, certains acteurs prétendent « incarner » le peuple en tant que totalité, réduisant la diversité sociale à une voix unique supposée homogène.
Cette dynamique n’est pas nouvelle au Cameroun. Déjà lors de la campagne présidentielle de 2011, le candidat Paul Biya plaçait sa communication sous le thème du « Choix du peuple », laissant entendre que la nation entière se retrouvait derrière sa candidature. Aujourd’hui encore, alors même qu’aucun des candidats n’a atteint 17 % du potentiel électoral national, ceux arrivés en tête se réclament du peuple et revendiquent le droit exclusif d’en parler. Le recours à la formule « le peuple » produit ainsi une illusion majoritaire : il laisse croire à une adhésion globale que les chiffres démentent pourtant clairement.
Plus grave encore, certains discours contemporains sur la prétendue « nécessité de sauver le peuple d’un régime qui massacre sa population » en présentant le recours aux armes comme solution légitime, consacrant ainsi la possible « déstabilisation du Cameroun » prétendent agir « au nom du peuple », comme si ce dernier avait mandaté leurs auteurs. Or, au regard des résultats électoraux, aucune force politique ne peut raisonnablement soutenir qu’elle représente à elle seule la totalité du corps social, même pas la moitié de celui-ci. La légitimité invoquée est donc largement fictive : elle découle moins d’une adhésion populaire massive que d’une rhétorique performative.

Cette situation peut être analysée au prisme de la théorie de la dictature des minorités19 dans les systèmes électoraux basés sur le scrutin majoritaire à un tour. Dans un scrutin majoritaire simple, marqué par une forte abstention et une fragmentation de l’offre politique, une minorité organisée peut accéder au pouvoir et parler au nom de la majorité silencieuse. C’est d’ailleurs cet aspect de la démocratie occidentale que le Guide de la Révolution libyenne, Mouammar Kadhafi , combattait dans sa théorie de la Démocratie directe consacrée dans son excellent ouvrage intitulé le « Livre vert ». La minorité sociologique devient majorité institutionnelle, non par l’effet d’un consentement majoritaire, mais par le jeu mécanique du droit électoral. Ce phénomène est renforcé lorsque les acteurs politiques absolutisent la notion de « peuple » pour disqualifier leurs adversaires, accusés d’être « contre le peuple ».
Dans ce cadre, l’attitude du candidat déclaré deuxième à l’élection présidentiel de 2025 (ainsi que de ses soutiens) illustre parfaitement ce processus de captation discursive du peuple. En s’érigeant en porte-parole autoproclamé du peuple camerounais, il participe à la personnalisation du politique déjà analysée par Bayart et Sindjoun : le peuple n’est plus envisagé comme un sujet collectif pluriel, mais comme un bloc monolithique que certains prétendent incarner. Or, lorsque moins de 20 % du corps électoral apportent un soutien chiffré à un candidat, il est politiquement et moralement hasardeux de prétendre détenir la volonté générale. Il convient donc d’opérer une distinction claire entre : le peuple juridique, titulaire abstrait de la souveraineté ; du peuple sociologique, divers, traversé de désaccords et souvent abstentionniste et enfin du peuple rhétorique, instrumentalisé pour légitimer des stratégies de pouvoir.

Ne pas distinguer ces niveaux revient à ouvrir la voie à une confiscation symbolique de la souveraineté. Dans un système à un tour, marqué par l’abstention de masse, cette confiscation se traduit par une «une configuration assimilable à une forme de domination institutionnelle exercée par des minorités électorales organisées » parlant au nom d’un peuple qu’elles ne représentent pourtant qu’à la marge. L’usage répété de la formule « au nom du peuple » devient alors non pas un indicateur de démocratie, mais le symptôme d’une crise de légitimité profonde.
D’ailleurs, ce qui est valable dans la remise en question de la Légitimité l’est aussi, dans une certaine mesure, d’une certaine façon dans l’usage de la Légalité institutionnelle. Ceci est d’ailleurs mieux traduit par la réflexion d’Eboussi Boulaga qui permet de conceptualiser la captation du Peuple comme une pathologie de la souveraineté, dans laquelle l’effacement des mécanismes représentatifs ne conduit pas à l’autogouvernement, mais à l’exercice du pouvoir par des minorités organisées se réclamant d’un Peuple abstrait et silencieux. Aussi à côté de ces minorités qui ont la Légalité républicaine pour elles dans ce contexte de démocrature, il serait dangereux pour tout pays de s’accommoder d’autres minorités s’appuyant sur des Légitimités fictives pour s’accaparer ce Peuple silencieux au sens du professeur Eboussi.

VI. Hypothèque sécuritaire : fragmentation sociale et risque d’instabilité
La crise de légitimité ne reste jamais sans conséquences.

Elle se conjugue avec des facteurs sociaux, économiques et sécuritaires déjà présents. Le Cameroun est traversé par des fractures plurielles notamment ethniques, régionales, linguistiques et identitaires. Le nouveau paradigme observé est celui de la fragmentation assumée de la société camerounaise, qui se traduit généralement par l’acceptation du repli identitaire choisi. Dans ce contexte, l’absence de légitimité forte du pouvoir renforce les tensions.
L’histoire africaine récente montre que de nombreuses guerres civiles contemporaines trouvent leur origine dans des crises électorales non résolues . Lorsque les citoyens ont le sentiment que les voies pacifiques d’alternance sont fermées, la tentation de la violence augmente. La délégitimation du pouvoir peut entraîner soit l’explosion sociale soit la tentation du coup d’État présenté comme salut national. Dans les deux cas, la démocratie recule et l’État se fragilise. Dans ces conditions de blocage et de déficit de légitimité, les révolutionnaires populaires peuvent s’imposer comme des alternatives crédibles comme on a pu le voir dans plusieurs pays africains au cours de cette dernière décennie.

VII. Que faire ? Pour une transition inclusive et une refondation démocratique. Il convient d’emblée d’admettre la constance qui se dégage : la page de l’élection présidentielle de 2025 est définitivement tournée. M. Biya Paul est encore officiellement et légalement au Pouvoir, et son clan continue de gouverner le Cameroun en privant les citoyens de tout y compris de leurs libertés fondamentales.
Certains citoyens leaders, peu avertis, essayent de capitaliser sur cette situation de quasi braquage électoral pour envisager l’option d’une lutte armée qui signifierait forcément le basculement du Cameroun dans une guerre civile. Il s’agit d’une option à écarter absolument.

Face à cette situation, la question n’est pas seulement de changer les dirigeants mais de refonder les règles du jeu politique, et plus globalement œuvrer pour l’avènement d’une troisième République.
C’est ici que nos propositions antérieures restent d’actualité à une variante près : M. Biya Paul, s’il prend conscience de la gravité de la situation par lui créée, peut servir de catalyseur de la Transition politique tant attendue. Le Cameroun peut de ce fait capitaliser sur l’expérience sud-africaine de la Transition post apartheid pour construire son propre modèle. Il reviendra donc à l’actuel Président de la République de comprendre l’importance de laisser ce pays en paix comme il l’a trouvé, et ce faisant, il faudrait, après avoir au préalable libérer tous les prisonniers politiques, qu’il convoque une Conférence
Nationale Souveraine. Cette conférence nationale inclusive pourrait permettre aux différents acteurs politiques et sociaux de redéfinir pacifiquement le contrat politique , et doter le Cameroun d’une Nouvelle Constitution (celle de la 3ème République) . Un gouvernement de Transition limité dans le temps pourrait conduire les affaires courantes de la République, pendant qu’un Conseil Supérieur des Citoyens sera chargé de l’Audit général de l’Etat et des réformes nécessaires, dont entre autre l’adoption d’un nouveau code électoral, la mise en place d’un nouvel organe chargé des élections, l’adoption d’une Charte des Libertés garantissant l’ouverture de l’espace civique, l’audit et la renégociation (si nécessaire) de tous les accords de coopération et autres contrats internationaux touchant aux richesses du Cameroun.
La création d’une Commission Vérité–Réconciliation–Justice (CVR-J) permettrait de traiter les mémoires blessées, de pacifier la société et de réconcilier les Camerounais au regard du niveau de fragmentation de la société. Une nouvelle Constitution pourrait clarifier la limitation des mandats, le statut de l’opposition, l’indépendance de la justice constitutionnelle et l’organisation du pouvoir local . L’objectif principal étant de réconcilier légalité et légitimité, institutions et peuple, État et citoyens.
Toute cette dynamique de gestion transitoire du Cameroun ne peut réussir que si au préalable, le principe de la gestion collective du Pouvoir de Transition est admis comme socle de ce modèle.

En guise de conclusion

L’élection présidentielle de 2025 a mis en lumière la profondeur de la crise démocratique camerounaise. Jamais le mot « peuple » n’a été autant invoqué dans les discours politiques, alors même que la participation électorale a été historiquement faible. Ce paradoxe révèle une dissociation désormais structurelle entre le peuple invoqué et le peuple réellement participant. La légalité électorale a été formellement consacrée par les institutions compétentes bien que contestées, mais la légitimité demeure incertaine et fragmentée.
Le recours inflationniste à l’expression « le peuple » participe de ce que la théorie politique qualifie de captation discursive du peuple : des acteurs minoritaires, parfois porteurs de moins de 17 % du potentiel électoral national, prétendent incarner la totalité du corps social. Ce faisant, certains transforment une légalité institutionnelle fragile en légitimation fictive et ouvrent la voie à une véritable dictature des minorités, particulièrement favorisée par le mode de scrutin majoritaire à un tour et l’abstention massive. D’autres s’adossent sur des résultats électoraux aux sources non authentifiées pour s’octroyer des victoires leur conférant la Légitimité pour parler au nom du Peuple, malgré le fait que même ces résultats leur donne à peine 17% du corps électoral. Tous pourtant, oublient qu’un acteur majeur injustement éliminé de la course est en droit, sur la base des abstentions enregistrées, de se poser comme le véritable vainqueur de cette élection et ce faisant disposer de plus de légitimité pour parler au nom du Peuple.
La pensée politique africaine contemporaine l’avait déjà énoncé : le peuple réel se trouve souvent confisqué par des élites qui parlent en son nom et agissent à sa place. Le Cameroun illustre aujourd’hui ce décalage : le pouvoir est juridiquement installé mais sociologiquement contesté, et l’opposition ne peut pas davantage prétendre à une incarnation exclusive du peuple. La conséquence en est une société fragmentée, travaillée par la défiance, où se multiplient discours de déstabilisation et tentations d’actions menées prétendument « au nom du peuple ».
Dès lors, l’urgence n’est pas seulement de changer des dirigeants, mais de réconcilier légalité et légitimité par une refondation véritable des règles du jeu politique. Cela suppose une transition inclusive, une conférence nationale souveraine, un audit général du Cameroun, y compris l’audit des accords de coopération et autres contrats avec les multinationales, une commission Vérité-Réconciliation-Justice et une réforme profonde du système électoral afin que le peuple, cessant d’être un slogan, devienne enfin un acteur.

Pour le cas du Cameroun, il faut regarder les choses en face : les autorités déclarées élues à l’issue du scrutin de 2025, malgré leur illégitimité, détiennent aujourd’hui le pouvoir légal, et la séquence électorale peut être considérée comme close sur le plan institutionnel. La responsabilité historique est désormais de construire, de manière pacifique et concertée, un nouvel ordre politique où « le peuple » ne sera plus un mot confisqué, mais une réalité vivante et participante. Les forces du Changement sont donc interpellées pour un aggiornamento sans complaisance afin d’éviter de reproduire les mêmes erreurs qui maintiennent le peuple dans l’asservissement permanent.

Dr Hilaire KAMGA
Expert Senior des Questions électorales

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