Par Julie Peh
Officiellement, les rejets s’expliquent par des manquements réglementaires : pièces absentes, dossiers incomplets, erreurs de procédure. Rien à redire sur le principe : toute démocratie exige des règles. Mais quand ces règles deviennent des instruments de disqualification massive, la frontière entre exigence de rigueur et verrouillage politique devient ténue.
Un filtre taillé sur mesure ?
En refusant plus de 60 % des candidatures à l’étape administrative, Elecam applique une lecture ultra-stricte du droit électoral. Cette posture serait louable si elle garantissait l’équité — encore faut-il qu’elle s’applique à tous avec la même impartialité. Car l’impression qui domine, c’est celle d’un filtrage sélectif, où certaines candidatures semblent a priori admissibles, et d’autres soumises à un examen à la loupe.
Le cas de Maurice Kamto est emblématique. En se présentant sous la bannière du Manidem, à travers une plateforme d’opposition unifiée (l’Alliance Politique pour le Changement), il tentait une manœuvre audacieuse : contourner les pièges juridiques tendus autour du Mrc. Mais c’est précisément cette audace qui lui est reprochée. Son dossier est écarté avant même d’avoir franchi le premier seuil administratif, officiellement pour absence de certificat de démission du MRC. Une exigence que certains qualifient déjà d’interprétation abusivement restrictive.
Une démocratie sans surprise ?
En face, Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, est à nouveau candidat, à 92 ans. Son dossier, comme à l’accoutumée, a passé tous les filtres sans encombres. Le contraste est frappant : d’un côté, une opposition morcelée, constamment repoussée aux marges du système ; de l’autre, un pouvoir en place qui manœuvre dans un champ institutionnel totalement balisé.
Que reste-t-il alors du pluralisme politique quand les candidatures gênantes sont écartées en amont, quand l’opposition peine à exister autrement que par la résilience, et quand les mêmes noms reviennent, élection après élection ?
Une élection déjà amputée ?
L’enjeu va bien au-delà de la participation de Kamto. Il touche à la crédibilité même du scrutin. Si la présidentielle de 2025 commence avec un tel écrémage, elle risque de s’achever sans réelle surprise — ni réelle adhésion. Car une démocratie qui n’offre pas à ses citoyens une vraie diversité de choix finit par sombrer dans l’apparence plus que dans l’essence.
Il ne suffit pas d’organiser une élection pour être démocratique. Encore faut-il que les règles du jeu permettent à tous de jouer. Et que l’arbitre ne soit pas perçu comme un filtre politique déguisé en vigile administratif.
En écartant Maurice Kamto si tôt, le Cameroun donne le sentiment qu’il a peur du débat ouvert, de la confrontation des projets, de la remise en cause de l’ordre établi. Il verrouille à l’entrée ce qu’il redoute de voir émerger à la sortie : une alternative crédible.
